Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - La charité terrasse l'envie

28 janvier 2022

La charité terrasse l'envie

8-4 : CARITAS INVIDIA

Une femme couverte d'un long voile se mêlant à sa tunique bloque à terre avec une sorte de fourche, une autre femme, blonde, en cheveux et en décolleté.

Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques 

Les six représentations des vertus terrassant les vices sont construites sur la même typologie. Ne varient que les couleurs des vêtements des personnages, la posture des vertus (bras levés ou non), le type d'arme utilisé ou encore la position des vices qui regardent les vertus avec la fureur de leur impuissance.

Aux charités évangéliques correspondent ces scènes plus philosophiques ou, à tout le moins, plus de l'ordre de la morale personnelle. Si les charités sont des actions individuelles, elles s'inscrivent néanmoins dans une logique collective et sociale : c'est ce que je fais ou ne fais pas pour mon prochain qui est en jeu. Tandis que les vertus sont plus de l'ordre de l'attitude intérieure inspirant une attitude extérieure. Il en est de même des vices qui en sont le contre-point. Vices et vertus sont de l'ordre de l'adjectif car ils nous définissent, disent qui nous sommes et qualifient nos actes au-delà de leurs apparences.

Ainsi une action paraissant bonne peut en réalité cacher des intentions mauvaises, les Tartuffes se multiplient dans les meilleures assemblées. De même, il arrive que l'on justifie des actions manifestement détestables au nom de bonnes intentions sur le mode de « la fin qui justifie les moyens ». C'est ainsi que bien des dictatures politiques ou religieuses ont expliqué dans l'histoire qu'elles agissaient de manière criminelle certes mais que c'était « pour le bien de l'humanité, de l'Église, du roi, de l'État, du genre humain ». Que de crimes n'ont pas été commis au nom de Dieu ? Lorsque se confondent les vices et les vertus. Modernes intégristes, fondamentalistes et terroristes ou inquisiteurs médiévaux ne parlent que de faire le bien ou en tout cas le bien tel qu'ils entendent le définir pour les autres.

C'est le premier intérêt de nos vitraux que de distinguer entre les vices et les vertus et de nous dire qu'est « faux tout raisonnement », et donc toute politique et toute religion, « lorsqu'il contient le renversement général de la morale divine et humaine, qu'il confond le vice avec la vertu, et que par là il ouvre la porte à toutes les confusions imaginables »1. Nos vitraux partent du principe que les gens du commun, ces hommes et ces femmes ordinaires qui constituent l'assistance normale des offices, savent bien ce que sont les vices et ce que sont les vertus, qu'ils sont capables de faire la différence car ils savent les reconnaître, ne serait-ce que par leurs effets.

Nous connaissons nos vices et nous connaissons nos vertus. Ainsi nous savons reconnaître l'envie lorsqu'elle se manifeste sous les traits d'une jalousie qui n'ose dire son nom et n'espère que prendre la place de ceux qui ont mieux réussi. Comme nous savons reconnaître la charité lorsqu'elle se réjouit sincèrement du bien qui arrive à d'autres. Nous savons reconnaître « dévorant les serpents dont sont nourris ses vices, l'Envie. (…) cœur verdâtre de fiel, langue imbue de venin, (…[qui]…) contemple avec dépit les succès des humains, se dessèche à les voir, déchire, se déchire, est son propre bourreau »2. Nous savons bien lorsque nous sommes nous-mêmes rongés par nos propres serpents de l'anxiété, du désir de dominer ou de prendre ce qui est à un autre, de profiter de ses réalisations pour cacher nos échecs. Chacun d'entre nous se connaît, ou devrait apprendre à se connaître tel qu'il est en vérité car il n'y a rien de plus important pour un homme.

Et de même que nous sommes à la fois cette femme qui accueille l'étranger et l'étranger lui-même, nous sommes aussi Charité et Envie. Aucun d'entre nous ne pourrait prétendre être toujours exempt de vice et toujours vertueux mais et c'est la seconde morale de nos vitraux, il importe de ne pas se satisfaire de nos vices. De même que la confession des péchés calviniste l'explique « Nous nous condamnons, nous et nos vices », le vice n'est pas une fatalité à laquelle nous résigner mais au contraire il est toujours vaincu pour peu qu'on engage la lutte contre lui. Et on reconnaît ceux qui luttent contre l'envie ou la jalousie et tous les serpents qui sifflent la haine et le mépris parce qu'ils ne se départissent pas d'un amour foncier pour les hommes et les femmes d'aujourd'hui.

Roland Kauffmann

1 De la tolérance. Commentaire philosophique, I IV, Pierre Bayle, édité par Jean-Michel Gros, Champion Classiques, 2014 (1686), p.111.

2 Les Métamorphoses, Ovide, II 769-780, trad. Olivier Sers, Les Belles Lettres, 2019.

Un vitrail par semaine, une éthique pour aujourd'hui - Ensevelir les morts

21 janvier 2022, Ensevelir les morts

8-3 : MORTUUS ERAM ET SEPELIVISTI ME

j'étais mort et vous m'avez enseveli

Un défunt est déposé dans une tombe par deux hommes tandis qu'un troisième, (un prêtre avec une crosse?) semble le bénir avec un goupillon.

Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques

Sans doute l'un des devoirs les plus impérieux que les hommes se doivent les uns aux autres que l'ensevelissement des morts. À telle enseigne qu'il s'agit certainement du premier rite religieux, constitutif même de l'humanité. On ne doit pas donc s'étonner si les commanditaires de nos vitraux ont considéré qu'il était nécessaire de le représenter dans la série des charités alors même qu'elle ne se trouve pas dans le texte de Matthieu 25. C'est par ailleurs le signe de la grande liberté avec laquelle les anciens usaient des textes bibliques qu'ils n'avaient pour la plupart jamais lu. Peu leur importait puisque l'important était de donner un fondement religieux aux gestes charitables décrits par les vitraux.

Contrairement aux autres charités du cycle des verrières, c'est un homme et plus particulièrement un prêtre qui est représenté. Faut-il y voir une intention de réserver la sépulture à l'Église ? Qu'elle seule, en tant que Vicaire du Christ, serait autorisée à ensevelir les morts ? Ou qu'elle seule serait la porte d'entrée vers le repos éternel, autrement dit vers le salut, nouvelle illustration de l'expression « Hors de l'Église, point de salut » ? Sans doute parce qu'il ne saurait de toute façon en être autrement à l'époque mais il n'en reste pas moins que le vitrail a une fonction avant tout de consolation et d'espérance.

Car ce défunt enseveli, accompagné du prêtre et de ses assistants, c'est chacun de ceux qui voient le vitrail dans la nef de l'église. Ils savent que leur destin est borné et qu'un jour ou l'autre ils mourront. La mort au XIVe siècle est une réalité quotidienne qui frappe jeunes et vieux, malades et bien portants et c'est la vie qui apparaît comme un don, comme une grâce ou une chance. Et rien n'est pire que de ne pas savoir ce qu'il adviendra de moi et de ceux qui me sont chers. Et ce que dit d'abord le vitrail à ces hommes et ces femmes en prière dans la nef, c'est l'assurance d'une assistance. Il dit de manière très pragmatique qu'aucun des membres de la communauté réunie ne sera abandonné mais que tous auront droit à une sépulture. Il faut se souvenir aussi que l'église Saint-Étienne était à l'origine une chapelle cimétérialle et que le cimetière était au XIVe siècle encore situé à côté de l'église, à l'endroit de l'actuelle place Lambert.

Les enterrements sont pour nombre de nos contemporains le seul lieu où ils rencontrent encore une parole d'évangile. La sécularisation de nos sociétés n'est pas encore si achevée que l'Église ne soit plus du tout demandée même pour l'enterrement de personnes qui ne l'ont pas fréquentée de leur vivant. « On ne sait jamais, ça ne peut pas faire de mal et il faut bien », même si ceux qui ne veulent ni prêtres ni pasteurs ni rabbins ni imams autour de la tombe, invoquent parfois chamans et autres esprits. La mort, que nous le voulions ou non, reste le grand inconnu, la destination sans retour où nous irons tous. Et nous imaginons ce qui nous y attend sous la forme d'un monde qui ressemble au nôtre mais en mieux pour ceux que nous aimons et en pire pour ceux que nous détestons. Comme si le monde de la mort ne pouvait être que celui de l'immortalité, une immortalité que nous sommes incapables d'envisager autrement que comme une « continuation » que nous avons toujours espéré alors même que nous savons qu'il n'en est rien. Alors même que le génie du Christianisme aura été d'instaurer un monde absolument autre, où plus rien de ce qui nous est commun n'existera plus, « où il n'y aura plus ni pleurs ni douleurs, mais où l'Éternel sera au milieu d'eux » selon la vision de Jean l'évangéliste (Apocalypse 21, 4). Mais avant cette utopie du Royaume de Dieu, une seule exigence : l'attention accordée aux défunts et à leurs familles dans la peine pour une solidarité active de la communauté.

Roland Kauffmann

Un vitrail par semaine, une éthique pour aujourd'hui - Accueillir l'étranger

14 janvier 2022 Accueillir l'étranger 

8-2 PEREGRINUS FUI ET HOSPITIUM MIHI DEDISTI.

Mt 25, 35 : j’étais étranger, et vous m’avez recueilli

Grec : ξένος ἤμην καὶ συνηγάγετέ με (gènos èmèn kai sunègageté me) 

Vulgate : hospes eram et collexistis me

Une femme sur le pas de sa porte accueillant un voyageur dont le dénuement est marqué par ses pieds nus.

 

Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques

À ceux qui sauvent des vies en mer ou dans les montagnes et à ceux qui accueillent les « suppliants » de notre époque

L'universalité des œuvres de miséricorde se manifeste indépendamment de la qualité de ceux qui bénéficient de la grâce qui leur est faite. Il en va ainsi pour les malades qui ne peuvent être triés en fonction de leur pathologie mais uniquement en raison de leur urgence vitale. Il en va de même des étrangers au devoir d'hospitalité desquels nous ne pouvons déroger.

Il arrive en effet trop souvent que la notion même d'étranger soit euphémisée. C'est-à-dire édulcorée pour ne pas avoir à s'appliquer à tous les étrangers. Ainsi nos vitraux prennent-ils soin de préciser qu'il s'agit des peregrinus, sous-entendu des pèlerins dont la motivation religieuse justifie qu'on leur fasse l'hospitalité sans réserve. Et de même les plaquettes contemporaines précisent « les voyageurs » évoquant une idée de transit voire de tourisme. Notre œuvre de miséricorde reviendrait ainsi à veiller à bien accueillir les touristes et leurs devises ou les voyageurs de commerce pressés de mettre leur conscience en règle avec la foi.

Une fois encore le texte biblique nous empêche de nous faire une idée confortable de cet étranger. Il s'agit bien du xenos, de celui qui vient d'ailleurs et qui vient s'installer chez nous avec ses coutumes étranges, son mode de vie étranger et qui pour ne rien arranger n'a rien d'autre que la force de ses mains et sa volonté de vivre pour se rendre utile à la société qui l'accueille. C'est bien un immigrant, un immigré, de quelque nom que l'on l'appelle, qui est ici représenté et dont la place est endossée par le Christ.

Il est peu de sujet aussi clivant actuellement que les questions liées à l'immigration dans nos sociétés fatiguées et titubantes, n'ayant plus d'autres horizons que la continuation et le retour à un passé fantasmé. Accueillir l'étranger est une folie pour les uns, synonyme de décadence et de disparition, un devoir moral pour les autres n'hésitant pas à sacrifier leur temps et leur argent pour en sauver quelques-uns des cimetières que sont devenus les chemins de l'exil. L'étranger a de tous temps été considéré comme une menace mais les sociétés qui l'ont historiquement emporté sont celles qui étaient suffisamment sûres de leur propre culture pour être généreuses et accueillantes en sachant transmettre leur culture aux nouveaux arrivants.

L'obligation de traiter l'étranger « au milieu de toi comme l'un des tiens » remonte aux temps les plus reculés de la loi de Moïse (Lévitique 19, 34 par exemple) et jamais le récit biblique ne renvoie la faute aux étrangers qui auraient subverti le peuple d'Israël. C'est ce dernier qui oublie son Dieu et préfère le culte des idoles, oublie la Loi pour rechercher l'alliance avec les grandes puissances de l'époque. Comme les vertus, les œuvres de miséricorde sont à faire « ici et maintenant » sans que l'on puisse y trouver d'excuses pour retarder l'action et elles concernent tout le monde.

Cet étranger démuni et suppliant de recevoir un repos et un moyen de subsistance c'est aussi nous lorsque nous sommes déracinés de nos certitudes et de notre confort. Comme les Hébreux devaient se souvenir qu'ils avaient été étrangers au pays d'Égypte, il est bon de se souvenir que nombre d'entre nous descendons également d'immigrants au doux pays de France. Mais nous sommes aussi cette femme qui ouvre sa porte et veille à ce que l'immigrant de Calais ou le jeune mineur non accompagné jeté sur les routes aient un toit et peut-être un avenir.

Ainsi la Fondation de la maison du Diaconat de Mulhouse, bien connue dans le domaine médical, est-elle aussi par ailleurs en train de devenir l'un des principaux acteurs de l'accueil des Mineurs non accompagnés (MNA) dans le Grand Est considérant qu'il s'agit d'une urgence sociale et humanitaire car loin d'être une menace, il s'agit d'abord et avant tout d'enfants, d'individus n'ayant souvent pas choisi leur destin mais auquel il nous appartient de donner un avenir parmi nous avec nos valeurs républicaines, nos principes humanistes et nos vertus chrétiennes.

Roland Kauffmann


Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques

Les fenêtres 8 et 9 de nos vitraux ne font pas partie des trois séries inspirées du Speculum Humanae Salvationis mais tout porte à penser que les séries représentant les charités chrétiennes et les vertus supplantant les vices ont été installées en même temps que les trois verrières représentant des personnages en pied, et qui se trouvaient primitivement, soit dans une des fenêtres latérales du chœur, soit peut-être dans une des fenêtres de la nef.

Il n'y a pas de correspondance théorique entre les deux séries (vices/vertus et charités) si ce n'est un parallèle entre qualités « chrétiennes » (les charités) et « laïques » (les vertus), les unes et les autres étant nécessaires à la concorde de la Cité et correspondant à l'idéal moral de l'époque. Les représenter dans l'église paroissiale principale de la ville a également une fonction pédagogique : « voilà comment il faut vivre, tant en collectivité qu'individuellement ». Cette dimension toujours individuelle et en même temps collective est fondamentale. Au XIVe siècle l'individu fait forcément partie d'une communauté qui lui donne refuge et protection et envers laquelle il est engagé par un réseau de libertés et de devoirs. L'architecture religieuse et sa décoration participent de l'encadrement social. En effet, les verrières sont pour l'essentiel de la population les seules images représentatives d'une autre réalité que la vie quotidienne. Représenter picturalement des valeurs communes et facilement compréhensibles, chacun comprenant ce que veut dire « nourrir l'affamé » par exemple, chacun pouvant faire la différence entre sobriété et gourmandise, permet à tous de se les approprier indépendamment de leur statut social, politique ou économique. Femmes, enfants, vieillards, riches, pauvres, citoyens, étrangers, magistrats, commerçants ou paysans, les vertus et les charités s'adressent à tous.

Les charités sont au nombre de six et correspondent à la parabole du Jugement que l'on trouve dans l'évangile de Matthieu au chapitre 25. Le Christ s'adresse à ses disciples sur le mode « j'étais affligé, vous m'avez secouru, entrez dans la joie de votre maître, recevez votre récompense » puis aux autres « j'étais affligé, vous ne m'avez pas secouru, retirez-vous, recevez votre punition » suivant une répartition entre les « brebis » à sa droite et les « boucs » à sa gauche. Conformément à la théologie médiévale, le Royaume de Dieu est compris dans une perspective mythologique comme une continuation de la vie présente mais avec une destination différente selon les actes réalisés dans la vie terrestre. Depuis l'Antiquité et les religions égyptiennes, il est en effet commun de concevoir l'immortalité comme étant une sorte de « survie » où chacun reçoit sa punition ou sa récompense.

Dans ce contexte, l'originalité de nos vitraux consiste dans le caractère profondément charitable du critère du Jugement. En effet, traditionnellement en théologique catholique romaine d'inspiration thomiste, la rétribution pouvait aussi consister en l'accumulation d’œuvres pieuses ou de dévotion. Sans aller jusqu'aux excès du début du XVIe siècle avec le commerce des indulgences qui allait précipiter la Réforme, la comptabilité des œuvres était un danger permanent pour la bonne conscience. À cette conception, les vitraux du temple répondent « qu'il ne peut y avoir de balance où nos œuvres s'inscriraient dans un compte où Dieu, établissant la balance du crédit et du débit calculerait pour chaque minute le solde en notre faveur » selon la très belle formule de Vladimir Jankélévitch. Au contraire, ce ne sont pas les neuvaines ou les pèlerinages, les sacrifices ni les donations, les dévotions ou les confessions qui sont l'absolu du salut mais les actions concrètes en faveur du prochain bien réel, réellement assoiffé, réellement affamé, réellement malade. Donner en exemple ces gestes entièrement en faveur du prochain, ici et maintenant, plutôt qu'en faveur d'une abstraction, fut-elle l'Église, caractérise l'intention des autorités municipales du XIVe siècle plus préoccupées par une charité en acte que par des manifestations de dévotion désincarnées et visant à « faire son salut ».

Donner en exemple au fidèle des actes qu'il peut réaliser dans sa vie quotidienne, plutôt que les actes extraordinaires de saints personnages, est un programme politique et théologique d'éducation populaire d'une extraordinaire modernité en cet « automne du Moyen-Âge » à la fois pour les individus, les familles, les corporations et la Cité elle-même, tous ceux qui sont réunis sous les murs de l'église. Choisir ce texte de Matthieu 25 est aussi programmatique par l'accent qu'il met sur « les plus petits ».

Lorsque le Christ, dans ses dernières paroles à ses disciples leur déclare «  toutes les fois que vous avez/n'avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez/ne les avez pas faites », il fait ainsi du pauvre, du faible, de la veuve et de l'orphelin, et plus largement de l'autre que moi, de celui que je peux soutenir, le critère absolu de l'action bonne. Plutôt que les grandes œuvres au bénéfice du ciel mieux valent les œuvres les plus humbles au profit de la terre, voilà la règle d'or posée sur les murs de l'église Saint-Étienne au XIVe siècle !











8-1 : INFIRMUS ERAM ET VISITASTIS ME

Mt 25 , 36 j’étais malade, et vous m’avez visité,

ἠσθένησα καὶ ἐπεσκέψασθέ με

Vulgate : infirmus et visitastis me

8-2 : PEREGRINUS FUI ET HOSPITIUM MIHI DEDISTI.

Mt 25, 35 : j’étais étranger, et vous m’avez recueilli

ξένος ἤμην καὶ συνηγάγετέ με)

Vulgate : hospes eram et collexistis me 

Peregrinus ne désigne pas les pèlerins seulement mais bien les étrangers extérieurs à la cité.

8-3 : MORTUUS ERAM ET SEPELIVISTI ME

j'étais mort et vous m'avez enseveli

N.B. Cette charité n'est pas dans le texte évangélique, elle remplace « j'étais affamé et vous m'avez donné à manger », les commanditaires des vitraux considérant sans doute qu'il y a doublon avec « j'ai eu soif... ».














9-1 : SITIVI ET DEDISTI MIHI POTUM

Mt 25, 35 j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire -

ἐδίψησα καὶ ἐποτίσατέ με

Vulgate : sitivi et dedistis mihi bibere

9-2 : IN CARCERE FUI ET VENISTI AD ME

Mt, 25, 36, j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi,

ἐν φυλακῇ ἤμην καὶ ἤλθατε πρός με

Vulgate : in carcere eram et venistis ad me

9-3 : NUDUS ERAM ET VESTISTI ME (forme ancienne de vestimenta ?) :

Mt 25, 36, j’étais nu, et vous m’avez vêtu,

Vulgate : nudus et operuistis me,

γυμνὸς καὶ περιεβάλετέ με

8-1 : infirmus eram et visitastis me Mt 25, 36 j’étais malade, et vous m’avez visité, ἠσθένησα καὶ ἐπεσκέψασθέ με

8-2 : Pegrinus (forme abrégée de Peregrinus) et … . Mt 25, 35 : j’étais étranger, et vous m’avez recueilli (hospes eram et collexistis me ; ξένος ἤμην καὶ συνηγάγετέ με). Peregrinus ne désigne pas les pèlerins seulement mais bien les étrangers extérieurs à la cité.

8-3 : Mortuus eram et sepelivisti me j'étais mort et vous m'avez enseveli

9-1 : sitivi et dedistis mihi potum Mt 25, 35 j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire - sitivi et dedistis mihi bibere - ἐδίψησα καὶ ἐποτίσατέ με

9-2 : in carcere eram et venistis ad me Mt, 25, 36, j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi, in carcere eram et venistis ad me, ἐν φυλακῇ ἤμην καὶ ἤλθατε πρός με

9-3 : nudus eram et vetisti me (forme ancienne de vestimenta ?) : Mt 25, 36, j’étais nu, et vous m’avez vêtu, nudus et operuistis me, γυμνὸς καὶ περιεβάλετέ με









8-4 : Caritas Invidia – Charité Envie

8-5 : Patientia Ira – Endurance Colère

8-6 : Sobrietas Gula – Sobriété Gloutonnerie









9-4 : Fortitudo Accidia (Acedia) – Force Paresse

9-5 : Castitas Luxuria – chasteté luxure

9-6 : Largitas (sic) Avaricia – Générosité avarice

Parmi les six charités « j'ai eu faim » est remplacé « j'étais mort et vous m'avez enseveli »

8-4 : Caritas Invidia – Charité et Envie

8-5 : Patientia Ira – Patience et Colère

8-6 : Sobrietas Gula – Sobriété et Gloutonnerie

9-4 : Fortitudo Accidia (Acedia) – Force Paresse (Courage et Lâcheté)

9-5 : Castitas Luxuria – chasteté luxure

9-6 : Largitas (sic) Avaricia – Générosité et Avarice

parmi les sept péchés capitaux, manque l'orgueil (superbia)

Nos vitraux ne suivent pas la liste traditionnelle des vertus chrétiennes qui distingue entre les trois vertus dites « théologales » (car données par Dieu) : Foi, Espérance et Charité et les quatre vertus cardinales (du fait de l'homme) : Prudence, Tempérance, Force et Justice. Il semble que l'inspiration de nos vitraux soit plutôt la tradition ancienne de la bataille du bien contre le mal qui remonte à la Psychomachia, ou bataille de l'âme d'Aurélius Prudentius au début du Ve siècle de notre ère. Par rapport à celui-ci, manque la lutte entre la foi et l'idolâtrie (Fides/Veterum Cultura Deorum - Pudicitia/Sodomita Libido – Patientia/Ira - Mens Humilis/Superbia – Sobrietas/Luxuria. - Operatio/Avaritia – Concordia/Discordia).

Matthieu 25, 31-46

31 Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. 32 Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; 33 et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. 34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. 35 Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; 36 j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. 37 Les justes lui répondront : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? 38 Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ; ou nu, et t’avons-nous vêtu ? 39 Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? 40 Et le roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. 41 Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez dans le feu Éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. 42 Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; 43 j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. 44 Ils répondront aussi : Seigneur, quand t’avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t’avons-nous pas assisté ? 45 Et il leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. 46 Et ceux-ci iront au châtiment Éternel, mais les justes à la vie éternelle.

Questions de disposition

Le cycle moral représenté par la lutte des vices et des vertus et les œuvres de miséricorde occupe actuellement les fenêtres 8 et 9, les œuvres de miséricorde sont groupées par trois dans les parties basses tandis que la bataille du bien et du mal est présentée, également par groupe de trois dans les parties hautes.

À l'origine, ces vitraux se trouvaient bien dans les fenêtres du chœur mais suivant une disposition différente. Lors de la réinstallation de 1905, ils ont été regroupés par quatre dans les fenêtres 7, 8 et 9 avec à chaque fois, l'un des trois personnages actuellement eux-mêmes regroupés dans la fenêtre n°10. Il ne faut donc pas rechercher une correspondance stricte entre les vices et vertus d'une part et les œuvres de miséricorde d'autre part. Par ailleurs l'ordre de présentation des œuvres de miséricorde ne correspond pas à l'ordre évangélique.

Pour des raisons de commodité, nous suivrons dans notre présentation l'ordre actuel des vitraux à savoir

8-1, visiter les malades

8-2, accueillir l'étranger

8-3, ensevelir les morts

8-4, la charité terrasse l'envie

8-5, la patience terrasse la colère

8-6, la sobriété terrasse la gloutonnerie

9-1, désaltérer ceux qui ont soif

9-2, visiter les prisonniers

9-3, vêtir ceux qui sont nus

9-4, le courage terrasse la lâcheté

9-5, la chasteté terrasse la luxure

9-6, la générosité terrasse l'avarice

Mulhouse accuse…!

Notre association s'associe à l'initiative d'un collectif mulhousien visant à interpeller le candidat Éric Zemmour et sera représentée lors de l'évènement du 13 janvier à 18h par son président, Vincent Frieh et son pasteur, Roland Kauffmann.

Alfred Dreyfus avait été à l'époque défendu par de nombreux protestants mulhousiens : Auguste Scheurer-Kestner vice président du Sénat; Lucien Herr, bibliothécaire de l’École Normale Supérieure; Louis Loew, président de la chambre criminelle de la Cour de cassation.
 
Nous n'oublions pas que derrière des propos aussi outranciers que celui du candidat à la présidentielle, c'est toujours le même "ennemi intérieur" qui est visé et que dans l'imaginaire des nostalgiques de l'Ancien Régime et de l'extrême-droite, cet ennemi a toujours pour nom "les juifs" ou "les francs-maçons" ou "les protestants".

Et c'est aussi en raison de cette solidarité que nous nous associons à l'évènement.

Vous pouvez signer l'appel en adressant un message à l'adresse mulhouseaccuse@gmail.com



Un vitrail par semaine, une éthique pour aujourd'hui - Visiter les malades

7 janvier 2022, Visiter les malades

INFIRMUS ERAM ET VISITASTIS ME

Mt 25, 36 j’étais malade, et vous m’avez visité,

Grec : ἠσθένησα καὶ ἐπεσκέψασθέ με (Hèsténesa kai èpesképsasthé)

Vulgate : infirmus et visitastis me

Une femme soulevant un malade n'ayant plus que la peau sur les os de son lit. 

 Aux auxiliaires de vie, aides-soignant(e)s, infirmièr(e)s et médecins, à l'hôpital, en EHPAD ou à domicile; à tous les aidants

L'ensemble du cycle moral de nos vitraux, qu'il s'agisse des œuvres de miséricorde ou de la bataille du bien et du mal est bien évidemment d'une grande actualité en raison même de l'universalité de ses thèmes qui continuent de nous concerner aujourd'hui encore quelques soient nos conditions de vie.

Pourtant celui-ci consacré à la visite des malades revêt une pertinence particulière pour nos sociétés modernes qui se relèvent à peine d'une pandémie mondiale sans équivalent dans l'histoire contemporaine. Certes, le monde a toujours connu des épidémies meurtrières et les contemporains de nos vitraux allaient connaître la Peste Noire de 1347-1348 mais ces épidémies ne touchaient qu'une partie de l'humanité. L'épidémie de Covid-19 aura concerné au même moment l'ensemble de la planète en raison même de la multiplication des échanges et de la « mondialisation du monde ».

Aux rythmes des divers confinements que nous avons vécus, les réactions individuelles et collectives ont considérablement varié. Entre l'immense élan de solidarité envers les personnels soignants au printemps 2020 et l'isolement du chacun pour soi qui prévaut à l'automne 2021, nous aurons vécu une aventure collective sans précédent, accumulant des expériences de dignité et de lâcheté avec son cortège de dénonciation, de stigmatisation ou d'exclusion. Tout se passe aujourd'hui comme si nous étions profondément fatigués ! Fatigués émotionnellement par les deuils qui ont pu nous toucher ou toucher nos communautés, fatigués de ne pas avoir pu accompagner nos morts, fatigués des limitations de nos libertés, fatigués de nos errements politiques et sociaux, fatigués en un mot de faire société. Nos sociétés sont affaiblies par la maladie comme nos corps le sont également.

C'est bien d'affaiblissement qu'il est question dans le texte de l'évangile. Le terme « Hèsténesa » (j'étais malade) vient de la racine ἀσθενέω - astheneo qui a donné le français « asthénie » ou « état de faiblesse généralisé ». Le malade dont il est question dans l'évangile et dans notre vitrail n'est pas seulement la victime de telle ou telle agression extérieure, viral ou microbien, mais plus généralement celui ou celle qui n'a plus en lui-même la ressource pour se relever. Celui qui ne peut plus supporter l'injonction moderne de toujours devoir « se reconstruire » après la perte de sa santé, de son travail, de son conjoint ou après telle agression physique, morale ou sociale. C'est la personne qui tombe sur le bord du chemin parce qu'elle n'a même plus de force d'appeler à l'aide et qui disparaît dans l'indifférence de sa propre solitude.

Ce malade décharné sur son lit de souffrance, c'est nous ! Mais cette femme qui vient à son aide, c'est nous aussi !

Là encore le grec vient à notre secours, au-delà de la simple « visite » que suggère le latin visitastis, le grec ἐπισκέπτομαι - episkeptomai a donné notre moderne « inspecteur » mais non pas au sens policier ni carcéral mais au sens de « celui qui prend soin de l'autre » en référence directe avec l'attitude fondamentale de Dieu envers l'humanité : « Qu ’est -ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui, Ou le fils de l’homme, pour que tu prennes soin de lui ? » (Hébreux 2, 6 citant le Psaume 8, 4).

Cette femme soulageant le malade et l'aidant à sortir de son lit de souffrance, c'est nous lorsque nous faisons attention les uns aux autres ou, pour le dire autrement, lorsque nous veillons les uns sur les autres non pas dans un esprit de contrôle ou d'oppression mais dans un esprit de solidarité et de soutien. C'est refuser l'indifférence et se considérer comme concerné, non seulement par ce qui m'arrive à moi-même mais aussi, voire surtout, par ce qui arrive à l'autre, à mon prochain. Nous « visiter » les uns les autres n'est pas qu'affaire de politesse mais d'intérêt pour l'autre, d'intérêt pour son bien et d'apprendre à l'aider.

C'est à une véritable éthique de l'attention que nous exhorte ce vitrail.

Roland Kauffmann 

Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques

12 voeux en musique - 12

 Jeudi 6 janvier 2022

Scorpion ou le sens de la vie

La vie profonde – Anna de Noailles

Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !

Sentir, dans son cœur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
S'élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau

Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...


Bizet Carmen Suite: L'Arlésienne Suites 1 & 2 Paray, Detroit Symphony Orchestra - YouTube

Sur une commande de Léon Carvalho, Georges Bizet compose la musique de L’Arlésienne pour le drame éponyme en trois actes d’Alphonse Daudet. Créée à Paris le 1er octobre 1872, au Théâtre du Vaudeville, la pièce est un échec, mais la musique est plus appréciée. Bizet retravaille alors plusieurs pièces de la musique de scène qui sont jouées le 10 novembre 1874 au Cirque d’Hiver sous la direction de Jules Pasdeloup. Cette suite, qui devient la Suite n° 1 – Ernest Guiraud adapte en effet une seconde suite en 1879, quatre ans après la mort de Bizet – remporte dès sa première audition un très vif succès.

Alphonse Daudet tire sa pièce d’une nouvelle éponyme des Lettres de mon moulin (1869) : un garçon de la campagne tombe amoureux d’une jeune arlésienne aperçue aux arènes. Bien qu’il ne la recroise pas, il pousse ses parents à consentir au mariage, apprend qu’elle a sans doute eu une relation avec un autre homme, renonce au mariage et, pour rassurer ses proches, fait semblant de l’oublier mais finit par se suicider.

Composée pour un petit orchestre de vingt-six musiciens, la partition de la musique de scène comporte 27 numéros. Plus de la moitié sont de courts mélodrames de quelques mesures, mais les autres numéros comprennent un prélude, six chœurs, des entractes et des intermezzos. Quand Bizet reprend sa partition pour écrire une suite, il développe les effectifs de l’orchestre en ajoutant notamment un instrument encore tout récent, le saxophone. Il conçoit sa suite sur le plan d’une symphonie classique en quatre mouvements et, pour cela, s’éloigne de l’ordre de l’histoire. Ernest Guiraud structure la Suite n° 2 sur le même principe. Pour le troisième mouvement, il utilise un menuet du troisième acte de La Jolie Fille de Perth, un autre opéra de Bizet (créé en 1867).

Matthieu Denni


12 voeux en musique - 11

 Mercredi 5 janvier 2022

Sagittaire ou le mouvement

Mouvement – Arthur Rimbaud

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le confort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux
Des comptes agités à ce bord fuyard,
On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, leur stock d'études ;
Eux chassés dans l'extase harmonique,
Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ?
Et chante et se poste.

 

Jean Sibelius: Lemminkäinen Suite, Op. 22, Ormandy/Philadelphia/1951/restored - YouTube

Peu de temps après la réception enthousiaste de la première représentation d'En Saga, Sibelius lut l'essai Oper und Drama de Wagner. Il fut convaincu que la musique sans paroles ne pouvait pas satisfaire les mélomanes. Il envisagea un opéra qui devait porter le titre de La Construction du bateau, sur un livret de JH Erkko. L'opéra était construit à partir des poèmes 8 et 16 du Kalevala.

Sibelius indiqua qu'il avait terminé l'ouverture de l'opéra à sa résidence d'été à Ruovesi, en 1893. De l'ouverture plus tard, il a tiré Le Cygne de Tuonela, qui fait partie de la Suite Lemminkäinen. L'écriture de l'opéra fut interrompue par une œuvre commandée, la musique de Karelia. Vers la fin de l'année, Sibelius montra l'esquisse du livret à Kaarlo Bergbom, qui était une figure influente dans les cercles de théâtre et d'opéra finlandais. Cependant, Bergbom ne considéra pas le sujet comme assez dramatique pour être mis en scène.

Afin de renforcer son intérêt pour l'opéra, le compositeur alla au Festival Wagner à Bayreuth à l'été 1894. Il voua rapidement un culte au compositeur allemand, mais il admit en même temps que Parsifal et Tristan et Isolde écrasaient ses propres œuvres. Il sentit qu'il lui était impossible de poursuivre sa carrière en tant que compositeur.

Sibelius rompt alors avec Wagner et étudie les œuvres de Liszt. Il écrit à Aino le 19 août 1894 : « en ce moment je travaille sur un sujet qui m'est très cher. Je vous le dirai quand je reviendrai ». Il est probable que le « cher sujet » mentionné dans la lettre est la première forme de la Suite Lemminkäinen, qui a commencé à prendre forme à partir des fragments de l'opéra la Construction du bateau.

On ne sait pas dans quelle mesure la pièce d'ouverture, Lemminkäinen et les jeunes filles de l'île, et le final, Le retour de Lemminkäinen, sont basés sur le plan de l'opéra.

Au début d'avril 1896, Sibelius commença les répétitions d'orchestre de sa Suite Lemminkäinen. Une fois de plus l'orchestre trouva la musique difficile et entra presque en rébellion, exactement comme dans les premières répétitions pour Kullervo et En Saga. Pendant les répétitions, on dit que l'épouse du compositeur pleurait derrière la porte en écoutant les querelles.

La première version fut créée le 13 avril 1896 par l'Orchestre philharmonique d'Helsinki dirigé par Jean Sibelius. Du fait de la critique, les première et troisième pièces ne furent plus données avant d'être réintégrées dans le cycle en 1935.

Une révision fut faite en 1897 et jouée le 1er novembre 1897.

La version finale des 2e et 4e pièces a été écrite en 1900. Celle des 1re et 3e pièces a été écrite en 1939.

En 1947, Sibelius intervertit les seconde et troisième pièces.

  • La première pièce est Lemminkäinen et les jeunes filles de l'île (inspirée des chants XI et XXIX du Kalevala : le héros se réfugie dans une île, comportant de nombreuses jeunes filles, peu après avoir tué le souverain d'un royaume voisin).

  • La seconde pièce, la plus connue, est Le cygne de Tuonela, inspirée du chant XIV. Elle était initialement la troisième pièce du cycle avant que le musicien n'intervertisse ces deux dernières en 1947. Tuonela est le royaume des morts, entouré d'un fleuve noir sur lequel nage un cygne de la même couleur. Le cor anglais, symbolisant l'animal funèbre, est omniprésent.

  • La troisième pièce est Lemminkäinen et Tuonela, inspirée du chant XV : le héros a été tué et sa mère vient chercher sa dépouille dans le fleuve bordant le royaume des morts et le ressuscite. Jusqu'en 1947, cette pièce était placée à la seconde place.

  • La dernière pièce est Le retour de Lemminkäinen, inspirée des chants XXIX et XXX : le héros rentre chez lui. Cette pièce a été profondément remaniée et notamment écourtée en 1896 par rapport à sa version initiale. La seconde version de cette pièce modifiée en 1897 a été créée le 1er novembre 1897.

Matthieu Denni