L'Heure Musicale virtuelle du 6 mars 2021

Samedi 6 mars 2021

BELLE ÉPOQUE

Version playlist ou version pièce par pièce ci-dessous

LA SOLITUDE DES FEMMES

As-tu peur ? Te voici seule avec le silence…

Aucun souffle… aucun pas… nulle voix et nul bruit…

Seule comme une fleur que nul vent ne balance,

Seule avec ton parfum et ton rêve et la nuit.

As-tu peur ? Te voici seule avec la ténèbre,

Seule comme une morte au fond de son tombeau ;

Tout est pesant et noir, taciturne et funèbre,

Malgré l’amour si proche et le bonheur si beau.

As-tu peur ? Te voici toute seule avec l’ombre,

Seule comme une étoile au moment du matin ;

Comme un papillon d’or au fond d’un jardin sombre

Se meurt en palpitant pour son soleil lointain… [...]

Marie de Régnier


Mel Bonis - Pensées d'automne (1894) - YouTube


Mel Bonis : extraits des " Femmes de Légende" - Célia Oneto Bensaid Piano - Live concert - YouTube


Mel Bonis - Romance sans Paroles Opus 56 - Piano - YouTube


Cécile Chaminade: Automne op. 35, n°2 (Jérôme Ducros) - YouTube


Cécile Chaminade : Les Sylvains op. 60 - YouTube


Cécile Chaminade : Concertino (M. Calderini, G. Bellom) - YouTube


Lili Boulanger - Soleils de Septembre (1912) - YouTube


Lili Boulanger - Reflets (1911) - YouTube


Lili Boulanger - Psalm 129 "Ils m'ont assez opprimé dès ma jeunesse" (1916) - YouTube


Augusta HOLMÈS - Nocturne - France DUVAL, mezzo-soprano - YouTube


Augusta Holmès, Charme du jour - YouTube


Clémence De Grandval - Trio De Salon for Oboe, Bassoon and Piano - YouTube


Clémence de Grandval - Valse Mélancolique - Loving Duo - YouTube

En cette avant-veille de la journée internationale des droits des femmes, une heure musicale consacrée à cinq compositrices de la « Belle époque » bien oubliées aujourd'hui...

Ces femmes étaient admirées par les grands compositeurs. Certaines ont étudié avec Camille Saint-Saëns, Frédéric Chopin ou César Franck. Toutes ont joué un rôle important dans la vie musicale française dans les années 1900. 

Elles s'appellent Mel Bonis, Lili Boulanger, Clémence de Grandval, Cécile Chaminade et Augusta Holmès. Cinq françaises contemporaines de Bizet, de Wagner, de Lizt.

Mel Bonis (1858-1937)

De son vrai nom Mélanie Hélène Bonis, cette compositrice avait bien compris qu'il lui fallait prendre un pseudonyme pour exister dans un milieu masculin. Mel s'est cachée toute sa vie. Ses parents lui arrangent un mariage avec un riche industriel plus âgé qu'elle. En cachette, elle vit avec son amant Amédée Hettich, lui aussi musicien. Ils travaillent ensemble : elle compose des mélodies et des chœurs sur les textes du poète et il l'aide à faire valoir sa musique tout en lui ouvrant les portes des grands éditeurs parisiens. Ils auront une fille dont l'existence restera secrète. Elle est membre de la Société nationale de musique de 1899 à 1911 et y occupe le poste de secrétaire à partir de 1910 – une première pour une femme.

Cécile Chaminade (1857-1944)

Toute petite, Cécile fait la connaissance de George Bizet qui la surnomme "mon petit Mozart". Le compositeur l'encourage à se présenter au Conservatoire, même si son père voit tout cela d'un mauvais œil. "Dans la bourgeoisie les filles sont destinées à être épouses et mères", dit-il. Elle reçoit néanmoins les encouragements d'autres compositeurs dont Camille Saint-Saëns et compose environ 150 mélodies dans le style de salon. Elle devient aussi une très grande concertiste. Elle est adulée en Angleterre, où elle est plusieurs fois invitée par la reine Victoria à séjourner dans son château de Windsor.

Lili Boulanger (1893-1918)

Elle est issue d'une grande famille de musiciens. Son père, le compositeur Ernest Boulanger a reçu le premier grand prix de Rome en 1835. Sa mère, la princesse Raïssa Ivanovna Mychetsky est une cantatrice russe. Et sa grande sœur, Nadia, a été pendant plus de 70 ans l'une des plus grandes professeures de composition qui a compté parmi ses élèves George Gershwin, Leonard Bernstein et Michel Legrand. Dès 6 ans, Lili sait déchiffrer une partition. Malgré la maladie et une tuberculose intestinale, elle ne cesse de composer. À 21 ans, elle part pour l'Italie rejoindre les lauréats du prix de Rome à l'Académie de France à la Villa Médicis. Elle fonde avec sa sœur Nadia la Gazette des classes de composition du Conservatoire, qui permet aux musiciens engagés dans la guerre d'échanger des nouvelles. Elle meurt à 24 ans en 1918.

Augusta Holmès (1847-1903)

Augusta compose à 14 ans sa première œuvre, La Chanson de chamelier. Comme Mel Bonis, elle utilise au début de sa carrière un pseudonyme masculin pour publier ses premières partitions sous le nom d'Hermann Zenta. Elle montre ses compositions à Franz Liszt et elle étudie auprès de César Franck. Camille Saint-Saëns la demande plusieurs fois en mariage, mais elle refuse et préfère entretenir une liaison avec le poète Catulle Mendès. En 1889, elle compose une Ode triomphale pour célébrer le centenaire de la Révolution française.

Clémence de Grandval (1828-1907)

Camille Saint-Saëns a dit d'elle à propos de ses mélodies : "Elles seraient certainement célèbres si leur auteur n'avait le tort, irrémédiable auprès de bien des gens, d'être femme". C'est pourtant auprès de ce compositeur qu'elle se forme, mais aussi avec Frédéric Chopin. Clémence prend aussi des pseudonymes, mais à la différence de Mel Bonis et Augusta Holmès, ce sont des noms féminins : Caroline Blangy, Clémence Valgrand ou encore Maria Felicita de Reiset. Cantatrice, elle compose une soixantaine de mélodies et reçoit en 1860 le prix de composition musicale Chartier.

Matthieu Denni

Un vitrail par jour 60

6 mars 2021

Apprendre à mourir

David aux funérailles d'Abner. Quatre hommes portent le cercueil couvert d'un linge, David, couronné, les suit les mains jointes.

Sont mentionnés sous le vitrail les noms de Mieg et Koechlin comme donateurs de la restauration générale de 1904.

2 Samuel 3, 30-38

30 Ainsi Joab et Abischaï, son frère, tuèrent Abner, parce qu’il avait donné la mort à Asaël, leur frère, à Gabaon, dans la bataille. 31 David dit à Joab et à tout le peuple qui était avec lui : Déchirez vos vêtements, ceignez-vous de sacs, et pleurez devant Abner ! Et le roi David marcha derrière le cercueil. 32 On enterra Abner à Hébron. Le roi éleva la voix et pleura sur le sépulcre d’Abner, et tout le peuple pleura. 33 Le roi fit une complainte sur Abner, et dit : Abner devait-il mourir comme meurt un criminel ? 34 Tu n’avais ni les mains liées, ni les pieds dans les chaînes ! Tu es tombé comme on tombe devant des méchants. 35 Et tout le peuple pleura de nouveau sur Abner. Tout le peuple s’approcha de David pour lui faire prendre quelque nourriture, pendant qu’il était encore jour ; mais David jura, en disant : Que Dieu me traite dans toute sa rigueur, si je goûte du pain ou quoi que ce soit avant le coucher du soleil ! 36 Cela fut connu et approuvé de tout le peuple, qui trouva bon tout ce qu’avait fait le roi. 37 Tout le peuple et tout Israël comprirent en ce jour que ce n’était pas par ordre du roi qu’Abner, fils de Ner, avait été tué. 38 Le roi dit à ses serviteurs : Ne savez-vous pas qu’un chef, qu’un grand homme, est tombé aujourd’hui en Israël ?

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » Ainsi commence L'Étranger d'Albert Camus et le protagoniste du roman éprouve des sentiments bien éloignés de ceux que le récit biblique nous relate du roi David apprenant la mort de son nouvel allié, Abner. Si l'expérience de la mort est la plus personnelle qui soit, celle qui signe la plus parfaitement la conscience de notre humanité, le deuil qui lui est corrélé fait aussi partie de notre humanité.

Il faut en effet distinguer la mort du deuil. La mort concerne la personne, c'est une évidence. Le deuil met en jeu les proches, la famille et les amis. Le deuil c'est ce que j'éprouve suite à la perte d'une personne aimée ou importante. Et il peut arriver que le deuil éprouve plus fortement ceux qui restent que ceux qui meurent. Ces derniers peuvent s'être préparé à l'évènement de leur propre mort tandis que les proches ont pu connaître le déni ou cultiver l'espérance d'un rétablissement. La manière dont nous vivons le deuil est sans doute l'une des façons de mieux nous connaître, d'autant qu'à l'inverse de la mort par essence unique et définitif, le deuil est une expérience qui se renouvelle et dont nous pouvons apprendre pour mieux appréhender l'existence.

Le contexte de la mort de Abner est celui de la difficile conquête du royaume d'Israël par David, fait d'alliances et de contre alliances. Abner s'allie avec David mais succombe sous les coups de ses rivaux dont il a tué un frère sur le champ de bataille. La tristesse de David est bien sûr sincère et personnelle mais elle est motivée également par le souci de ne pas être accusé d'avoir trahi celui qui venait de se rallier. C'est la fidélité de David qui est le point important puisque c'est d'elle que dépendra la loyauté qu'il sera en droit d'attendre de ces fidèles. Si le Roi n'est pas exemplaire en loyauté, comment l'attendre des sujets ? Celui qui est garant de la justice doit agir conformément à celle-ci, celui qui détient la puissance doit viser à la vertu.

Ce grand principe politique exposé par le récit biblique renvoie néanmoins avant tout à l'expérience que nous faisons du deuil et à sa dimension sociale. C'est l'occasion d'inscrire le défunt dans une histoire qui le dépasse. Une cérémonie d'enterrement est toujours un récit, une manière d'inscrire la vie de la personne décédée dans une trame personnelle, dans une histoire familiale et dans une communauté de vie ou de destins. Ce sont nos propres conceptions de la vie et de la mort que nous mettons en jeu, en paroles et en actes, dans les différents moment du deuil. Parce qu'aucun d'entre nous, ni le pasteur ni ceux qui restent, ne peuvent dire avec certitude de quoi la mort est la fin parce qu'on ne peut ramasser toute une existence dans un seul moment et, de même, que nul ne peut dire vers quoi elle est le passage, le deuil est fondamentalement le temps de la foi et surtout de sa mise en question.

La consolation attendue

Au tombeau d'Abner, nulle référence à un quelconque au-delà parce que les hébreux ne croyaient pas en une survivance de l'âme ni en une continuation de l'existence au paradis ou en enfer. Au tombeau de Jésus, aucune mention non plus d'une quelconque espérance alors même que Jésus avait annoncé sa résurrection. Nulle joie dans l'attente d'une résurrection prochaine. C'est à la tombe que l'on rencontre la vérité. Vérité subjective des sentiments que l'on a avait réellement pour le défunt. Vérité personnelle de la conception du monde que l'on a. Vérité de la douleur et de la tristesse d'avoir perdu un être cher, vérité de David et de ceux qui ensevelissent Jésus.

Le deuil est une réalité foncièrement sociale, dont les ritualités ont été extrêmement codifiées au cours des siècles pour répondre au besoin fondamental des vivants, celui de consolation. Déjà, Sénèque, le grand philosophe stoïcien, dans sa Consolation à Marcia insistait sur l'importance d'apprendre à mourir comme étant la meilleure consolation qui soit. Principe dont Montaigne fera la règle de l'éthique. Apprendre à mourir étant d'abord vivre une vie bonne, faite de relations vraies, de liberté, d'amour, de solidarités et d'humanité.

Alors la tristesse de la perte peut être consolée par la joie de ce que l'on a pu vivre avec le défunt. Chaque deuil que nous éprouvons est ainsi l'occasion d'une transmission et du tissage de liens nouveaux au sein de la communauté endeuillée, qu'il s'agisse de David ou ses sujets, de Marie, Marie-Madeleine Joseph d'Arimathée, Nicodème ou Jean. Si ce dernier est le seul des évangélistes à relater l'entretien de Jésus et Nicodème, nul doute que c'est en raison de la relation privilégiée entre eux, née de l'expérience commune du deuil partagé. Le deuil est ainsi un apprentissage de la vie que nous pouvons faire à chaque fois que nous y sommes confrontés.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 59

5 mars 2021

La réalité de la vie

L'ensevelissement du Christ. À la tête et aux pieds du Christ, dans son linceul blanc, sont Joseph d'Arimathée et Nicodème. La vierge, penchée sur le cadavre, l'embrasse sur le visage. Derrière elle, Marie-Madeleine, tenant un vase de myrrhe, et Jean, le disciple que Jésus aimait, tenant un livre dans la main gauche. Marie, Marie-Madeleine et Jean sont nimbés tandis que Joseph et Nicodème sont coiffés.

Sous ce vitrail est incluse la formule de dédicace des donateurs ayant permis la restauration en 1904, les noms de certains d'entre eux seront mentionnés sous les prochains vitraux mais l'ensemble de l'opération est dédiée aux « CIVITUS MULHUSIANIS AD PRISTINAM DIGNITATEM » (En l'honneur des citoyens mulhousiens).

Les panneaux de cette série sont des rectangles en forme de portail gothique. Sur des colonnettes reposent des ogives équilatérales, ornées de chaque côté de quatre crochets gothiques, représentant des feuilles stylisées. Dans les coins formés par les arcs des ogives, il y a de petites fenêtres gothiques, rouges sur fond bleu pour les panneaux du milieu, bleues sur fond rouge pour les autres.

Jean 19, 38-42

38 Après cela, Joseph d’Arimathée, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate la permission de prendre le corps de Jésus. Et Pilate le lui permit. Il vint donc, et prit le corps de Jésus. 39 Nicodème, qui auparavant était allé de nuit vers Jésus, vint aussi, apportant un mélange d’environ cent livres de myrrhe et d’aloès. 40 Ils prirent donc le corps de Jésus, et l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, comme c’est la coutume d’ensevelir chez les Juifs. 41 Or, il y avait un jardin dans le lieu où Jésus avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne encore n’avait été mis. 42 Ce fut là qu’ils déposèrent Jésus, à cause de la préparation des Juifs, parce que le sépulcre était proche.

Il est mort ! Il est vraiment mort ! Les disciples de Jésus et sa famille sont obligés d'en convenir lorsque la dépouille leur est rendue sur la demande de ce Joseph, riche propriétaire terrien du village d'Arimathée et membre du Sanhédrin, l'assemblée législative de Jérusalem. Toutes proportions gardées, c'est un peu comme si durant la seconde guerre mondiale un député français allait demander au gouverneur militaire allemand le corps d'un résistant pour l'ensevelir dans son tombeau familial. Le risque personnel que court Joseph d'Arimathée est de cet ordre. Nicodème, quant à lui, est un pharisien, membre de cette école de pensée, concurrente de l'école fondée par le jeune rabbin de Nazareth et sa présence au tombeau, fournissant même les aromates rituels, est particulièrement symbolique. En effet, il fut l'un des premiers interlocuteurs de Jésus selon l'évangile de Jean qui raconte l'entretien au cours duquel Jésus avait pour la première fois, parlé de la nécessité de « naître de nouveau » (Jean 3, 1-21).

La nouvelle naissance dont il était question lors de cet entretien était une naissance spirituelle. À la vie de chair et de sang, préoccupée des choses matérielles de ce monde devait succéder une vie selon l'esprit, attachée aux choses célestes et éternelles. La conversion d'un mode de vie à un autre devant être le reflet de la conversion à une autre conception théologique où l'accent n'était plus mis sur l'obéissance rituelle et magique mais sur une adhésion profonde du cœur de l'homme. Cette dimension d'une vie nouvelle, nourrie par l'Esprit, permettant d'appliquer la loi de Moïse selon l'Esprit plutôt que selon la lettre est centrale dans la théologie développée par l'évangile de Jean.

C'est donc tout naturellement que l'artisan verrier représente ce dernier au tombeau alors même que ni le texte de l'évangile ni le Speculum Humanae Salvationis ne le mentionne, ni Marie-Madeleine d'ailleurs. Nous avons là un exemple de la liberté d'initiative de l'artiste par rapport à son support textuel. Peut-être aura-t-il bien compris la signification de cette autre parole de Jésus « Si le grain ne meurt il ne peut porter du fruit » (Jean 12, 24-25). On peut aussi supposer avec prudence faute de documentation sérieuse, que l'atelier en charge de ces deux fenêtres de vitraux à ogives, est d'une autre orientation théologique que les précédents. Nous avons vu en effet, que les références évangéliques des deux autres ateliers (fenêtres 1 à 3 et 4 à 5) étaient principalement les évangiles de Matthieu et de Luc. La référence à Jean n'est pas anodine dans le contexte de la fin du Moyen Âge où l'évangile de Jean, en raison de son caractère gnostique, c'est-à-dire spiritualiste, est souvent délaissé au profit des autres évangiles, plus propices à l'institutionnalisation de l'Église en tant que garante du bon ordre de la société.

Il n'y a pas de vie qui ne meure

Il n'en reste pas moins que Jésus est mort et le texte du Speculum insiste à nouveau lourdement sur la tristesse de la vierge, en en faisant un modèle du déchirement qui devrait saisir le cœur de tout homme devant la mort de cet homme juste. La sobriété du vitrail, nous montrant la simple dignité d'un enterrement, est plus poignante et réaliste que toutes les manifestations surnaturelles dont Ludolphe de Saxe sature sa démonstration.

Pour toute la théologie médiévale, il était fondamental que Jésus, pour que son œuvre de salut soit efficace, soit à la fois « vrai Dieu et vrai homme ». Cette définition de la double nature du Christ, dont découlent ensuite toutes les conséquences pour la théologie des sacrements et de l'Église, est la base de l'orthodoxie chrétienne occidentale depuis le Concile de Chalcédoine en l'an 451 de notre ère affirmant que les deux natures du Christ sont liées « de manière indivise et sans mélange ». Mais pour être vrai homme il lui fallait partager l'expérience humaine fondamentale qu'est la brièveté de la vie, le simple fait qu'elle s'inscrive dans la durée, entre un début et une fin.

Pour que Jésus ait vraiment eu une vie d'homme il fallait qu'il meure sinon il n'aurait jamais été qu'un être divin errant parmi les hommes car l'homme est, par définition, celui qui meurt et sait qu'il va mourir.

Cette mort de Dieu est l'une des ruptures essentielles du christianisme parmi toutes les représentations religieuses de l'humanité. Elle ne signifie rien de moins que le comblement de l'absolue distance entre le divin et l'humain : le divin faisant l'expérience de l'humanité dans ce qu'elle a de plus tragique et de plus universel. Cette proximité de Dieu venant à l'homme alors que l'homme ne peut aller vers Dieu formera la trame de la pensée de l'apôtre Paul forgeant la notion de l'inconditionnalité du salut par la grâce sur cette initiative divine de l'abaissement jusqu'à la mort.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 58

4 mars

 La douleur de Dieu

Jacob pleure la mort prétendue de Joseph : JACOB FLEVIT JOSEPH FILIUM SUUM. On apporte à Jacob la robe ensanglantée de son fils Joseph.

Genèse 37, 31-36

31 Ils [les frères de Joseph] prirent alors la tunique de Joseph ; et, ayant tué un bouc , ils plongèrent la tunique dans le sang. 32 Ils envoyèrent à leur père la tunique de plusieurs couleurs, en lui faisant dire : Voici ce que nous avons trouvé ! reconnais si c’est la tunique de ton fils, ou non. 33 Jacob la reconnut, et dit : C’est la tunique de mon fils ! une bête féroce l’a dévoré ! Joseph a été mis en pièces ! 34 Et il déchira ses vêtements, il mit un sac sur ses reins, et il porta longtemps le deuil de son fils. 35 Tous ses fils et toutes ses filles vinrent pour le consoler ; mais il ne voulut recevoir aucune consolation. Il disait : C’est en pleurant que je descendrai vers mon fils au séjour des morts ! Et il pleurait son fils. 36 Les Madianites le [Joseph] vendirent en Égypte à Potiphar, officier de Pharaon, chef des gardes.

Est-il pire souffrance pour un parent que de perdre son enfant ? Quel poème aura-t-il réussi mieux que Le Roi des Aulnes de Goethe à dire ce sentiment poignant de déchirement lorsqu'on cherche par tous les moyens à rassurer et sauver l'enfant des ténèbres qui l'envahissent et l'emmènent au royaume des ombres ? Victor Hugo passera le reste de sa vie à pleure sa Léopoldine chérie. Ainsi de Jacob, effondré de souffrance, lorsqu'on lui ramène la tunique couverte de sang de son fils favori, Joseph.

Nous avons déjà croisé Joseph au cours de notre voyage dans les vitraux médiévaux du temple Saint-Étienne. C'était à l'occasion du rêve de l'échanson de Pharaon (n°23), rêve que Joseph allait interpréter avant de devenir administrateur de l'Égypte. Le récit de Joseph est celui d'une libération, celle qui annonce la libération future du peuple juif sous la houlette de Moïse puis celle de la libération de l'humanité sous le signe du Christ. En tant que lecteurs du récit biblique, et à l'inverse de Jacob, nous savons le fin mot de l'histoire. Nous savons que Joseph n'est pas mort, qu'il a été jeté dans une citerne et finalement vendu à ces marchands du désert qui le revendent ensuite à Potiphar. Le texte ne nous cache rien de l'intrigue comme il ne nous cache rien du désarroi de Jacob.

Et c'est précisément cette détresse, celle d'un père qui pleure son fils, qui intéresse Ludolphe de Saxe en tant qu'elle est exemplaire de toute la détresse humaine parce que la mort d'un enfant est plus que la mort. C'est la fin de toute espérance, de tous les espoirs de vie dont l'enfant est porteur, c'est toute la tendresse et l'attachement d'un père, d'une mère, à ce qu'il a de plus précieux, c'est cela qui disparaît avec la mort d'un enfant, c'est cela que signifient les larmes de Jacob. Et Ludolphe de faire fond sur cette expérience profondément humaine et sans doute partagée par ses lecteurs. Au XIVe siècle, les risques de perte d'un enfant étaient bien plus importants qu'aujourd'hui mais il n'y a pas de raison de penser que la douleur en était moindre qu'elle ne l'est aujourd'hui. Cette douleur là est universelle, de Jacob à nos jours.

C'est justement pour cela que l'auteur du Speculum Humanae Salvationis utilise cette histoire pour faire ressentir à ses lecteurs, l'indicible douleur qui fut celle de Marie, lors de la descente de croix. En effet, ce vitrail était à l'origine placé à côté de celui représentant la déploration de la vierge. Et toujours dans le cadre de sa lecture typologique de l'histoire biblique, Ludolphe considère la douleur de Joseph comme la préfiguration du deuil de Marie, comme la « mort temporaire » de Joseph préfigure celle de Jésus. Ainsi la tunique de Joseph est-elle l'annonce de la tunique de Jésus, celle-ci est couverte de sang de bouc quand celle du Christ est couverte de son propre sang.

La souffrance humaine comme image de la souffrance divine

Ces comparaisons, quasi terme à terme, auxquelles se livre notre auteur, visent à toucher émotionnellement ses lecteurs, et par extension les spectateurs des vitraux. Il s'agit en effet de faire un lien, le plus sensible possible, entre l'expérience de la perte d'un enfant que nous pouvons tous éprouver, celle de Jacob pleurant Joseph, la douleur de Marie pleurant son fils et, surtout, l'infinie douleur de Dieu devant la mort de son Fils. C'est bien évidemment cette douleur de Dieu qui est le sujet du vitrail comme du récit de la Passion du Christ.

Car si Joseph est typique du Christ, Jacob, lui représente justement Dieu en tant que père, qui ne peut consentir à la mort de son fils, forcément tramée à son insu et qui ne peut donc en avoir conçu le projet. Ludolphe n'ose pas aller au bout de son parallèle. Il préfère s'arrêter à la Passion de la Vierge, fort à la mode à son époque. Sans doute parce qu'il ne peut imaginer que le Dieu, créateur de l'univers, n'ait pas pu prévoir ce qui allait se passer pour son fils. Puisque Jésus est mort sur la croix, il fallait forcément que cela corresponde à un plan prévu de toute éternité, sans que l'on se soucie de savoir ce que cela pouvait signifier qu'un Dieu qui veuille la mort de son fils, pour racheter une faute commise envers lui. Quel besoin pouvait-il avoir d'un tel sacrifice ?

Mais Ludolphe de Saxe ne peut envisager une telle hérésie au regard des normes théologiques de son temps. Envisager un Dieu souffrant et pleurant la mort de son fils est hors de son univers mental. C'est pourtant bien à cela que peut nous inviter l'histoire de Jacob pleurant son fils qui, nous lecteurs le savons, n'est pas mort. C'est aussi, à la décharge de Ludolphe, parce que l'enjeu dépasse son intention de faire participer son lecteur à l'émotion de Jacob et de Marie. L'enjeu n'est rien de moins que la signification de la mort du Christ et, partant, de la résurrection, laquelle sera le sujet de la sixième fenêtre que nous allons maintenant aborder.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 57

3 mars 2021

Le mal sera vaincu

Le songe de Nabuchodonosor (l'arbre): NABUCHODONOSOR VIDIT ARBOREM. Le roi voit en songe un arbre qu'un bûcheron est occupé à abattre. Sous l'arbre, il y a quatre quadrupèdes, dont un lion et un cerf ; entre les branches, un nid de pélican.

Daniel 4, 10-18

10 Voici les visions de mon esprit, pendant que j’étais sur ma couche. Je regardais, et voici, il y avait au milieu de la terre un arbre d’une grande hauteur. 11 Cet arbre était devenu grand et fort, sa cime s’élevait jusqu’aux cieux, et on le voyait des extrémités de toute la terre. 12 Son feuillage était beau, et ses fruits abondants ; il portait de la nourriture pour tous ; les bêtes des champs s’abritaient sous son ombre, les oiseaux du ciel faisaient leur demeure parmi ses branches, et tout être vivant tirait de lui sa nourriture. 13 Dans les visions de mon esprit, que j’avais sur ma couche, je regardais, et voici, un de ceux qui veillent et qui sont saints descendit des cieux. 14 Il cria avec force et parla ainsi : Abattez l’arbre, et coupez ses branches ; secouez le feuillage, et dispersez les fruits ; que les bêtes fuient de dessous, et les oiseaux du milieu de ses branches ! 15 Mais laissez en terre le tronc où se trouvent les racines, et liez-le avec des chaînes de fer et d’airain, parmi l’herbe des champs. Qu’il soit trempé de la rosée du ciel, et qu’il ait, comme les bêtes, l’herbe de la terre pour partage. 16 Son cœur d’homme lui sera ôté, et un cœur de bête lui sera donné ; et sept temps passeront sur lui. 17 Cette sentence est un décret de ceux qui veillent, cette résolution est un ordre des saints, afin que les vivants sachent que le Très Haut domine sur le règne des hommes, qu’il le donne à qui il lui plaît, et qu’il y élève le plus vil des hommes. 18 Voilà le songe que j’ai eu, moi, le roi Nebucadnetsar [Nabuchodonosor]. Toi, Beltschatsar [Daniel], donnes-en l’explication, puisque tous les sages de mon royaume ne peuvent me la donner ; toi, tu le peux, car tu as en toi l’esprit des dieux saints.

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Il y a plusieurs manières de tuer les prophètes d'Israël. Le meurtre pur et simple comme la tradition le rapporte des prophètes Amos, Ézéchiel, Ésaïe ou encore Jérémie, en est une. L'interprétation spiritualiste en est une autre et c'est celle qu'utilise, sans en prendre conscience, notre auteur médiéval. En effet, tout à son projet de n'envisager les récits de la Bible hébraïque que sous l'angle de la préfiguration de Jésus-Christ, il ne se préoccupe absolument pas du message contenu dans cet épisode du songe du célèbre Nabuchodonosor. Dans la pure veine allégorique, Ludolphe de Saxe fait le catalogue de chaque détail du texte en le rapportant directement à la personne du Christ sur la croix. Ainsi qu'un « cœur de bête [soit] donné » au roi de Babylone, c'est une annonce du vinaigre donné à Jésus assoiffé. De même, que les « fruits soient dispersés » et c'est une image de la dispersion des apôtres partis en mission dès après la mort de leur maître ; les « sept temps » deviennent les « sept heures canoniales » qu'a duré le calvaire. Sans oublier que si la racine de l'arbre doit rester en terre, c'est aussi déjà une annonce que la mort n'aura qu'un temps avant la résurrection du Christ. Quant à « l'homme le plus vil », c'est évidemment une image de Jésus dans sa déchéance au point que Nabuchodonosor devient lui aussi une préfiguration du Christ.

L'intention apologétique des auteurs de livres de piété ne s'embarrasse pas du contenu théologique. La force de persuasion qu'ils trouvent dans la comparaison terme à terme entre les récits bibliques et le récit de la Passion suffit à les convaincre que la destinée de Jésus était inscrite dans le projet de Dieu depuis la fondation du monde. Cette volonté de rechercher le Christ dans tous les évènements de l'histoire d'Israël a pour nom le christocentrisme et est commun aux théologies catholiques, orthodoxes et luthériennes. C'est déjà le projet de nos vitraux du temple Saint-Étienne au XIVe siècle que de montrer le Christ dans l'histoire d'Israël et c'est ce projet que nous pistons depuis le début de notre voyage à travers ces scènes.

Ce que ne comprennent pas notre auteur ni l'artisan verrier ni leurs lecteurs et parfois, malheureusement, certains théologiens contemporains, c'est que l'auteur du récit originel, ici celui du livre de Daniel, a une intention qui lui est propre et qu'il n'a absolument pas à l'esprit l'annonce du Christ mais bien un message de consolation et de réconfort pour ses propres lecteurs. Le sens du songe n'est pas allégorique mais bel et bien l'annonce de la défaite finale de l'oppresseur babylonien. De la même manière que le jeune Joseph interprétait les rêves du Pharaon (vitrail n°23) au XIIIe siècle avant notre ère, Daniel est un jeune israélite prisonnier à la cour de celui qui a détruit la ville de Jérusalem au Ve, toujours avant notre ère. À l'inverse de Joseph, Daniel risque sa vie en disant la vérité au tyran puisqu'il annonce la chute de son règne livrant une extraordinaire leçon de courage politique. Une chute qui sera l'œuvre de l'envoyé de Dieu que sera ensuite le roi perse Cyrus (vitrail n°7) devenant pour Israël la figure du Messie, c'est-à-dire du libérateur.

Une libération prochaine

Plus encore, l'auteur du livre de Daniel s'inscrit à la suite du récit de libération d'Égypte et son intention est de montrer la souveraineté du Dieu d'Israël sur tous les royaumes de la terre. Il n'y a pour lui aucun pouvoir humain aussi absolu soit-il, comme l'empire babylonien ou les autres empires qui l'ont précédé ou lui succèderont, qui ne soit au pouvoir de l'Éternel. À la succession des oppressions répond celle des libérations, voilà l'interprétation du songe de Nabuchodonosor et le cœur du message de Daniel.

Mais ce livre de Daniel avec ses récits qui se déroulent à des époques différentes s'inscrit lui-même dans une interprétation de l'histoire comme ayant un but dont l'Éternel est le maître. Cette vision finaliste, l'histoire devant avoir une « fin » déjà prévue par le créateur, trouve sa source dans la compréhension biblique et se retrouve aujourd'hui dans beaucoup d'analyses pessimistes de notre situation actuelle mais cette fois dépourvue de toute espérance. L'effondrement de nos sociétés que certains annoncent complaisamment est à comparer à celui de l'arbre de Nabuchodonosor mais l'auteur du livre de Daniel veut convaincre ses lecteurs que, quoi qu'il arrive, l'Éternel aura le dernier mot et que ce dernier mot sera de rétablissement et de reconstruction.

C'est une incitation au courage et à la confiance. Outre son côté profondément subversif à l'égard des pouvoirs oppresseurs, l'auteur du livre de Daniel raconte à des prisonniers l'histoire d'un autre prisonnier pour annoncer un avenir qui sera restauré et meilleur que la situation présente. Pour les confinés que nous sommes, c'est aussi l'espérance de la reconstruction d'une société qu'il nous appartiendra de rendre meilleure, plus libre, plus juste et plus fraternelle.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 56

2 mars 2021

La face humaine de Dieu

Le Christ en croix: CRUCIFIXIO JESU CHRISTI. Le Christ, nimbé, est crucifié entre deux larrons, l'un regarde vers Jésus tandis que l'autre détourne le regard. Marie et Jean, tous deux auréolés, sont au pied de la croix.

Luc 23, 33-46

33 Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne [Golgotha], ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. 34 Jésus dit : Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort. 35 Le peuple se tenait là, et regardait. Les magistrats se moquaient de Jésus, disant : Il a sauvé les autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu ! 36 Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant et lui présentant du vinaigre, 37 ils disaient : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! 38 Il y avait au-dessus de lui cette inscription : Celui-ci est le roi des Juifs. 39 L’un des malfaiteurs crucifiés l’injuriait, disant : N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi- même, et sauve-nous ! 40 Mais l’autre le reprenait, et disait : Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? 41 Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes ; mais celui-ci n’a rien fait de mal. 42 Et il dit à Jésus : Souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton règne. 43 Jésus lui répondit : Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. 44 Il était déjà environ la sixième heure, et il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure. 45 Le soleil s’obscurcit, et le voile du temple se déchira par le milieu. 46 Jésus s’écria d’une voix forte : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira. 

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Étonnamment, Ludolphe de Saxe ne s'attarde pas sur cet étonnant dialogue entre Jésus et les deux malfaiteurs crucifiés avec lui, ni à la présence au pied de la croix de Jean l'évangéliste et de Marie la mère de Jésus. Il consacre l'intégralité de son chapitre 24 à la comparaison entre l'élévation de Jésus sur le bois de la croix et l'arbre abattu dans le songe de Nabuchodonosor (vitrail n°57). Il s'est en effet déjà beaucoup consacré aux diverses étapes de la crucifixion, détaillant la manière dont les soldats l'ont cloué et insistant sur la grande compassion de Jésus, priant pour ses bourreaux, la plus grande manifestation de l'amour pour notre auteur, invitant ses lecteurs à faire de même pour leurs ennemis.

Pourtant l'artisan verrier, ou ses commanditaires, a fait le choix de représenter le Christ sur le croix pour la raison évidente qu'il s'agit de la principale représentation de la mort du Christ pour le grand public, de son époque comme de la nôtre. En effet, les calvaires marquent le paysage rural et dessinent une véritable géographie religieuse marquant les routes et les chemins comme les églises et autres lieux de présence chrétienne. Ce qui doit ainsi être ancré dans la topographie est aussi marqué dans la spiritualité. L'Occident chrétien s'est construit sur cette représentation de la mort de Dieu.

Pour les commentateurs médiévaux, fidèles en cela à la confession de foi de l'Église, Jésus est à la fois « vrai homme » et « vrai Dieu », c'est-à-dire qu'il est pleinement l'une et l'autre face de la réalité, étant pleinement homme et pleinement Dieu sans que l'on puisse distinguer de son vivant entre ses deux natures : la condition humaine et la condition divine. Une unité sans confusion encore accentuée par la théologie de l'apôtre Paul pour qui Jésus « dont la condition était celle de Dieu […] s'est dépouillé lui-même, […] en devenant semblable aux hommes » (Philippiens 2, 6-7). Or ce qui distingue l'humanité de la divinité dans toutes les cultures et toutes les époques, c'est que les dieux ne meurent pas. Ils ne peuvent mourir, étant dans un éternel présent et un lieu immuable. Seuls les hommes peuvent mourir et eux seuls, dans l'ensemble du monde vivant, ont pleinement conscience de leur propre mort et de l'éphémère de leur existence. Le christianisme est la seule religion au monde à envisager et théoriser la mort de son Dieu.

Voir Dieu dans le visage de son prochain

L'auteur du Speculum Humanae Salvationis insiste cependant bien sur le fait qu'au moment de la mort de Jésus, si l'âme et le corps ont bien été séparés, la « déité » est toujours restée attachée à l'âme du Fils de Dieu. C'est tout simplement que malgré les confessions de foi de l'Église universelle, il est toujours difficile d'envisager concrètement que Dieu puisse mourir tant cette idée même est contradictoire avec celle d'un Dieu universel, absolu et infini. D'où la nécessité pour la théologie chrétienne de définir la notion de trinité comme étant l'union de trois personnes distinctes au sein de la divinité.

Il ne s'agit pourtant pas de trois personnes au sens de trois individus comme nous l'entendons aujourd'hui mais de trois visages de Dieu. En effet, le latin persona est la traduction du grec prosôpon qui désigne le visage et par extension le masque que portaient les acteurs de la tragédie grecque. Ainsi peut-on dire que Jésus est « la face humaine de Dieu » selon la formule du théologien Gabriel Vahanian pour qui, à la suite d'Emmanuel Levinas, cette persona dei, cette personne divine ne pouvait se discerner que dans le visage de notre prochain.

C'est ainsi que la question n'est plus de savoir quelle est la partie de Dieu qui meurt sur la croix ni laquelle est attachée à l'âme ou au corps du Christ sur la croix mais bien de comprendre que c'est la face humaine de Dieu et avec elle l'humanité qui meurt sur la croix. Celle-ci devient alors le symbole de toutes les oppressions et de toutes les souffrances, l'image même de l'humanité souffrante et de la participation de Dieu à cette souffrance et ce dans un récit où finalement la parole est redonnée à chacun d'entre nous dans la personne, au sens de personnage, des deux larrons. Dans le drame qui se joue sur la croix, ils nous représentent dans notre diversité et dans notre désir : soit d'une attente miraculeuse d'une manifestation de force où la puissance divine viendrait bouleverser l'ordre du monde ; soit d'une reconnaissance de notre condition humaine marquée par l'incapacité à faire le bien que nous aimerions faire et l'attente d'une rédemption qui nous est donnée par une parole extérieure à nous-mêmes : celle de ce Christ qui partage notre condition jusqu'à en mourir.

Roland Kauffmann

Un vitrail par jour 62

8 mars 2021
Qu'est-ce que la foi ?

Daniel dans la fosse aux lions. Daniel est debout, les mains liées; six lions se précipitent sur lui, la gueule ouverte; mais le prophète Habacuc, nimbé de rouge, descend du ciel, en tenant dans un linge (par respect) une nourriture céleste. L'ange qui transporte Habacuc de Palestine en Babylonie n'est pas représenté. Le personnage à gauche n'est pas identifié.

Daniel 14, 29-32

29 Ils [les Babyloniens ] vinrent dire au roi [Cyrus] : « Livre-nous Daniel, sinon nous allons te tuer, toi et ta famille. » 30 Voyant qu’ils le menaçaient sérieusement, le roi fut contraint de leur livrer Daniel. 31 Ils le jetèrent dans la fosse aux lions, où il resta six jours. 32 Dans la fosse, il y avait sept lions, à qui l’on donnait chaque jour deux corps humains et deux moutons mais, pour qu’ils mangent Daniel, on ne leur donna rien. 33 Il y avait alors en Judée le prophète Habacuc. Il venait de faire cuire une bouillie et de mettre des petits morceaux de pain dans une corbeille, pour aller les porter aux moissonneurs dans les champs. 34 L’ange du Seigneur dit à Habacuc : « Le repas que tu tiens, porte-le à Babylone, à Daniel, dans la fosse aux lions. » 35 Habacuc dit : « Seigneur, je n’ai jamais vu Babylone et je ne connais pas la fosse. » 36 L’ange du Seigneur le saisit par le sommet de la tête, le porta par les cheveux et, dans la violence de son souffle, le déposa à Babylone au-dessus de la fosse. 37 Habacuc cria : « Daniel, Daniel, prends le repas que Dieu t’envoie ! » 38 Daniel dit alors : « Tu t’es souvenu de moi, mon Dieu ; tu n’abandonnes pas ceux qui t’aiment. » 39 Il se leva et mangea. L’ange de Dieu ramena aussitôt Habacuc à l’endroit d’où il venait. 40 Le septième jour, le roi vint pleurer Daniel. Il arriva à la fosse et regarda. Voici que Daniel s’y trouvait, assis. 41 Alors le roi s’écria d’une voix forte : « Tu es grand, Seigneur, Dieu de Daniel ! Il n’est pas d’autre Dieu que toi ! » 42 Puis il fit sortir Daniel de la fosse et y jeta ceux qui avaient voulu causer sa perte : ils furent aussitôt dévorés devant lui.

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Daniel est décidément un personnage extraordinaire. Non content d'avoir tué le dragon du dieu Bel et survécu à une première mise dans la fosse aux lions qui nous est relatée au chapitre 6, voilà qu'il est à nouveau jeté dans la fosse. La première fois, c'était avec le roi Darius, cette fois, c'est par son père Cyrus. Nous avons déjà dit toute l'invraisemblance des récits miraculeux de l'histoire de Daniel (cf. vitrail n°33) dont le livre qui porte son nom est une compilation mythologique. Le but en est de manifester la suprématie du Dieu d'Israël, l'Éternel, sur tous les autres dieux : « Mon Dieu est (toujours) plus fort que le tien ! ». Un message extraordinaire lorsqu'il est porté par un peuple opprimé et déporté parce qu'il supporte l'espérance d'une délivrance. Un message dévastateur quand il est porté par une puissance conquérante ou en expansion. Dans un cas, c'est l'espérance d'un rétablissement et d'un retour à une vie bonne, dans l'autre, c'est la certitude de la perte de l'identité et de la liberté.

Or le récit de la seconde mise à la fosse aux lions a précisément été écrit à l'époque hellénistique lorsque la Palestine est dominée par les Séleucides, héritiers de l'empire grec fondé par Alexandre le Grand, qui prétendaient imposer aux Israélites leur religion. Le récit de résistance et de fidélité de Daniel avait déjà servi une première fois d'encouragement pour les déportés à Babylone, il devait resservir lorsque la foi d'Israël était menacée à Jérusalem par les occupants.

Et Ludolphe de Saxe ne s'y trompe pas. C'est bien la fidélité de Daniel qui en fait le type précurseur de Jésus allant au séjour des morts chercher les saints et les prophètes, donc Daniel inclus, pour les amener auprès de Dieu. C'est la fidélité de Jésus qui est ainsi mise en valeur et illustrée par celle de Daniel et cette fidélité est encore soulignée par la présence étrange de cet autre prophète, très méconnu, Habacuc. Celui-ci est cependant extrêmement important pour la piété tant juive que chrétienne, précisément parce qu'il est associé intimement à la notion de fidélité, comme moyen de salut du peuple au moment de l'oppression : c'est en étant fidèle à son Dieu qu'Israël sera délivré. Il est notamment l'auteur d'une phrase qui connaîtra un immense succès dans l'histoire théologique : « le juste vivra par sa foi » (Habacuc 2, 4), formule qui sera reprise par l'apôtre Paul (Romains 1, 15-17, « le juste vivra par la foi) et sera l'exergue du Commentaire de l'épitre des Romains de Martin Luther dans ses cours de 1515-1516, juste avant la Réforme. C'est là qu'est déjà exposé l'essentiel de la doctrine luthérienne d'un salut impossible à l'homme, ne pouvant se faire que par l'intervention divine. La primauté absolue du don divin est au cœur de la pensée de Martin Luther et du protestantisme comme elle l'était originellement dans l'Église.

Une fidélité pour aujourd'hui

Définir ce qu'est la foi est évidemment toute la question de la théologie depuis la sortie d'Égypte et le don de la Loi sur le mont Sinaï. Notons simplement qu'en hébreu, le terme ’emuwnah (אֱמוּנָה,) devient pisteos (πίστεώς) en grec puis fide en latin. Ce qui était à l'origine un système d'observance, de fidélité à la loi, devient un système de croyance, de fidélité à un message. Et toute la complexité de la théologie se trouve dans cet écart entre l'observance qui est de l'ordre de l'obéissance et la croyance qui est de l'ordre de l'inspiration. Il est vrai que la « foi/fidélité » peut facilement se dégrader en soumission aveugle ou en superstition voire en crédulité mais la foi que nous confessons aujourd'hui en Église est aussi de l'ordre de la confiance. Celle qui peut nous encourager à ne pas désespérer lorsque nous sommes, comme Daniel, environnés de toutes parts par « sept lions », quelque soient les noms que nous donnons à ces lions.

La fidélité/foi de Daniel est aussi de rester fidèle à ce qu'il est, à ses principes et à ses choix, c'est celà rester fidèle à son Dieu. Au lieu de se soumettre à l'ordre religieux qui prétend s'imposer à lui avec la force d'un roi faible devant les intégristes babyloniens, Daniel ne renonce pas à cette parole et à cet esprit qui le nourrissent plus que ne sauraient le faire les pains de la terre. À moins d'être prêts à nous laisser dévorer par les adversaires de l'humanisme des Lumières, c'est à nous de nous nourrir aujourd'hui en cultivant l'intelligence de la foi par une lecture attentive et réfléchie de notre héritage biblique et culturel.

Roland Kauffmann