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Les armoiries des comtes de Ferrette et l'histoire de la comtesse Jeanne

Dans le cadre de nos méditations sur les vitraux du temple Saint-Étienne, nous avons demandé à Matthieu Denni de nous relater l'histoire de Jeanne, comtesse de Ferrette et donatrice supposée de nos vitraux ainsi que de sa famille. 

Signalons également l'association "Jeanne de Ferrette 24" dédiée à la célébration du 700e anniversaire du mariage de Jeanne de Ferrette avec Albert II d'Autriche.

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L'usage des armoiries s'est développé au Moyen-Âge dans toute l'Europe comme un système d'identification, non seulement des personnes mais aussi des lignées et des collectivités humaines. Apparu au XIIe siècle au sein de la chevalerie, il s'est rapidement diffusé dans l'ensemble de la société occidentale : nobles, clercs, bourgeois, corporations de métiers, villes ou provinces.

Cette utilisation des armoiries vient de l'évolution de l'équipement militaire entre le XIe et XIIe siècle qui rend impossible de deviner le visage d'un chevalier caché par son casque. Pour se faire reconnaître dans les mêlées des batailles et des tournois, les chevaliers prennent l'habitude de peindre des figures distinctives sur leur bouclier et de se faire accompagner par un écuyer portant un écu, support sur lequel sont représentées leurs « armes ». Ces dernières sont ultérieurement reprises sur l'équipement du chevalier et de son cheval, sa bannière ou sur ses sceaux armoriés.

Les armoiries des comtes de Ferrette ressemblent à celles des comtes de Bar (aujourd'hui Bar-le-Duc en Lorraine) et des comtes de Montbéliard. Tout porte à croire que ce sont les armes primitives des comtes de Bar et qu'elles furent reprises par les comtes de Montbéliard lorsque Louis de Montbéliard épouse en 1037 Sophie, fille de Frédéric II duc de Lorraine et comte de Bar, cette dernière lui apportant en dot ce comté. Leur fils Thierry Ier de Montbéliard conserve les armoiries de ses parents de même que plus tard leur petit-fils Frédéric Ier, premier comte de Ferrette.

Les armoiries des comtes de Ferrette représentent deux poissons courbés en position verticale et de profil (en héraldique, qui est l'étude et la science des blasons, ils sont nommés des bars), les têtes tournées vers le haut, dos à dos et de couleur or, sur fond rouge. Elles se blasonnent ainsi : « De gueules aux deux bars adossées d'or ».

Quelques exemplaires de ces anciennes armoiries ont été conservés jusqu'à nos jours, soit sur des vitraux, soit sur des sceaux ou des pierres tombales: 

- ainsi sur une verrière médiévale du temple Saint-Étienne de Mulhouse fabriquée vers 1330 et peut-être financée par Jeanne de Ferrette,

- sur un autre vitrail médiéval du Augustiner Chorherrenstift à Sankt-Florian près de Linz en Haute-Autriche,

- sur un blason en verre exposé au Musée du verre à Corning dans l’État de New-York aux U.S.A. comportant la légende « Comes de Firetis » (comte de Ferrette), 

- sur les sceaux et/ou contre-sceaux (leur revers) de certains comtes (Frédéric II, Thiébaut), déposés aux Archives Départementales du Haut-Rhin à Colmar,

- sur la dalle funéraire du comte Thibaut de Ferrette au musée lapidaire de la chapelle St-Jean à Mulhouse.

Histoire du Sundgau

En 1324 lorsque Jeanne de Ferrette épouse Albert II d'Autriche, le comté de Ferrette passe aux mains des Habsbourg durant plus de trois siècles. Le comté est alors administré par des baillis mais conserve ses armoiries. Ainsi on les retrouve à l'hôtel de ville de Ferrette dans le bureau du maire, sur un blason millésimé 1572 taillé dans la pierre, également au-dessus d'une colonne torsadée dans la salle du conseil, et aussi sur la façade au-dessus de la porte d'entrée faisant face aux armes des Habsbourg et datées de 1570. Elles sont également sculptées en haut des deux piliers de l'ancienne porte sud de la ville (rue St-Bernard). Ces mêmes armes figurent aussi sur les étendards et bannières des troupes ferrettiennes combattant aux côtés des Habsbourg.

Actuellement la ville de Ferrette a comme armoiries officielles la réplique exacte du blason des comtes, mais au cours des siècles passés ce ne fut pas le cas. Selon l'Armorial de France établi sur l'ordre de Louis XIV en 1696 par Charles d'Hozier, juge général des armes et blasons de France, les armoiries de la ville comportaient alors les deux bars adossés mais d'argent et non d'or, et sur un fond bleu et non rouge (en héraldique « d'azur aux deux bars adossés d'argent »). Ces vieilles armoiries de la ville sont d'ailleurs sculptées et peintes sur l'ancienne chaire du XVIIIe siècle de l'église paroissiale, conservée au musée de Ferrette.

Les armoiries du Sundgau adoptées en 1988 comportent également le blason de Ferrette où il est associé à celui des Habsbourg d'Autriche et en partie à celui de Mazarin (« de gueules à la fasce d'argent accompagné en chef de trois étoiles d'or et en pointe de deux bars adossés d'or »).

Pendant les luttes sanglantes du Moyen-Age, les Ferrettiens, victimes de nombreuses agressions (Compagnies anglaises du sire de Coucy, Bâlois, Soleurois, Confédérés suisses, Bourguignons, Suédois, par exemple) étaient réputés pour leur bravoure et avaient une grande habitude des armes. Les sujets de la seigneurie en âge de se battre étaient tenus de se présenter en armes aux revues militaires et de marcher en temps de guerre sous l’étendard de Ferrette. Ils combattaient constamment et loyalement aux côtés de leurs seigneurs sous leur célèbre bannière aux deux bars connue au loin.

L'étendard était confié à un officier spécial dit Banneret ; celui-ci était choisi parmi les plus vaillants et élu par le collège des bourgeois. Voici l'allocution qui lui était alors adressée :

« X…, comme c'est votre désir et votre vœu de porter la bannière, vous saurez que vous devez à ce titre tôt ou tard, -quand il arrive que, pour la défense du pays et de ses habitants, la grande bannière de la Seigneurie de Ferrette doit marcher contre l'ennemi à la tête des sujets,- y sacrifier votre corps et votre vie. Si l'ennemi vous coupe la main droite, vous la saisirez avec la main gauche ; si l'ennemi vous coupe la main gauche, vous la saisirez avec votre bouche et vous marcherez ainsi à l'attaque de l'ennemi. Tant que vous serez en vie et tant que vous aurez un souffle, vous ne l'abandonnerez pas. Vous veillerez sur votre bannière avec autant de sollicitude qu'en a eu le disciple bien-aimé, lorsque Jésus-Christ notre Seigneur, lui eut recommandé sa chère et digne mère Marie». Là dessus, X… répond que « si tels n'avaient pas été ses sentiments il n'aurait pas sollicité cet honneur. Alors il jure, la main levée, d'y laisser corps et vie, de ne pas s'en séparer tant qu'il vit et le peut, de la garder jour et nuit, et de la rapporter. »

Malgré l'engagement des Ferrettiens et l'acharnement à sauver leur bannière, ils subissent néanmoins quelques cuisantes défaites, seuls ou aux côtés des Habsbourg, et la bannière reste parfois aux mains des ennemis.

Ainsi le 9 juillet 1386 lors de la bataille de Sempach dans le canton de Lucerne où les Habsbourg affrontent les confédérés suisses, la grande bannière de Ferrette reste sur le champ de bataille au milieu de nombreux Ferrettiens morts en même temps que l'archiduc Léopold IV, le fils de Jeanne de Ferrette, et de nombreux nobles alsaciens.

Le 15 août 1474 les Bourguignons de Charles le Téméraire attaquent les Sundgauviens aux environs d'Oberlarg. Ces derniers, débordés par une importante cavalerie ennemie, soutiennent une lutte à mort et 90 Ferrettiens perdent la vie dans ce combat sanglant. L'histoire ne dit pas si la bannière a pu être sauvée.

Le 30 novembre 1460 une troupe de 116 Soleurois, décidés à nuire aux Habsbourg, fait une razzia dans la seigneurie de Ferrette et se replie vers Délémont avec son butin. Elle est poursuivie par 300 Ferrettiens qui la rattrapent à Courrendlin, mais les Ferrettiens sont défaits et obligés de se replier en abandonnant leur bannière aux Soleurois. À l'instar des trophées de guerre, la bannière est suspendue dans l'église Sankt-Urs puis dans celle de la Barfüsserkirche à Soleure. À partir de 1614 l’étendard est transféré au Zeughaus (l'Arsenal) dont la construction vient d'être achevée. Depuis 1907 l'ancien arsenal est devenu un musée des armes (Museum Altes Zeughaus) et la bannière de Ferrette, bien que n'y étant pas exposée, est gardée dans les réserves du musée sous le numéro d'inventaire MAZ 1133 – Banner des Grafen von Pfirt. Avec ses couleurs fanées, elle est relativement bien conservée, mesure 83 cm de long sur 65 cm de haut et ses deux bars sont menaçants avec leurs gueules ouvertes et dentées, afin d'impressionner l'ennemi.

Lors de la fête de la Libération qui a eu lieu à Ferrette les 1er et 2 septembre 1945, une délégation suisse de Soleure a remis officiellement à la ville de Ferrette une fidèle copie de son ancienne bannière qui lui fut ravie il y a 500 ans. De nos jours elle est suspendue dans la montée d'escalier de l'hôtel de ville. Le texte qui l'accompagne, écrit par le gouvernement du canton de Soleure, précise que la bannière retourne aujourd'hui dans sa patrie lors des fêtes de la Victoire et de la Libération, et souhaite qu'elle ne connaisse plus jamais le joug d'une occupation étrangère.

Jeanne de Ferrette et ses ancêtres

L’illustre famille des comtes de Ferrette (Grafen von Pfirt en allemand) est la première dynastie à avoir marqué le Sundgau, En étudiant l’histoire du comté de Ferrette, on se rend vite compte que ce territoire au sud de l’Alsace se rattache intimement à des territoires du Nord-Est de la France : Alsace bien sûr, mais aussi Lorraine et Franche-Comté – et de Suisse : Porrentruy, Delémont, et surtout Bâle.

À la mort du dernier comte de Ferrette Ulrich III, le comté de Ferrette (en allemand : Grafschaft Pfirt) correspondait aux territoires de trois seigneuries principales : Ferrette, Altkirch et Thann, auxquelles furent rajoutées celles de Belfort, de Delle et de Rougemont. Le comté doit son nom au château de Ferrette, également siège du pouvoir comtal. Connu sous le nom de Pfirt en allemand et Ferrette en français, les documents latins d’époque le réfèrent aussi sous les appellations Phirrete, Fierritum ou Ferreta. Le comté de Ferrette était à cheval sur deux zones linguistiques : romane et germanique. Spirituellement, il dépendait du diocèse de Bâle. Ce n’est qu’après la Révolution française que l’ensemble du département du Haut-Rhin (dont Belfort) fut relié au diocèse de Strasbourg.

Pour trouver les ancêtres des comtes de Ferrette, il faut remonter très loin dans le passé, autour de l’an mil. En ce temps-là vivait Louis de Mousson, dont les possessions comprenaient plusieurs territoires de l’actuel Nord-Est de la France, en Lorraine, Franche-Comté et Alsace.

L’aïeul des comtes de Ferrette, Louis IV de Mousson et de Bar était un noble de langue romane originaire du château en ruine qui se trouve sur la Butte de Mousson en Lorraine. Il serait né vers 1015 et mort autour de 1075. On ignore les lieux de sa naissance et de sa mort. Louis avait pour mère Mathilde d’Eguisheim (sœur du pape Léon IX) et pour père, Richwin, comte de Scarpone (aujourd’hui Dieulouard au Nord de Nancy). Par son mariage avec Sophie de Bar en 1033, il devint comte de Bar et seigneur de Mousson. Ce mariage était voulu par l’oncle de Sophie, Conrad II le Salique. L’empereur du Saint-Empire romain germanique souhaitait renforcer son influence face aux signes d’agitation et de révolte dans cette partie occidentale de l’Empire nouvellement créé (en 962). Le comté de Montbéliard, fief de l’Empire, apparu vers 1032. À la mort du roi de Bourgogne, celui-ci n’ayant pas d’enfants, sa succession revint à Conrad II. Afin de stopper les velléités de revanche du comte Renaud de Bourgogne qui revendiquait l’héritage et voulait accroître ses possessions en Alsace, Conrad II constitua une entité puissante sur la Porte de Bourgogne. Il regroupa les terres d’empire d’Ajoie-Elsgau aux possessions sud-alsaciennes. Le passage vers ces terres était contrôlé à l’ouest par les fortifications de Montbéliard et fut confié à un homme sûr et proche de l’empereur, notre Louis de Mousson ! Le territoire attribué à Louis dans la région de Montbéliard incluait également les seigneuries de Delle et de Belfort, Ferrette et Porrentruy. En fait, il englobait plus ou moins le Sundgau actuel (le sud de l’Alsace). Enfin, du côté de Sophie de Bar, la tradition fait remonter l’arbre généalogique de sa famille au grand Charlemagne lui-même !

Le fils aîné de Louis de Mousson fut Thierry de Montbéliard (vers 1045-1103). Le 2e comte de Montbéliard prit le nom de Thierry Ier. Dans ses possessions lorraines (comté de Bar et seigneurie de Mousson), il était plutôt connu sous le nom de Thierry II. Pendant les 7 dernières années de sa vie, il reçu le comté de Verdun à titre viager. À la mort de son père Louis, Thierry revendiqua la succession du duché de Lorraine. L’empereur Henri IV ne le souhaitant pas, il ravagea l’évêché de Metz en représailles. Il fut vaincu par Adalbéron III, évêque de Metz et Thierry II, duc de Lorraine. Pour se faire pardonner, il fonda une abbaye à Haguenau en 1074 et fit reconstruire l’église de Montbéliard en 1080.

Thierry Ier de Montbéliard épousa Ermentrude de Bourgogne en 1065, fille du comte de Bourgogne. Le couple eut plusieurs enfants. Chacun reçut une partie du territoire en héritage : Thierry II (1081-1163) conserva le titre de comte de Montbéliard. Frédéric Ier (mort en 1160) devint le premier comte de Ferrette et reçu des biens en Lorraine, notamment à Amance (près de Nancy) Renaud Ier (1090-1150) prit possession du comté de Bar (autour de Bar-le-Duc) et de la seigneurie de Mousson. Étienne (mort en 1162), déjà évêque de Metz, reçut des biens en Lorraine.

Frédéric Ier devint le premier comte de Ferrette à la mort de son père, Thierry Ier comte de Montbéliard. Il choisit de garder les mêmes armoiries que celles des comtes de Bar et de Montbéliard, à savoir deux bars adossés (ou deux poissons). Son frère Thierry II, comte de Montbéliard, fit construire sur une colline escarpée au-dessus de la Savoureuse un château. On l’appela Belfort. Le comté de Frédéric de Ferrette s’étendant jusqu’à la colline d’en face, il décida d’y dresser à son tour une forteresse, le château de Montfort, pour un motif justifié de défense. Ce site est celui de l’actuelle Tour de la Miotte qui figure sur le blason de la Ville de Belfort. Il est raisonnable de penser que les relations entre les deux frères étaient bonnes. Thierry avait apparemment si mauvais caractère qu’il fut chassé par ses sujets barrois. Toutefois, le rapport entre les deux familles se dégrada lorsqu’en 1162, le comté de Montbéliard passa sous l’influence de la Bourgogne par les familles de Montfaucon et de Chalon. En effet, Thierry III, le fils ainé de Thierry II, mourut avant son père. Le deuxième enfant était une femme, Sophie. Héritière du comté de Montbéliard, elle mourut elle aussi avant son père. Or, elle avait eu un enfant de son mariage avec Richard II, comte de Montfaucon. Ce fut donc leur fils Amédée II de Montfaucon qui succéda à son grand-père. À partir de ce moment, les Ferrette et les Montbéliard eurent une longue histoire commune faite d’événements heureux ou de conflits d’intérêts.

Louis Ier (vers 1161-vers1193) est le fils du premier comte de Ferrette, Frédéric Ier. Il se démarqua des autres comtes de Ferrette par son voyage en Palestine, aux côtés de l’empereur Barberousse. Au service de l’empereur, Louis Ier participa à la Troisième Croisade. Présent au siège de Saint-Jean-d’Acre, il trouva la mort au cours des combats

Fils (ou petit-fils ?) de Louis Ier, Frédéric II (1197-1232) eu la réputation d’un homme sans scrupules, au caractère violent et orgueilleux. De toute l’histoire des comtes de Ferrette, le gouvernement de Frédéric est le plus agité. Il guerroya contre Richard III de Montbéliard et contre l’abbaye de Murbach pour étendre ses possessions. D’après la Charte de Lucelle (1215), la ville d’Altkirch lui doit sa création.

Vers 1225-1226, Frédéric fit la guerre contre son voisin, le comte de Montbéliard, pour la possession de la forteresse de Belfort. Le site était en effet stratégique : la clé de l’Alsace et du comté de Bourgogne (l’actuelle Franche-Comté). Le Traité de Grandvillars du 15 mai 1226, seule source de l’histoire de cette guerre, réconcilia les belligérants. Preuve de la paix retrouvée, Alix, fille du comte de Ferrette, épousa le futur comte de Montbéliard Thierry III (1205-1283) et donna naissance à Richard de Montfaucon. Mais le traité est un document hautement historique : il s’agit de la première mention connue du château de Belfort.

Mais la vie tumultueuse de Frédéric II le menèrent à sa perte. L’un des épisodes les plus retentissants de son règne fut l’enlèvement de l’évêque de Bâle, Henri de Thoune et son emprisonnement à Altkirch. Une fois délivré, l’évêque ne tarda pas à se venger du comte. Il lui ordonna (ainsi qu’aux habitants d’Altkirch) de subir la peine du Harnescar. Cette humiliation publique consistait à porter un chien sur ses épaules du Spalentor à la cathédrale de Bâle pour solliciter humblement le pardon de l’évêque.

Peu de temps après le triomphe de Henri de Thoune, Frédéric II fut mystérieusement assassiné en son château de Ferrette. La rumeur publique s’empressa de désigner son fils aîné, Louis le Furieux, comme l’auteur du crime. Il fut aussitôt excommunié et banni, tandis que son frère Ulrich prit possession du comté. Celui-ci continua à régner sur le comté pendant 40 ans après les faits sous le nom de Ulrich II. Ce n’est que 600 ans plus tard que l’on découvrit un acte conservé à l’abbaye de Lucelle relatant les confessions d’Ulrich sur son lit de mort. En invoquant le pardon de Dieu, celui-ci déclara être le véritable assassin de son père. Si cette histoire n’est pas un conte de fée, il s’agit néanmoins d’une énigme dont aurait pu s’inspirer Agatha Christie !

Le 15 janvier 1271 le comte Ulrich II, avec l’accord de son fils Thiébaud vendait à l’évêque de Bâle ses possessions du Sundgau pour 850 marks d’argent. L’évêque les lui rendit immédiatement en fief, devenant ainsi son suzerain. L’acte de vente est aujourd’hui une excellente source d’information qui nous permet de se faire une idée sur l’étendue du comté de Ferrette : le château et la ville de Ferrette, les châteaux de Sogren (Soyhières), de Blochmunt (Blochmont), de Lewenberc (Loewenburg), de Morsberc (Morimont), Liebenstein, le château et la ville d’Altchilche (Altkirch), Ameratswilre (Ammertzwiller), Sphebach (Spechbach), Hohennac (Hohnack), Winnecke (Wineck), une courtine dans Cernay avec ses attenants, tant dans la ville qu’au dehors… les cours de Turlestorff (Durlinsdorf), de Buchswilre (Bouxwiller), de Ruodensbach (Riespach), d’Altkilche (Altkirch) avec les fermes qui en dépendent, de Sphebach (Spechbach), d’Ameratswilre (Ammertzwiller), de Brunnehoubten (Burnhaupt), Schweichusen (Schweighouse), les villages de Tanne (Thann) et de Domarkilche (Dannemarie), avec les hommes, avocaties, les vignes, les champs… et généralement toutes les choses qui nous appartiennent par droit de propriété, à quelque droit et à quelque titre qu’elles soient énumérées, à l’exception du château de Schonenberg et de la cour de Illevurt (Illfurth). L’héritier d’Ulrich II est Thiébaud (ou Théobald) de Ferrette (1275-1315). Ce guerrier dans l’âme eut pour fils le dernier comte de Ferrette, Ulrich III

Ulrich III (mort le 10 mars 1324) épousa, vers les années 1300, Jeanne de Montbéliard, fille du comte Renaud de Montbéliard. Il reçut en dot de son épouse les seigneuries de Rougemont et de Belfort.

Le comte était inquiet au sujet de la transmission de ses possessions qu’il tenait de l’évêque de Bâle. Après neuf années de mariage, il n’avait eu que deux filles (Jeanne et Ursule), et aucun fils. Selon toute logique, en l’absence d’héritiers mâles, son territoire serait revenu à l’évêché de Bâle. Le 30 mai 1318, Ulrich III rencontra donc à Delémont l’évêque de Bâle. En reconnaissance des services qu’Ulrich lui avait rendus, l’homme d’église consentit à accepter que la transmission du comté de Ferrette se fasse par l’intermédiaire de sa fille aînée, Jeanne.

Pour obtenir l’assurance d’un tel arrangement, le comte de Ferrette s’adressa au Pape lui-même. Jean XXII entendait mettre l’autorité temporelle du pape au-dessus de celle de tous les souverains de la chrétienté. Ulrich III manifesta une certaine prudence à en avertir le chef de l’église. Une bulle papale datée d’Avignon le 25 janvier 1320 confirma l’accord entre le comte de Ferrette et l’évêque de Bâle. Toutefois, le pape y ajouta une clause qui lui avait probablement été suggérée par l’évêque. Il réserva que, dans le cas où le comte de Ferrette n’aurait pas d’enfants mâles pour héritiers, l’archevêque de Besançon devait veiller à ce que les filles du comte ne prennent leurs époux que dans le voisinage du diocèse de Bâle. Ceci afin qu’ils fussent à proximité pour porter secours à l’évêque de Bâle. On voulait par là éviter le danger de voir passer le comté de Ferrette entre les mains de quelques princes trop puissants pour l’église de Bâle.

Sentant sa mort proche, Ulrich se rendit à Bâle et écrivit le 7 mars 1324 un testament devant l’Officialité de l’évêché de Bâle. Il stipula les modalités de la transmission du comté de Ferrette à sa fille Jeanne selon les accords passés. Ulrich III de Ferrette mourut à Bâle trois jours plus tard, le 10 mars 1324 et son corps fut inhumé dans l’église des Franciscains de Thann, en présence de Jeanne et de son futur époux, Albert II de Habsbourg. Son cœur fut cependant déposé à l’abbaye de Lucelle.

Quelques jours après le décès, la succession fut organisée ainsi que le mariage de l’héritière du comté de Ferrette et du duc Albert de Habsbourg. Un contrat de mariage fut rédigé et signé le 17 mars 1324 à Thann. L’accord fut avalisé par l’archevêque de Besançon le 26 mars 1324 à Masevaux. Ceci laisse penser que l’union entre les Ferrette et les Habsbourg avait été organisé bien en avance, du vivant d’Ulrich III et de sa femme Jeanne de Montbéliard. Jeanne de Ferrette apporta à son mari Albert II de Habsbourg : le titre de comte de Ferrette, ce qui assure la protection de son héritage. la réponse à une nouvelle contrainte des Princes Électeurs du Saint-Empire : descendante de Charlemagne, Jeanne de Ferrette permit aux Habsbourg de reconquérir la couronne impériale. Malgré l’accord de l’archevêque de Besançon, l’évêque de Bâle fut très mécontent de cet arrangement et le fit savoir auprès du pape… sans succès ! Son vassal devint donc les très puissants Habsbourg !

À la signature du Traité de Westphalie à Munster le 24 octobre 1648, Louis XIV reconnaissant donna le titre de comte de Ferrette au Cardinal Mazarin en 1659. En 1777, Louise-Félicité-Victoire d’Aumont-Mazarin, descendante de la nièce de Mazarin, épousa Honoré IV Anne-Charles-Maurice. Celui-ci était duc de Valentinois (région de Valence) et surtout un Grimaldi, prince de Monaco. De nos jours, les Grimaldi portent toujours le titre de comte de Ferrette. Albert II de Monaco est donc l’actuel comte de Ferrette, de Belfort, de Thann et de Rosemont, baron d’Altkirch et seigneur d’Issenheim.

Matthieu Denni

Pour poursuivre sur l'histoire du Sundgau et des Habsbourg : http://www.isundgau.com/07-le-sundgau-et-les-habsbourg/

Un vitrail par jour 42

19 décembre – Étrangers et voyageurs sur la terre

L'agneau pascal qui représente le Christ : AGNUS PASCALIS FIGURAT CRISTUM . Les Israélites font rôtir l'agneau pascal. L'agneau est à la broche au-dessus d'un feu de bois: Un Israélite tourne la broche. Deux autres tâtent la viande avec des bâtons, pour voir si elle est à point. Ils sont coiffés de pèlerines à capuchon.

Avec ce vitrail nous en avons terminé avec la quatrième fenêtre, le dernier vitrail (Caïn et Abel) ne faisant pas partie de la même thématique et n'étant pas à sa place. Nous en profitons pour faire une pause et reprendrons la suite de nos vitraux à partir de l'Épiphanie.

Exode 12, 1-11

1 L’Éternel dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Égypte : 2 Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année. 3 Parlez à toute l’assemblée d’Israël, et dites : Le dixième jour de ce mois, on prendra un agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque maison. 4 Si la maison est trop peu nombreuse pour un agneau, on le prendra avec son plus proche voisin, selon le nombre des personnes ; vous compterez pour cet agneau d’après ce que chacun peut manger. 5 Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an ; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau. 6 Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois ; et toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre les deux soirs. 7 On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera. 8 Cette même nuit, on en mangera la chair, rôtie au feu ; on la mangera avec des pains sans levain et des herbes amères. 9 Vous ne le mangerez point à demi cuit et bouilli dans l’eau ; mais il sera rôti au feu, avec la tête, les jambes et l’intérieur. 10 Vous n’en laisserez rien jusqu’au matin ; et, s’il en reste quelque chose le matin, vous le brûlerez au feu. 11 Quand vous le mangerez, vous aurez vos reins ceints, vos souliers aux pieds, et votre bâton à la main ; et vous le mangerez à la hâte. C’est la Pâque de l’Éternel.

Nous avons dit que Jean l'évangéliste ne faisait aucune mention du pain ni du vin lors du dernier repas de Jésus avec ses disciples. C'est lui pourtant qui, le premier, fait de Jésus, l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde (Jean 1, 29). C'est de cette interprétation johannique que viennent les lamalas qui ornent toute bonne table en Alsace à la période de Pâques. C'est de là aussi que vient le choix d'un agneau pour représenter le Christ dans certaines églises romaines.

Toute l'histoire biblique peut être vue comme le suggère le philosophe Michel Serres comme un lent processus allant du sacrifice humain des anciennes religions et des anciennes divinités avec lesquelles l'Éternel peut parfois être confondu jusqu'à l'élimination définitive du concept même de sacrifice au sens où l'entendaient les anciens. Une fois le sacrifice ultime effectué, celui de l'Agneau de Dieu, nul besoin d'autres sacrifices. Au fur et à mesure de l'histoire du peuple d'Israël, le sacrifice d'un animal servait de plus en plus de substitution au sacrifice humain alors que pour les Grecs de l'antiquité, le sacrifice, l'hécatombe, avait pour but de se rendre la divinité propice ou de la remercier d'avoir mené le héros à bon port. L'agneau pascal rappelle que l'ange de Dieu est « passé » au dessus des maisons des Israélites, tel est le sens du mot Pessa’h, « Pâque », signifiant littéralement « passage ».

Nul besoin désormais de ces choses. Alors qu'Abraham aurait été prêt à sacrifier son fils, alors que Jephté n'hésite pas à sacrifier sa fille, la sortie d'Égypte substitue l'agneau aux premiers-nés et la loi de Moïse reprendra cette obligation de consacrer le premier-né à l'Éternel et de lui substituer un animal. Tandis que finalement, Jésus substitue à ces religions où il faut qu'un animal ou un humain meure, réellement ou symboliquement, une foi où manger du pain et boire du vin, ces choses ordinaires de l'existence, suffit à faire corps avec le divin. C'est en cela que le christianisme est l'un des sommets absolus de la spiritualité universelle. Cette sublimation définitive où le divin ne s'obtient plus au prix de l'humain mais où le divin prend la place de l'homme pour le laisser être pleinement humain, le faire advenir à l'humanité. Plus d'ascèse ni de martyrs ni de renoncement à soi, plus d'effacement dans la foule des anonymes, plus de sacrifice de l'intelligence ou des sentiments mais un accomplissement à la lumière de la foi et de la grâce prévenante dont Ludolphe de Saxe faisait le cœur de l'enseignement du Christ (vitrail 36).

Le salut, aujourd'hui et maintenant

Il souligne enfin que les Israélites n'ont pas attendu d'être arrivés dans la Terre promise pour manger l'agneau. Au contraire, c'est au début de leur route et vêtus pour le chemin, avec leurs bâtons de marche et leurs pieds chaussés qu'il cuisent rapidement l'agneau à la broche. Parce qu'il n'y a pas de temps à perdre ! Parce que le salut n'est pas pour demain, c'est aujourd'hui qu'il faut quitter nos Égyptes, nos maisons de servitude où nous entravent toutes nos fatalités et nos déterminismes. Alors que la fin du monde est toujours pour demain, le salut commence toujours aujourd'hui.

C'est aussi quelque chose que nul ne peut faire à notre place que de prendre la route sur le chemin de la Terre promise mais le chemin est aussi fait de l'attention à autrui, de l'abnégation et de l'humilité. S'il n'est plus utile de sacrifier ni de se sacrifier, il n'en reste pas moins que c'est le chemin qui est plus important que sa destination. Alors que tout nous conduit dans le règne de l'éphémère et du déjà Tout-fait, autrement dit nous plonge dans le règne de la technique, le récit biblique nous conduit vers ce qui est à faire et dans ce domaine ce qui est fait reste toujours à faire. C'est-à-dire qu'on n'en a jamais fini avec la compréhension de ce que c'est que l'amour de Dieu et du prochain mais c'est toujours une inspiration ou pour mieux dire une imprégnation, un effort contre sa propre nature qui préfèrerait rester auprès des marmites en Égypte même au prix de la soumission, que de se consacrer pleinement à l'autre. C'est cette attitude pleinement centrée sur autrui que signifie la Pâque et le chemin qu'elle entame.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 41

18 décembre Ce qui est essentiel

Institution de la Cène: XPC [Christus] MANDUCAT CUM DISCIPULIS. Le Christ est à table avec ses disciples ; six disciples, nimbés, sont assis avec lui d'un côté de la table; en face Judas, accroupi, sans nimbe.

N.B. Veuillez excuser la qualité toute relative de ce cliché, le vitrail est situé au sommet de la quatrième fenêtre et peu lumineux.

Matthieu 26, 26-28

26 Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain ; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le donna aux disciples, en disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps. 27 Il prit ensuite une coupe ; et, après avoir rendu grâces, il la leur donna, en disant : Buvez-en tous ; 28 car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui est répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés.

Avec son sens quasi scénaristique du découpage, notre auteur médiéval résume habilement la vie de Jésus, depuis la tentation jusqu'au dernier repas avec ces disciples avant d'être livré. Il s'attardera plus longuement sur les derniers jours qui feront l'objet d'une fenêtre (V) entière.

À Jésus solitaire du désert, soumis à l'épreuve du diable, succède le Christ entouré de ses disciples dans l'acte le plus liturgique et religieux qui soit dans la culture juive qui est la sienne, le repas pascal. Ce repas a une double signification : on y mange un agneau sans défaut, en souvenir de la clémence de l'ange de Dieu lors de la dixième plaie d'Égypte. Alors que les premiers-né égyptiens étaient tués pas l'ange, ceux des Hébreux étaient préservés. Il fallait donc marquer la substitution par le partage d'un agneau. Mais c'est aussi la fête des pains azymes, c'est-à-dire sans levain pour rappeler la précipitation du départ du peuple dans le désert.

Nul doute que Jésus a profité de ce repas pour dire et redire à ses disciples tout ce qui le concernait dans les Écritures. Ce que l'on retrouve d'ailleurs dans la tradition johannique. L'évangile de Jean, contrairement aux trois autres évangiles, fait en effet la part belle à cette soirée, entrecoupée de nombreux discours de Jésus (Jean 13-18). Toujours selon Jean, le partage du pain et du vin a si peu d'importance en réalité qu'il n'en parle même pas ! Jean insiste, au contraire, sur un tout autre rite, celui du lavement des pieds des disciples par Jésus lui-même.

La tradition chrétienne a suivi les évangiles de Matthieu, Marc et Luc en faisant de ce partage du pain et du vin, l'un des éléments constitutifs de l'Église. Et conformément à la doctrine catholique romaine, ce pain et ce vin sont pour Ludolphe de Saxe « viande et réfection [nourriture] perpétuelle ». N'en déplaise aux tenants contemporains d'une interprétation symbolique, les chrétiens du Moyen-Âge croyaient effectivement manger le Christ lors de la communion eucharistique, ainsi que le souligne notre auteur : « Certes Jésus-Christ, notre benoist sauveur est le vrai pain vif qui descendit du vrai ciel et veut estre fait notre viande ». Bien sûr que certains théologiens affirmaient qu'il s'agissait d'une nourriture spirituelle destinée à alimenter notre âme mais il n'est pas sûr que cette distinction puisse être comprise par les lecteurs de Ludolphe de Saxe puisque lui-même parle de vraie nourriture, transformée miraculeusement par les prêtres.

Le sens de la vie

Cette question est irréductible dans le dialogue entre les Églises chrétiennes, catholiques romains et luthériens considérant que le pain que nous mangeons lors de la cène est réellement le corps du Christ, totalement pour les catholiques et partiellement pour les luthériens, tandis que les calvinistes considèrent que c'est l'Église qui est le corps du Christ et qu'elle est constituée de ceux qui reconnaissent dans le pain et le vin, l'amour et l'attention de Dieu pour nous. La différence est fondamentale dans le sens où, dans ce dernier cas, il s'agit d'un repas en mémoire de la vie et du message du Christ tandis que dans le cas catholique romain, il s'agit de la réitération perpétuelle du sacrifice du Christ que les protestants considèrent quant à eux avoir été réalisé une fois pour toute.

La philosophe Simone Weil, dans sa méditation du Notre Père soulignait quant à elle la dimension essentielle du pain de vie à ne pas confondre avec notre baguette de pain quotidienne (voir notre méditation du 7 avril 2020). Dans la mesure où nous ne vivons pas de pain seulement, comme le soulignait déjà Jésus lors de la première tentation du désert (vitrail 32), le pain de vie est tout ce dont nous avons besoin pour vivre vraiment, pour vivre intensément, à la hauteur de notre dignité humaine. Et alors que l'on disserte aujourd'hui sur les « commerces essentiels » ou « non essentiels », l'un des enseignement de la cène n'est ce pas justement que l'essentiel n'est pas aujourd'hui dans la seule satisfaction de nos besoins vitaux pour perpétuer nos capacités productives ?

Nous avons besoin de ce qui transcende notre quotidien et nous donne chaque jour une raison de vivre, permette de trouver un sens à notre existence. C'est prendre conscience qu'il ne suffit pas d'exister mais qu'il faut vivre et à ce titre, ce sont bien les œuvres de l'esprit, la culture, le théâtre, le cinéma, la littérature, l'opéra, le ballet, la musique et toutes les formes d'art mais aussi la convivialité, l'échange, le débat, la controverse, l'enrichissement intellectuel qui constituent l'essentiel de nos sociétés et font la saveur de nos existences. C'est aussi ce que nous devons pas sacrifier collectivement sur l'autel de la sécurité sinon à quoi bon lutter si plus rien n'a de sens ?

Roland Kauffmann

 

Un vitrail par jour 40

17 décembre Ne jamais chercher à plaire aux puissants

David, vainqueur de Goliath, est reçu en triomphe : DAVID SUSCEPTUS CUM LAUDIBUS. David apporte la tête de Goliath à Saül et à Jonathan, fils de Saül tous deux couronnés et portant des vases de libation; derrière eux, Abner, chef de l'armée de Saül.

1 Samuel 18, 6-9

6 Comme ils revenaient, lors du retour de David après qu’il eut tué le Philistin, les femmes sortirent de toutes les villes d’Israël au-devant du roi Saül, en chantant et en dansant, au son des tambourins et des triangles, et en poussant des cris de joie. 7 Les femmes qui chantaient se répondaient les unes aux autres, et disaient : Saül a frappé ses mille, — Et David ses dix mille. 8 Saül fut très irrité, et cela lui déplut. Il dit : On en donne dix mille à David, et c’est à moi que l’on donne les mille ! Il ne lui manque plus que la royauté. 9 Et Saül regarda David d’un mauvais œil, à partir de ce jour et dans la suite.

Le retour du héros s'en revenant de guerre n'est jamais facile. On l'a vu avec Jephté dont l'idolâtrie, lui faisant confondre l'Éternel avec l'un de ces dieux territoriaux, l'oblige à sacrifier sa fille (vitrail 12) mais aussi avec Agamemnon, le souverain maître des Grecs, qui dans son retour victorieux de Troie ne trouvera que la mort de la main de sa propre épouse et de son amant. C'est le génie grec que de souligner que le héros n'est jamais le bienvenu, ainsi en est-il d'Ulysse dont les courtisans de son épouse, Pénélope, ne souhaitent pas vraiment le retour. Le Colonel Chabert ou Le retour de Martin Guerre sont la reprise contemporaine de ce thème éternel. Les sociétés vivent de la guerre mais n'aiment pas ceux qui la font.

Ainsi David, rentrant avec la tête de l'ennemi vaincu espère plaire à son roi. Car David n'est pas le premier roi d'Israël. Il a été précédé dans cette charge par Saül, prototype du roi fou dont Shakespeare s'inspirera pour Le roi Lear. La folie de Saül est, entre autres raisons, liée à cette jalousie qui s'installe à ce moment précis où le chœur des femmes, comme dans une tragédie grecque, chante la gloire du berger au détriment de celle du roi. Peu après, Saül cherchera par tous les moyens à tuer David, lequel sera obligé de prendre le maquis puis de lutter contre celui qui n'est plus qu'un tyran.

C'est cette dimension tragique qui intéresse notre auteur médiéval. Dans son récit de l'entrée de Jésus à Jérusalem (vitrail 38), il soulignait à la fois les larmes de Jésus, renvoyant à celles de Jérémie (vitrail 39) et la vanité de la liesse populaire, identique à celle accueillant David peu de temps avant de le chasser comme cette même foule, acclamant Jésus, ne va pas hésiter à demander sa mort peu après. De l'inconstance des foules, capables d'adorer puis de brûler ce qu'elles ont adoré, Ludolphe ne retient que la nécessité pour le chrétien de s'en écarter. De même que David a triomphé de Goliath, est célébré par une foule versatile mais doit s'en retirer ; ainsi Jésus a-t-il vaincu le diable, et est-il célébré par une foule qui ne le reconnaît pourtant pas.

Pourtant David comme Jésus, ne va pas se résigner à cet abandon car ils savent l'un et l'autre que leur vocation les dépasse et qu'elle ne dépend ni de l'approbation du roi ni de l'adhésion du peuple. Tout à son parallèle entre image terrestre et réalité céleste, notre auteur reprend l'idée d'un combat spirituel où il appartient à chacun d'entre les fidèles de choisir son camp, soit celui de la louange et de l'altruisme, soit celui de l'égoïsme et de l'oppression. Ce serait faire un anachronisme que de considérer qu'au XIVe siècle, l'auteur du Speculum se livrerait à une défense illustration de la liberté de conscience. Ce n'est pas en ces termes que le débat se pose en ce temps-là qui préfère l'image de l'affrontement entre anges et démons dont l'âme humaine serait l'enjeu.

L'exigence morale

Néanmoins c'est bien de conscience morale qu'il est ici question. Si David trouve la force et le courage de s'opposer à son roi fou, c'est au nom d'une conviction profonde, ce que dans les vieux mots de la théologie protestante, nous désignons comme le « for intérieur ». Autrement dit, ce dialogue intérieur de notre conscience qui permet de discerner ce qui est de l'ordre du devoir moral et de la volonté. La conscience personnelle, transformée par la grâce, éduquée et forgée par l'appropriation des textes bibliques et par l'expérience évangélique, est l'instance supérieure qui s'impose à nous. Lorsqu'elle fait défaut ou qu'elle est creuse, nous sommes les jouets de toutes les manipulations idéologiques, politiques et religieuses.

C'est alors que nous nous laissons imposer une conscience factice, d'un ordre du monde qui ne pourrait être autrement qu'il ne l'est. Pour résister aux évidences qui voudraient qu'il n'y ait pas d'alternative au monde tel qu'il va, autrement dit à un monde livré à l'appétit des rois fous, c'est d'abord notre conscience individuelle qu'il faut cultiver et défendre, quel qu'en soit le prix, afin qu'elle ne nous soit pas à terme imposée par un totalitarisme politique, économique ou religieux. Et si pour David, cela passait par la résistance armée avec une petite troupe de partisans, cela passe pour nous aujourd'hui par l'enracinement culturel, par l'intelligence et l'engagement au nom de la liberté de conscience. Une liberté inconditionnelle.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 39

16 décembre – La fin du monde

Jérémie pleure le triste sort de Jérusalem: IEREMIAS FLEVIT SUPER IERUSALEM. Le prophète apparaît à mi-corps derrière les créneaux de la ville

Lamentations 1, 1-3

1 Eh quoi ! Elle est assise solitaire, cette ville si peuplée ! Elle est semblable à une veuve ! Grande entre les nations, souveraine parmi les états, Elle est réduite à la servitude ! 2 Elle pleure durant la nuit, et ses joues sont couvertes de larmes ; de tous ceux qui l’aimaient nul ne la console ; Tous ses amis lui sont devenus infidèles, Ils sont devenus ses ennemis. 3 Juda est en exil, victime de l’oppression et d’une grande servitude ; Il habite au milieu des nations, Et il n’y trouve point de repos ; Tous ses persécuteurs l’ont surpris dans l’angoisse.

Les pleurs du Christ sur Jérusalem répondent à ceux du prophète Jérémie lors de la destruction de la ville par les Babyloniens et le déportation d'une partie de sa population au début du VIe siècle avant notre ère (597 pour la déportation et 586 pour la destruction du temple). Et de même que Jérémie ne pleure pas seulement sur son propre sort, le Christ pleure sur la destruction de la ville par les Romains, en 70 de notre ère. Destruction qui conduira à la dispersion du peuple d'Israël sur toute la terre.

Lorsque le Christ annonce la destruction du temple (Luc 21, 5-38, Matthieu 24, 1-5 et Marc 13, 1-37), il annonce en même temps son retour et l'Église des premiers temps prendra cette prédiction au pieds de la lettre, reprenant la tradition de l'apocalyptique des prophètes que l'on retrouvera ensuite avec le livre de l'Apocalypse attribué à Jean. Le fait que la destruction effective de la ville n'ait pas été suivie par le retour du Christ en gloire a entraîné la théologie sur le terrain de l'interprétation symbolique. Il est patent que les premiers disciples y croyaient réellement comme ils ont crû littéralement à la parole de Jésus : « cette génération ne passera pas que tout cela n'arrive » (Luc 21, 32). Les apôtres également en étaient convaincus jusqu'à aujourd'hui où certains chrétiens fondamentalistes continuent de voir dans les signes des temps l'annonce de la destruction définitive de toute existence en même temps que l'enlèvement des chrétiens.

La fin du monde est toujours pour demain

Les causes possibles de la fin du monde sont nombreuses : guerre nucléaire, bouleversement climatique, maladies nouvelles, expansion démographique ou vieillissement de la population, météorite géante, pollution généralisée, crise économique, politique et sociale. Jamais sans doute dans l'histoire de l'humanité, la possibilité de la fin n'aura-t-elle été si proche. Et pourtant, notre Speculum Humanae Salvationis a été rédigé au courant du XIVe siècle, vraisemblablement dans la première moitié du siècle, époque marquée par la Peste noire qui entre 1347 et 1352 tue près de la moitié de la population européenne. La peste succédant à la grande famine du début du siècle (1315-1317), il aurait été très facile pour notre auteur d'avertir ses lecteurs et ses contemporains sur le retour final du Christ qui aurait délivré l'humanité souffrante de ses chaînes. En bref, il aurait largement pu faire fond sur les malheurs de son époque pour convaincre de la nécessité d'un retour à Dieu.

Or, il n'en fait rien. Plutôt que d'ajouter au catastrophisme de son temps et de se joindre aux Lamentations de Jérémie et des contempteurs de la modernité, ou de désigner des boucs émissaires comme d'autres le faisaient en son temps (au hasard, les juifs évidemment), c'est à la compassion et au pardon des péchés qu'il incite ses lecteurs à l'exemple de Jérémie. De même que Jérémie et Jésus pleurèrent sur les souffrances du peuple, « Ainsi devons avoir compassion tant de nos mauffaitteurs [ceux qui nous font du mal], comme de nos amis, à l'exemple de Dieu qui eut compassion de ses ennemis. Il est impossible que celui ne déserve [ne mérite] la miséricorde et grâce de notre Seigneur qui de tout bon cœur a compassion et merci de celui qui souffre de l'adversité ».

Peu importe pour notre auteur de savoir si la fin du monde est proche ou pas ! Ce qui lui importe dans tous les cas c'est que c'est à l'aune de notre jugement que nous serons jugés, à notre capacité à venir en aide auprès de ceux qui souffrent et à la compassion réelle que nous manifestons que nous pourrons continuer à transformer le monde pour qu'il ressemble, ne serait-ce que comme une ombre, à ce que nous espérons être le Royaume de Dieu.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 38

15 décembre – Jour de fête à Jérusalem

Le Christ pleure durant son entrée à Jérusalem, le jour des Rameaux : XPC [Christus] FLEVIT1 SUPER IERUSALEM. Le Christ, monté sur une ânesse, entre dans Jérusalem, dont il prédit la chute et déplore le sort. Il est suivi de ses disciples, nimbés et devant lui des habitants de la ville étendent des vêtements sur le sol.

Luc 19, 35-41

35 [Les disciples] amenèrent à Jésus l’ânon, sur lequel ils jetèrent leurs vêtements, et firent monter Jésus. 36 Quand il fut en marche, les gens étendirent leurs vêtements sur le chemin. 37 Et lorsque déjà il approchait de Jérusalem, vers la descente de la montagne des Oliviers, toute la multitude des disciples, saisie de joie, se mit à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus. 38 Ils disaient : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très hauts ! 39 Quelques pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus : Maître, reprends tes disciples. 40 Et il répondit : Je vous le dis, s’ils se taisent, les pierres crieront ! 41 Comme il approchait de la ville, Jésus, en la voyant, pleura sur elle.

Remarquons avant tout l'extrême concision avec laquelle notre auteur aura résumé le ministère du Christ et le message de l'évangile. Il lui aura suffi pour cela de deux chapitres (XIII et XIV) du Speculum Humanae Salvationis repris sous la forme de six vitraux alors qu'il aura consacré douze chapitres, illustrés par trente-et-un vitraux, à la dimension divine de Marie, depuis sa propre conception jusqu'à la naissance et l'enfance de Jésus. Du message évangélique, Ludolphe de Saxe ne retient aucune des grandes prédications telles que le Sermon sur la montagne, ni les béatitudes, ni le Notre Père, ni les grandes paraboles. Il ne retient pas non plus les miracles ni les controverses avec les autres écoles de réforme du judaïsme qu'étaient les Pharisiens et les Sadducéens. Seuls l'auront intéressé l'épisode des trois tentations (vitrail 32) et celui du lavement des pieds par la femme pècheresse (vitrail 35). Autrement dit, seuls comptent pour lui la victoire sur le diable et l'absolue compassion de Dieu pour le pécheur, le reste en est la conséquence et il n'estime pas utile de s'y attarder.

Avec l'entrée de Jésus à Jérusalem, notre auteur aborde le cœur de son sujet, à savoir la passion du Christ qui est pour lui la tragédie originelle, celle dont toute la suite de l'histoire découlera mais aussi l'évènement vers lequel toute l'histoire passée convergeait. Cette interprétation théologique de l'histoire dont le sens ne dépend pas des évènements des empires ou de la vaine agitation des hommes mais se résume dans la manifestation concrète de la volonté de Dieu de sauver l'humanité par le moyen de l'incarnation, de la mort et de la résurrection du Christ est le sujet du Speculum et des vitraux du temple Saint-Étienne.

Nous avons coutume aujourd'hui dans les Églises chrétiennes de célébrer l'entrée de Jésus à Jérusalem comme un jour de joie où nous pavoisons parfois nos lieux de cultes de forsythias, plante de saison sous nos latitudes et dont la couleur jaune nous rappelle que le printemps est là. Ce faisant, nous renouons sans forcément en avoir conscience avec le grand rythme des saisons. Sous couvert de nous préparer joyeusement à Pâques, nous célébrons le retour des beaux jours qui sera manifesté par les œufs pondus par des lapins dans nos jardins. Cette atmosphère joyeuse de nos églises printanières oublie ce que nous rappelle notre vitrail : que Jésus pleura le jour de son entrée à Jérusalem.

La vraie religion

Il pleure parce qu'il sait qu'il n'y sera pas reçu comme il le devrait. Il pleure parce que les jours qui viennent seront terribles pour lui et ses disciples mais aussi parce qu'ils seront terribles pour la ville. Ce même jour, souligne Ludolphe, Jésus chassera les marchands du temple et annoncera la destruction du temple qui n'est plus une maison de prières pour tous les peuples mais le lieu où chacun s'achète une paix illusoire et de bon marché avec sa conscience. Lorsque le temple a perdu sa vocation, lorsque la foi a perdu son altruisme et ne sert plus que les intérêts particuliers de ceux qui s'en réclament, lorsqu'un culte ou une culture ne sert plus qu'à opposer les uns aux autres, ceux qui en sont contre ceux qui n'en sont pas, alors sa perte est proche.

Pourtant Jérusalem signifie « vision de paix ». C'est en tout cas l'étymologie traditionnelle qu'a retenu l'Église et que Ludolphe qualifie de mystique puisque pour lui, la Jérusalem terrestre signifie avant tout l'âme des fidèles : « Jérusalem est interprétée vision de paix, par quoi est spirituellement désignée l'âme bonne et loyale à laquelle Jésus-Christ est prêt à venir à toute heure et nous devons aller à l'encontre de lui par contrition et repentance. » Et il continue dans son intention d'éducation à une vie de piété en insistant sur le fait que nous allons à lui « quant nous nous ornons de sept œuvres de miséricorde » (cf. vitrail 26). Cette articulation constante entre le récit de la vie de Jésus, sa signification dans le grand dessein de Dieu et sa concrétisation permanente dans la vie quotidienne du fidèle fait tout l'intérêt de l'ouvrage et partant de nos vitraux puisqu'il ne peut y avoir de foi, aussi sincère et convaincue soit-elle qui ne se manifeste très concrètement par les œuvres de charité, de compassion et d'attention à autrui car aucune religion ou confession particulière ne peut prétendre à la vérité autrement que par la voie empruntée par le Christ, à savoir l'abnégation et le don de soi pour le bien de son prochain.

Roland Kauffmann

1Flĕo, pleurer

Un vitrail par jour 37

14 décembre – L'éthique minimale

David réprimandé par le prophète Nathan : DAVID EGIT PERITENDIAM NATAN PROPhETA. Le prophète Nathan exhorte David à la repentance.

2 Samuel 12, 1-7

1 L’Éternel envoya Nathan vers David. Et Nathan vint à lui, et lui dit : Il y avait dans une ville deux hommes, l’un riche et l’autre pauvre. 2 Le riche avait des brebis et des bœufs en très grand nombre. 3 Le pauvre n’avait rien du tout qu’une petite brebis, qu’il avait achetée ; il la nourrissait, et elle grandissait chez lui avec ses enfants ; elle mangeait de son pain, buvait dans sa coupe, dormait sur son sein, et il la regardait comme sa fille. 4 Un voyageur arriva chez l’homme riche. Et le riche n’a pas voulu toucher à ses brebis ou à ses bœufs, pour préparer un repas au voyageur qui était venu chez lui ; il a pris la brebis du pauvre, et l’a apprêtée pour l’homme qui était venu chez lui. 5 La colère de David s’enflamma violemment contre cet homme, et il dit à Nathan : L’Éternel est vivant ! L’homme qui a fait cela mérite la mort. 6 Et il rendra quatre brebis, pour avoir commis cette action et pour avoir été sans pitié. 7 Et Nathan dit à David : Tu es cet homme-là !

Résumons l'affaire. Le jeune frondeur que nous avions laissé vainqueur de Goliath (vitrail 34) est devenu le grand roi d'Israël, celui qui a unifié les tribus et conquis les territoires de la Terre promise jusqu'aux frontières de l'Égypte et les plaines de Syrie. Riche, puissant, entouré d'un harem de femmes toutes plus belles les unes que les autres, il n'en est pas moins séduit par la beauté de Bethsabée. Celle-ci est mariée ? Aucun problème pour le roi qui envoi le mari se faire tuer dans une bataille inutile et le voilà libre de prendre la veuve qui donnera naissance à un enfant. C'est à ce moment qu'arrive le prophète Nathan qui raconte cette parabole du riche et du pauvre pour révéler sa faute au roi.

Nathan illustre pour notre auteur médiéval la seconde manière de susciter la repentance. Après la voie de la conscience qui amène le fils prodigue à retourner chez son père (vitrail 35), c'est la voie extérieure qui fait se confronter David à la loi commune. À travers Nathan, Ludolphe de Saxe légitime son propre rôle et celui des membres de son ordre, lesquels parcourent les routes et les chemins pour amener humbles et puissants à la repentance. Et comme pour la débauchée, pour le fils ingrat, la clémence de Dieu pour David est sans limite et Ludolphe de se servir de cet exemple, particulièrement odieux à ses contemporains, pour souligner qu'aucun péché n'est trop grand pour ne pas être pardonné. Il termine son chapitre en faisant la liste de tous les pécheurs dont nous parle la Bible, au premier rang desquels les apôtres Pierre, Paul, le roi David : si Dieu a pardonné à ce traître de Pierre, à ce persécuteur de Paul, à ce suborneur de David, à combien plus forte raison nous pardonnera-t-il nos fautes bien moins graves que ne le furent les leurs. Voilà quel est le message de l'auteur du Speculum Humanae Salvationis.

La conscience commune

Comment l'élu de l'Éternel, le libérateur d'Israël, l'auteur de tant de psaumes d'une piété aussi remarquable, comment David, roi bon et juste, assurant la sécurité et la prospérité de son peuple a-t-il ainsi pu déchoir et devenir un vil assassin d'un de ses meilleurs serviteurs ? L'une des leçons de l'épisode pourrait être que le Bien, le Juste, le Vrai, la Beauté, en un mot la Vertu, n'est jamais acquise, une fois pour toutes, mais qu'elle est toujours un effort contre soi, contre sa nature et sa volonté de puissance. David est persuadé de son impunité, d'autant plus qu'il n'a formellement pas transgressé la loi. Ce n'est pas lui qui a tué l'époux, ce n'est pas sa faute si celui-ci se fait tuer, il avait une chance de s'en sortir. D'une absolue mauvaise foi, David se comporte comme un tyran au-dessus des lois communes, sûr que nul n'osera se dresser contre son désir parce qu'il est au faîte de sa puissance. Pieux et généreux, il ne craint pas les prêtres qui auraient trop à perdre à lui faire le moindre reproche. Les autorités religieuses sont à sa botte et chantent ses louanges.

C'était sans compter sur Nathan. Prophète solitaire, celui-ci n'a rien à perdre, sauf sa vie éventuellement, en déplaisant à son roi. Loin de toute compromission avec le pouvoir, sans considération pour le tort qu'il pourrait faire à la royauté, parce qu'il est porteur d'une loi qui dépasse les intérêts du moment et surtout les caprices du roi, il n'hésite pas à interpeller David. C'est une véritable leçon de courage politique et moral avec une grande intelligence. Nathan n'invoque pas les grands Principes, ni la Loi de Moïse ni les Commandements ni la Volonté de Dieu ni aucune des majuscules de la Morale. Il fait appel à ce que Georges Orwell appelait la Common decency ou décence commune. Il y a des choses qui ne se font pas et que l'on soit roi, prince, clerc, bourgeois ou intellectuel ne change rien à l'affaire. 

L'histoire choisie par Nathan est de cet ordre, de l'ordre de l'éthique minimale, directement compréhensible par tous, quelque soient les conditions d'existence ou les préoccupations de l'heure. Il y a des choses qui se font et des choses qui ne se font pas et comme Nathan, il nous faut dénoncer les faux-semblants et toutes les manières de légitimer et d'excuser les injustices de notre époque en usant de cette même liberté qui fut celle de Nathan et dont Orwell disait « Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre » fussent-ils aussi puissants et pieux que le roi David en son temps.

Roland Kauffmann


Un vitrail par jour 36

13 décembre – La précarité de notre condition humaine

Le retour de l'enfant prodigue PATER FAMILIAS SILIUS PRODIGUS. Le père porte la coiffure conique des Juifs. Le fils est presque nu. Derrière lui, arrive un serviteur, qui lui apporte à boire et à manger

Luc 15, 11-24

11 Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune dit à son père : Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout ramassé, partit pour un pays éloigné, où il dissipa son bien en vivant dans la débauche. 14 Lorsqu’il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. 15 Il alla se mettre au service d’un des habitants du pays, qui l’envoya dans ses champs garder les pourceaux. 16 Il aurait bien voulu se rassasier des carouges que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. 17 Étant rentré en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! 18 Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, 19 je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes mercenaires. 20 Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. 21 Le fils lui dit : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. 22 Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite la plus belle robe, et l’en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. 23 Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; 24 car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir.

« Notre Père… » le début de la prière commune à tous les chrétiens depuis les premiers temps de l'Église est une reprise de la formule traditionnelle hébraïque et Jésus, lorsqu'il raconte cette parabole, sait parfaitement que ses auditeurs feront immédiatement le parallèle entre le père/Dieu et le fils/l'homme. C'est d'ailleurs le génie des paraboles que d'être d'une simplicité que l'on peut qualifier de « biblique ».

À l'inverse de ceux qui aujourd'hui encore aiment souligner la complexité de l'interprétation des textes, évoquent leur signification symbolique uniquement accessible à ceux qui en détiennent les codes, autrement dit aux clercs, prétextant la complexité pour maintenir leurs auditeurs dans une situation d'infériorité, Ludolphe de Saxe ne s'encombre pas de fioritures. Et fidèle à sa méthode de l'analogie typologique, il en tire la conclusion simple qu'il n'est jamais trop tard pour revenir à Dieu dans une repentance sincère. Le fils, c'est chacun d'entre nous ; le propriétaire des pourceaux, c'est le diable que nous enrichissons chaque jour de nos vains efforts et le père, c'est l'Éternel qui fête le retour de celui qui retrouve le vrai sens de l'existence.

Loin de l'idée du Dieu de colère et de condamnation à laquelle nous associons souvent la théologie médiévale, la représentation qu'en donne le Speculum Humanae Salvationis insiste explicitement sur la clémence divine qui peut s'exercer de deux manières : soit, comme pour le fils dans sa fange, par un retour sur soi, ce que Ludolphe appelle « inspiration paternelle » soit par la « prédication salutaire », c'est-à-dire par le ministère des Dominicains, l'ordre prêcheur dont il fait partie. Mais ce qui est instructif pour l'histoire de la théologie, c'est que dans les deux cas, c'est Dieu qui est à l'initiative. Notre auteur insiste ici fortement sur la notion de « grâce prévenante » alors que dans le cas de Marie-Madeleine (vitrail 35), c'est la contrition de Marie-Madeleine qu'il donne en exemple. Celle-ci espère le pardon tandis que le fils rentre à la maison sans rien espérer d'autre qu'un juste châtiment et quelque aumône. Le fils est son propre juge et n'attend qu'une subsistance de misère.

Une clémence dont nous sommes les sujets

Les deux exemples ne s'excluent évidemment pas dans l'esprit de notre auteur du XIVe siècle. Au contraire, ils lui servent à décrire les diverses modalités du pardon et de la clémence divine mais en insistant à chaque fois sur l'accueil inconditionnel de Dieu pour celui qui est dans la précarité. Le terme même de précarité vient de precare, et signifie dans la littérature gréco-romaine, le simple fait de prier. L'attitude fondamentale des anciens, qu'ils fussent Juifs ou Grecs était de se considérer face à Dieu, ou aux dieux, comme des « suppliants ». Une attitude loin de celle qui est parfois la nôtre quand nous considérons la prière comme une commande devant satisfaire notre attente.

Le retour du fils prodigue, Rembrandt, copie, église Sainte-Geneviève, Mulhouse

 

 

 

 

 

 

 

 


La préoccupation du père pour le fils et son accueil inconditionnel doivent aussi nous inspirer lorsque nous sommes confrontés aujourd'hui à la précarité. La dignité d'une société se révèle dans la réponse qu'elle apporte à la situation des précaires, qu'il s'agisse de précarité économique, fragilité psychologique ou sociale. Elle peut soit les laisser à peine survivre en les renvoyant à leur propre responsabilité de s'être mis dans cette situation comme aurait, à bon droit, pu le faire le père de notre parabole. Elle peut aussi partager l'abondance et restaurer le précaire dans la condition qu'il n'aurait jamais dû quitter. Restaurer le précaire dans sa condition de citoyen, restaurer celui qui nous a fait du mal dans sa condition de frère, c'est-à-dire être dans la même attitude que le père de notre parabole et exercer en toute chose la clémence et la miséricorde, en sachant bien que nous sommes tous dans cette situation de précarité devant l'Éternel, voilà bien le projet éthique de nos vitraux.

Roland Kauffmann

Voir aussi notre méditation sur le Notre Père lors du premier confinement

Un vitrail par jour 35

12 décembre Le salut offert à tous

Madeleine aux pieds du Christ : PERITERIA MAGDALENE IESUS SYMO IOANES. Jésus, nimbé d'une croix et Jean, simplement nimbé, sont attablés chez Simon le Pharisien; Madeleine se jette aux pieds du Christ; l'audace de la pécheresse suscite l'indignation de Simon.

Luc 7, 36-50

36 Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table. 37 Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, 38 et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait ; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. 39 Le pharisien qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse. 40 Jésus prit la parole, et lui dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. — Maître, parle, répondit-il. — 41 Un créancier avait deux débiteurs : l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. 42 Comme ils n’avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l’aimera le plus ? 43 Simon répondit : Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. 44 Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as point donné d’eau pour laver mes pieds ; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. 45 Tu ne m’as point donné de baiser ; mais elle, depuis que je suis entré, elle n’a point cessé de me baiser les pieds. 46 Tu n’as point versé d’huile sur ma tête ; mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds. 47 C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu. 48 Et il dit à la femme : Tes péchés sont pardonnés. 49 Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes: Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ? 50 Mais Jésus dit à la femme : Ta foi t’a sauvée, va en paix.

L'épisode du lavement des pieds de Jésus avec un vase de parfum est fascinant tant il est exemplaire des diverses interprétations qui lui ont été données dans les évangiles eux-mêmes. Chaque évangéliste raconte l'évènement mais pour Matthieu (26, 6-13) et Marc (14, 3-9), c'est une femme à Béthanie dans la maison d'un certain Simon qui est lépreux ; pour Luc (la version retenue par l'artisan verrier), c'est une pécheresse anonyme dans une ville inconnue chez Simon qui n'est pas lépreux mais pharisien, c'est-à-dire membre d'une école d'interprétation moderne pour l'époque de la loi de Moïse ; tandis que pour Jean, ce n'est pas du tout une pécheresse mais nulle autre que Marie, la sœur de Lazare qu'il a ressuscité et nous sommes bien à Béthanie mais non plus chez Simon, qu'il soit lépreux ou pharisien mais chez Lazare et ses sœurs, Marthe et Marie, deux sœurs dont la réputation est sans tâche.

Les débats ont été sans fin, tant chez les Pères de l'Église que pour les théologiens contemporains pour essayer de résoudre cette contradiction pour finalement arriver à une version faisant plus ou moins consensus dans les milieux conservateurs qu'il s'agirait d'une seule et même femme, appelée Marie-Madeleine (ou Marie de Magdala, la ville dont elle serait originaire). Luc garde l'anonymat de la femme pécheresse mais tout de suite après au chapitre 8, il donne le nom de Marie-Madeleine à cette femme libérée de sept démons, que certains confondent aussi avec la femme adultère.

Une confusion qui a largement dépassé le cadre biblique puisque certains en font l'amante de Jésus. Dan Brown et son Da Vinci Code ne sont pas les premiers à le faire, la tradition remonte aux évangiles apocryphes, notamment l'Évangile de Thomas, l'Évangile de Philippe et celui de Marie-Madeleine. Sans oublier que comme Énée et les Troyens vaincus, cette même Marie-Madeleine, sa sœur Marthe et son frère Lazare, auraient été contraints de prendre la mer avant de s'échouer aux Sainte-Marie de la Mer puis de mourir en Provence à la Sainte-Baume ! Autant de traditions légendaires qui soulignent la place éminente de cette Marie dans la religiosité populaire depuis les origines.

La compassion divine

Cette tradition est tellement installée au XIVe siècle que Ludolphe de Saxe n'a aucun besoin de rappeler les détails du lavement des pieds. L'épisode est si bien connu de ses lecteurs qu'il lui suffit de dire le nom de Marie-Madeleine pour que tout le monde comprenne mais, et c'est là qu'est toute son originalité, il s'inscrit résolument dans l'interprétation de l'évangile de Luc. Les trois autres évangiles font de l'épisode du vase de parfum répandu sur les pieds de Jésus, une anticipation de sa mort et de son embaumement. Et il aurait été cohérent pour Ludolphe de reprendre cette préfiguration de la passion.

Mais il préfère, et ce sera également l'objet des deux prochains vitraux, insister sur la rédemption offerte à tous les cœurs repentants, sans condition autre à ses yeux que la foi. Au-delà de l'intention théologique, le Speculum Humanae Salvationis est aussi un livre de consolation pour les désespérés, ceux qui pourraient croire que tout est fichu, qu'ils ne servent à rien et que rien ne peut plus leur permettre de reprendre pied dans l'existence et de se rendre maîtres de leur vie. Citant les sept péchés de Marie-Madeleine, comme le summum, ou l'abîme, de la dépravation et de la perdition, il en tire la conclusion de la magnanimité de Dieu dans une splendide formule : « Pour tant ne se doit desespérer nul, tant soit il grant pecheur. Car Dieu est prest de pardonner à tous vrais contritz et repentans. »

Ce n'est pas encore le salut par la grâce seule luthérien mais la compassion divine dont notre auteur se fait le témoin en est bien la prémisse.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 34

11 décembre L'humilité comme projet de société

David tue Goliath : DAVID SUPERAVIT GOLIAT PHILISEUM. David, vainqueur du géant Goliath, s’apprête à lui trancher la tête d'un coup de sa propre épée. Sur le bouclier de Goliath, deux masses d'armes en blason.

1 Samuel 17, 45-51

45 David dit au Philistin : Tu marches contre moi avec l’épée, la lance et le javelot ; et moi, je marche contre toi au nom de l’Éternel des armées, du Dieu de l’armée d’Israël, que tu as insultée. 46 Aujourd’hui l’Éternel te livrera entre mes mains, je t’abattrai et je te couperai la tête ; aujourd’hui je donnerai les cadavres du camp des Philistins aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre. Et toute la terre saura qu’Israël a un Dieu. 47 Et toute cette multitude saura que ce n’est ni par l’épée ni par la lance que l’Éternel sauve. Car la victoire appartient à l’Éternel. Et il vous livre entre nos mains. 48 Aussitôt que le Philistin se mit en mouvement pour marcher au-devant de David, David courut sur le champ de bataille à la rencontre du Philistin. 49 Il mit la main dans sa gibecière, y prit une pierre, et la lança avec sa fronde ; il frappa le Philistin au front, et la pierre s’enfonça dans le front du Philistin, qui tomba le visage contre terre. 50 Ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main. 51 Il courut, s’arrêta près du Philistin, se saisit de son épée qu’il tira du fourreau, le tua et lui coupa la tête. Les Philistins, voyant que leur héros était mort, prirent la fuite.

David contre Goliath, l'image est connue de nos contemporains pour illustrer la victoire du faible contre le fort, un thème récurrent dans l'histoire du salut. Dieu choisissant de préférence ceux qui sont en infériorité numérique afin de montrer qu'il est le principal acteur de la victoire. C'était déjà le cas avec Gédéon (vitrail 20) et ici, même les armes ne sont d'aucune utilité, c'est avec une simple fronde que David, le futur grand roi d'Israël supplante son adversaire. Pour notre auteur, c'est l'illustration de la victoire de Jésus sur le péché d'orgueil, Goliath étant le diable qui a voulu prendre la place de Dieu et David préfigurant Jésus qui l'emporte sur le diable dans le désert. Ludolphe de Saxe se fait ici aussi plus critique envers les clercs : « ces temptations d'orgueil sont plusieurs et diverses, et déjà presque générales partout. Car elles règnent non pas tant seulement entre les séculiers [ceux qui vivent dans le monde] mais aussi entre les cloitrés [ceux qui vivent dans les couvents] et souvent vaine gloire et appétit de la louange du monde corrompent ceux que vins et viandes ne peuvent vaincre ».

L'humilité, la sobriété, la conscience de ce que l'on doit à l'autre et à l'Éternel, autant de vertus qui permettent de vaincre dans la vie de tous les jours les tentations de la gloutonnerie (vitrail 33), de l'orgueil (vitrail 34) et de l'avarice (ce vitrail manque dans notre temple). Notre auteur écrit un livre de piété et, à partir d'exemples bibliques glisse des recommandations facilement transposables dans l'existence quotidienne de ses lecteurs. Dans nos trois premières fenêtres (I à III), il a donné la vie de Marie en exemple d'un idéal réservé à celle qui « est bénie entre toutes les femmes ». Dans cette série de deux fenêtres (IV et V) consacrées à la passion du Christ, il peut se permettre paradoxalement d'être plus terre à terre puisqu'il n'est plus nécessaire de faire la défense illustration de la sanctification particulière de Marie. Nul à son époque n'oserait douter un instant de la divinité du Christ. Celui-ci n'étant pas à défendre, l'auteur peut se consacrer à son projet d'instruction morale de ses lecteurs.

Refuser la corruption

L'affrontement de deux héros en substitution à l'affrontement des armées est une pratique des premiers temps de la guerre. L'épopée homérique raconte de tels duels qui ne décident pas certes de la guerre mais font la renommée ou la perte des héros. Dans L'Iliade ou le poème de la force, Simone Weil décrit celui qui fait appel à la force comme étant transformé irrémédiablement par elle : « Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu'elle possède de transformer les hommes en choses est double et s'exerce de deux côtés ; elle pétrifie différemment, mais également les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient » et elle en tire une conclusion qui s'applique à merveille à notre David ne se confiant pas en ses armes mais uniquement en la justice de Dieu : « Il n'est possible d'aimer et d'être juste que si l'on connaît l'empire de la force et si l'on sait ne pas le respecter ». Autrement dit, devant la force brute de Goliath, David n'a aucune chance si il use des mêmes armes que son adversaire, il deviendrait comme lui, une brute sanguinaire. Or l'enjeu de la bataille pour David n'est pas le pouvoir mais la justice et la liberté de son peuple. Et, en usant de sa fronde, il refuse de se laisser avilir et abaisser par la volonté de puissance qui se manifeste chez Goliath. Justement parce que, si David se bat, c'est pour ne pas devenir comme Goliath et les Philistins, pétrifiés dans leur volonté de domination. Il n'est ni lâche ni pacifiste et se bat, certes, mais pour sa liberté et non pas pour dominer le monde.

C'est la même volonté de ne pas devenir identique à son adversaire qu'exprime Albert Camus dans ses Lettres à un ami allemand, d'une brûlante actualité aujourd'hui que nous pouvons avoir le sentiment d'être menacés de toute part. Le projet de Camus, en écho à celui de Simone Weil dont il fut l'éditeur, est précisément de ne pas ressembler à son ennemi mais de se battre en respectant ce que cet ennemi veut détruire. Alors que son ami allemand a renoncé à son intelligence et « n'est plus qu'un élan », n'hésitant pas « à mobiliser même les dieux […] mais de force », « l'homme de l'intelligence et du courage » ne renonce pas à l'idéal de fraternité et de liberté propre à l'Europe, « cette terre de l'esprit où depuis vingt siècles se poursuit la plus étonnante aventure de l'esprit humain ». Pour Camus, le nazi, tel Goliath, est celui qui renonce à résister à la force de la nature violente de l'homme, celui qui a renoncé à lutter contre lui-même, contre la nature et contre l'histoire. À l'inverse, celui qui se dresse, tel David, refuse l'empire de la force et n'abandonne pas la lutte pour la justice, le droit, la vérité, la liberté. Il sait que s'il doit utiliser la force, il ne peut se laisser dominer par elle mais qu'il lui faut l'utiliser pour ce qui élève l'humanité et non pas pour l'avilir.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 33

10 décembre – S'empiffrer à en mourir

Daniel tue le dragon : DANIEL INTERFECIT DRACONEM ; Au milieu, Daniel; à sa droite, le dragon, auquel il administre la boulette mortelle; à sa gauche, debout, la statue de Bel : le dieu est représenté comme un diable à pieds d'oiseau, le haut du corps velu, le bas du corps ceint d'un tablier court; dans la main droite, il tient un os de mouton, dans la main gauche une fiole de vin; à ses pieds sont six autres fioles ;

Daniel 14, 23-27

23 Il y avait aussi un grand serpent, qui était vénéré par les Babyloniens. 24 Le roi [Cyrus] dit à Daniel : « Tu ne peux pas dire que celui-ci n’est pas un dieu vivant. adore-le donc ! » 25 Daniel répondit : « C’est le Seigneur mon Dieu que j’adore : c’est lui le Dieu vivant ! 26 Ô roi, donne-moi la permission, je tuerai le serpent sans épée ni bâton. » Le roi dit : « Je te la donne. » 27 Daniel prit alors de la poix, de la graisse et des poils. Il fit bouillir le tout et en fit des galettes qu’il jeta dans la gueule du serpent. Le serpent les avala et en creva. Et Daniel dit : « Voyez ce que vous vénérez ! ».

(traduction de l'AELF)

Il n'y a pas de dragons dans la Bible. Le récit auquel il est ici fait référence se trouve dans un des chapitres apocryphes, c'est-à-dire non retenus par le canon juif ainsi que par les Églises protestantes. Il s'agit d'un ajout tardif, passé de la traduction grecque d'Alexandrie (la Septante) dans la version en latin (la Vulgate) laquelle est la base des traductions en usage dans les Églises catholiques. Ces passages n'ont pas été retenus par les juifs en raison de leurs trop nombreuses contradictions avec le reste du livre. Il n'y a donc pas de dragons dans les versions juives et protestantes.

Alors que le dragon est omniprésent, non seulement dans l'imaginaire médiéval, que l'on pense à saint Georges terrassant le dragon, mais aussi dans notre imaginaire contemporain. Harry Potter ou encore Bilbo le Hobbit de Tolkien affrontent chacun à sa manière de grands serpents ailés, gardiens en général de trésors ou de secrets, sans parler des jeux tels que Donjons et dragons. Les personnages de la culture populaire donnent ainsi une nouvelle jeunesse aux dragons des contes pour enfants. Les anciens grecs avaient leurs monstres, l'hydre de Lerne ou le Cerbère, gardien des enfers, l'occident médiéval et moderne a ses dragons, l'exemple même d'une survivance de mythes anciens dans nos sociétés soi-disant post-post-modernes.

Nous avons dit que les trois tentations du Christ, selon notre auteur du Speculum Humanae Salvationis au XIVe siècle étaient la gloutonnerie, l'orgueil et l'avarice. Fidèle à sa méthode d'analogies, il va se servir de cet épisode où Daniel tue d'abord les prêtres du dieu babylonien, Bel, puis un dragon en utilisant la gloutonnerie de l'animal. Deux manières pour Daniel de signifier la supériorité du Dieu d'Israël sur les idoles qui sont « en argile au-dedans, en bronze au-dehors » (Daniel 14, 7). Là aussi, l'artisan verrier mêle deux épisodes successifs dans une même image, suivant ici l'exemple de Ludolphe de Saxe qui lie étroitement les deux iconoclasmes de Daniel.

La subversion du religieux

Car ce qui est en jeu dans l'histoire des prêtres et du dragon, c'est bien plus que le péché de gourmandise mais la tromperie à laquelle se livrent les prêtres. Utilisant un passage secret, ils dévorent chaque nuit les offrandes faites sincèrement par le roi et le peuple. Daniel révèle par un stratagème la supercherie et les prêtres sont exterminés. En dénonçant l'avidité des prêtres du dieu païen, notre auteur n'a pas à l'esprit l'avidité des prêtres chrétiens de son temps ou plutôt il ne l'évoque qu'en termes détournés. Il fait lui-même partie de l'ordre des Dominicains, lequel, s'il ne revendique pas la pauvreté comme celui des Franciscains, n'en est pas moins un ordre mendiant, vivant de l'aumône des auditeurs de sa prédication.

Il est aussi loin d'imaginer que deux siècles après lui, le luxe et l'opulence de l'Église, accusée de détourner à son profit les offrandes destinées par les fidèles à s'assurer du ciel, seront un puissant moteur de la Réforme luthérienne. Alors que l'acquéreur d'une indulgence pensait s'attirer le pardon de Dieu, il finançait en réalité la construction de Saint-Pierre de Rome et le service de Dieu passait souvent après le service de ses prêtres. Mais Ludolphe n'est pas aussi subversif et se contente de reprendre l'idée de la lutte de Daniel contre les idoles de l'avidité, de la spoliation et de l'accumulation.

Qu'elles soient du temps de Daniel, du Christ, de Ludolphe ou du nôtre, elles ont pour nom « toujours plus », « toujours plus vite » « toujours plus complexe », « toujours plus haut et en tout cas toujours plus que mon voisin ». Aussi longtemps que nous serons fascinés par les Richs and famous, nous serons comme les Babyloniens vénérant le serpent ailé qui vit à leur dépends et devant attendre qu'un Daniel leur en montre la vanité.

Roland Kauffmann