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Frère et sœur ou la force de la haine

Frère et sœur, un film de Arnaud Desplechin avec Marion Cotillard, Golshifteh Farahani, Melvil Poupaud

Pour qui parvient à s'extraire des clichés d'une certaine bourgeoisie parisienne (que l'action se déroule à Roubaix ne change rien à l'affaire tant toutes les cases de la bien-pensance sont cochées) et malgré les relents de règlements de compte personnels qu'il laisse imaginer, le dernier film de Arnaud Desplechin touche néanmoins juste dans sa description des ravages de la jalousie.

Car c'est bien au jeu de la rivalité permanente que se livrent le frère et la sœur, l'un tirant son succès d'écrivain du dénigrement systématique de sa sœur, actrice adulée, l'autre effaçant purement et simplement son frère de son existence. D'une enfance où l'un, Louis, aura continuellement été renvoyé à son insignifiance tandis que Alice aura perpétuellement trôné sur les espérances de ses parents, surgissent des adultes désemparés, incapables de prendre leur envol sans se brûler réciproquement les ailes. Comme s'il fallait que l'un meure pour que l'autre vive.

C'est d'ailleurs autour de la mort que va se jouer le drame. La mort des parents d'Alice et Louis qui ne permettra même pas la réconciliation, la tombe devenant l'ultime champ de bataille d'une guerre de positions inexpugnables. La mort de Louis qui n'a pas le courage de se jeter du haut de l'immeuble, tout ange déchu qu'il est, la mort d'Alice qui à force de cachets se perd dans les coulisses de sa propre vie, la mort qu'elle joue au théâtre chaque soir, la mort de la jeune fille accidentée qui n'est qu'un prétexte ou pire encore la mort du fils de Louis qui nous fait entrer par effraction dans un drame familial dont on croît qu'il est celui des Atrides mais se révèle d'une banalité triste à pleurer. 

Car, et c'est justement là que Desplechin touche juste, la jalousie n'a pas besoin de raisons. On peut se demander à juste titre ce que telle ou telle scène vient faire dans le déroulement du récit, qu'est-ce qu'elle explique ou si elle illustre mieux le propos du film, on ne comprendra jamais vraiment pourquoi Alice et Louis se détestent tant et pourquoi ils peuvent se réconcilier aussi facilement au lit (drôle d'endroit pour une réconciliation entre frère et sœur !) dans une quasi nudité originelle. 

Il aura suffi que Alice découvre que son frère a du talent, et peut-être plus qu'elle, pour que dans un souffle et un sourire, elle lui glisse "je te hais" avec cette facilité déconcertante qui existe parfois entre deux êtres qui vivent dans le même univers. Et de ces simples mots basculent leurs vies. 

Cette tension dramatique aurait été sans doute mieux servie sans les outrances des personnages à moins qu'elles ne servent justement à montrer à quel point la haine de l'autre les empêche d'aimer les autres. Que Louis déverse sa hargne sur le fils d'Alice, que celle-ci s'enrage contre un brave pharmacien qui n'en peut mais, tout cela ennuie le spectateur mais souligne l'immaturité de ces éternels enfants pour qui amis, amants, et même cette fan roumaine sans papier sans cesse renvoyée à sa nuit et son dénuement, ne paraissent être que des ombres sans saveur. 

L'irrationnel de la jalousie et son cortège de haines recuites sans explications ni logiques sont trop courantes pour que Desplechin ne nous touche pas mais on aurait aimé plus de profondeur et de constance dans le propos. Ainsi, la (vrai ou fausse ?) piste de l'inceste, largement soulignée par le passage biblique du Lévitique lu à la synagogue (forcément, puisque l'ami psychiatre est forcément juif…, de l'art d'enfiler les poncifs, de même qu'il fallait bien un petit frère homosexuel et un fils manifestement non genré) interdisant de "révéler la nudité de sa sœur, de son père, de sa mère, de son frère" et l'effacement de l'un et de l'autre, Louis redevenant professeur, (forcément à la Dead Poets Society) et Alice arrivant enfin au Royaume du Dahomey (!, là aussi sans pourquoi ni raison) sont typiques d'une fin ratée pour un film qui ne sait pas vraiment ce qu'il voudrait dire.

Pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse,

Roland Kauffmann

 

The Duke ou "Le paradis, c'est les autres"

 The Duke, un film de Roger Michel avec Jim Broadbent, Helen Mirren, Fionn Whitehead

Rencontre Pro-Fil du 19 mai 2022

The Duke est un parfait exemple de la manière dont le cinéma peut contribuer à populariser une philosophie auprès du plus large public et en même temps une belle démonstration de la manière dont le cinéma peut nous entraîner sur des fausses pistes. 

En effet, Roger Michel nous raconte une histoire parfaitement crédible ou en tout cas nous y fait croire sans que notre esprit soit arrêté par des invraisemblances pour finalement nous raconter le même évènement, à savoir le vol du portrait du duc de Wellington à la National Gallery de Londres en 1961, d'une toute autre manière, bien plus réelle. Une trame narrative et un dispositif scénaristique pour nous rappeler que le cinéma comme la vie est avant tout une histoire de point de vue, autrement dit de montage.

Au-delà de cet aspect formel qui fait de The Duke un cas d'école pour illustrer la différence entre crédible, croyable et réel - comme si finalement on y croyait parce qu'on a juste envie d'y croire, à cette histoire d'un Robin des Bois sexagénaire commettant un crime que "seule une bande organisée" ou le Docteur No (double référence à la fin de The Duke) pouvait commettre. Le spectateur est dupé alors que tout (ou presque) lui est montré et tout est dans le "presque".

Mais plus que la technique cinématographique, c'est la manière dont le message d'une philosophie profondément altruiste est tranquillement distillé auprès du public par le biais d'une comédie, bien plus référencée qu'il n'y paraît. Si la croisade de Kempton Burton pour la gratuité de la redevance télé est de l'ordre de David contre Goliath, la sympathie qu'elle provoque chez le spectateur du film est immédiate tout comme l'autre public auquel s'adresse le héros, c'est-à-dire le public de son procès. Burton est, comme l'affirme son avocat, un "bonhomme" en insistant sur la bonté foncière du personnage. Kempton Burton est un idéaliste qui croit simplement que l'homme vaut mieux que ce qu'il ne fait et en l'importance de l'altruisme. 

"Tu es moi et je suis toi, tu es ce que je te fais, je suis ce que tu me fais", cette magnifique définition que donne Burton de la vie en société est profondément ancrée dans la société britannique, pourtant réputée pour son libéralisme économique. Depuis Samuel Butler (Erewhon, 1872), Mandeville (La Fable des abeilles, 1714) et Thomas Hobbes (Léviathan, 1651), la philosophie britannique est traversée par le débat entre égoïsme et altruisme. Même la "main invisible" d'Adam Smith (Théorie des sentiments moraux,1759), pilier du libéralisme, doit se comprendre dans cette logique qu'il y a fondamentalement une recherche, non pas de son propre intérêt mais de l'intérêt d'autrui, dans le fonctionnement de la société. Et c'est cette croyance, au cœur du libéralisme, que promeut en réalité Kempton Burton sous ses traits de Robin des Bois. Lorsqu'il raconte son expérience fondatrice, alors qu'il risquait la noyade, qu'il a simplement patienté, persuadé qu'il était que quelqu'un allait venir à son secours, il affirme sa foi en l'humanité. 

Même s'il est licencié pour avoir pris la défense d'un immigré abusé, même si les apparences sont contre cette idée de la sympathie existant entre les hommes, Kempton Burton ne cesse d'y croire et de donner tort à Jean-Paul Sartre. Non les autres ne sont pas l'enfer mais le paradis, à la condition de les aimer comme soi-même. Une référence chrétienne qui n'est pas du tout explicite dans le film mais qui est la condition même pour que la philosophie libérale de l'altruisme puisse fonder une société.

Par son ton léger et "sympathique" justement, par la communion qui se met en place entre l'accusé, ses juges et le public, The Duke aborde, l'air de rien, des questions philosophiques de première importance sans même parler du sentiment de culpabilité de celui qui, croyant bien faire, se croit responsable de la mort de sa fille.

Pour le groupe de Mulhouse, Roland Kauffmann

En Corps ou comment incarner la grâce

En Corps, un film de Cédric Klapisch avec Marion Barbeau, Hofesh Shechter, Denis Podalydès 

Rencontre Pro-Fil Mulhouse du  28 avril 2022

Le protestantisme a du mal avec le corps d'une manière générale. Sa spiritualité est fondée sur la Parole, autrement dit ce que nous pouvons discerner de ce que veut nous dire l'Éternel à travers les Écritures et toute forme d'expression corporelle lui est a priori suspecte. Seule la musique trouve grâce aux yeux ou plutôt aux oreilles, du protestantisme traditionnel. 

Et pourtant, l'ode à la danse proposée par Cédric Klapisch dans En Corps est une véritable méditation existentielle sur la nécessaire et possible recherche de transcendance qui peut s'exprimer à travers la danse et, plus encore, dans ses deux aspects que l'on oppose souvent par facilité, la danse classique et la danse contemporaine. 

Passons sur le prétexte scénaristique de la reconstruction d'Élise, danseuse étoile qui se fait une entorse grave après avoir compris son infortune amoureuse dans les coulisses d'un ballet. L'intrigue dont on a tout compris d'avance laisse heureusement la place à la danse dans toute sa diversité, en tenant ses deux pôles, le ballet de l'Opéra et la troupe ultra contemporaine en passant par le hip-hop et ses battles. Les deux sommets des deux soirées de gala, au début et à la fin du film exaltent la complémentarité des deux formes qui réunissent la même intention, à savoir l'union de la recherche de transcendance. 

L'une cherche à s'élever vers le ciel en se détachant de la terre quand l'autre s'enracine dans la terre pour y chercher le ciel. 

Et s'y conjuguent la même recherche de vérité de l'être, à la fois hors de lui-même et au plus profond de lui-même. La perfection qui se concrétise par la quête du beau, du vrai et du bon est atteinte, non pas lorsqu'on atteint le but, inatteignable par définition mais dans sa recherche elle-même. Comme Dieu qui ne peut s'inclure dans un moment ni dans un espace car alors il ne serait plus Dieu, la perfection ne peut être contenue ni trouvée car elle serait alors figée et imparfaite parce qu'elle ne pourrait plus s'améliorer. 

C'est la leçon de En Corps, qui non content de réconcilier le ciel et la terre, montre à l'exemple de la Bible que l'on ne peut jamais atteindre à la perfection mais qu'il s'agit de toujours "s'efforcer d'être parfait" ou pour le dire en langage biblique "Soyez saint comme Je suis saint". C'est toujours "tendre à", "tendre vers…" en sachant que la perfection ne peut être atteinte sauf à ne plus être parfaite car l'amélioration fait partie de la perfection, la recherche est indissociable du but. 

Et comme les danseurs qui cherchent à incarner cette perfection par le mouvement, il nous faut "donner chair à la Parole du Christ", c'est-à-dire lui donner une forme dans notre monde, et elle ne peut être, comme pour le danseur qu'au prix d'un effort permanent ou pour le dire avec les mots d'Albert Schweitzer: "La maturité à laquelle nous devons tendre consiste à devenir, au prix d'efforts continus, de plus en plus véridiques, de plus en plus purs, de plus en plus pacifiques, de plus en plus débonnaires, de plus en plus indulgents, de plus en plus miséricordieux". 

Voilà une belle manière de danser sa vie et d'incarner la grâce à notre tour; 

Roland Kauffmann pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse

Maigret ou la quête de l'innocence

Maigret, Patrice Leconte avec Gérard Depardieu

C'est dans l'attachement et la préoccupation pour l'autre qui seules permettent de rompre la solitude d'être soi que se trouvent à la fois "la métaphysique de Simenon, (…) bien plus horizontale que verticale"1 de Georges Simenon et la piste éthique que le réalisateur nous propose subtilement.

Une jeune fille est retrouvée morte, lardée de coups de couteaux, dans un square parisien. Le commissaire Maigret, du 36 Quai des Orfèvres, va enquêter sur l'identité de la "Jeune Morte" (titre du roman policier adapté ici par Patrice Leconte).

Comme souvent dans les aventures de Maigret, l'intrigue a moins d'importance que la manière de la résoudre et l'atmosphère générale qui est loin de tout extraordinaire. Au contraire, la banalité, pour ne pas dire la conformité, de la vie de Maigret rejoint celle des victimes, la vraie, celle dont on apprendra qu'elle "s’appelait Louise", et la potentielle, Betty, autre proie possible pour les suspects qui sont bien les "coupables" comme ils nous apparaissent dans les premières scènes du film.

Ce qui compte bien plus que l'intrigue, c'est l'attention aux faibles, aux ignorés, aux "figurants" qui motive le commissaire. Aux grands mots de Justice, Ordre ou Punition, il préfère chercher "à comprendre ce qui pousse une fille comme Louise/Betty à quitter ses parents et à venir se perdre dans la ville". Louise et Betty sont en effet des figures inversées, l'une est orpheline et est venue à Paris chercher son père disparu, l'autre a quitté sa province et ses parents qui l'aiment pour chercher l'aventure. Autant l'une est effacée, autant l'autre est solaire et elles renvoient l'une et l'autre au mystère de la fille de Maigret, dont on apprend la mort mais sans en connaître la raison.

C'est bien pourquoi, Maigret, lorsque Kaplan lui dit "Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre un enfant" peut répondre sincèrement "Si". Qui répond à ce moment-là ? Maigret ? ou Gérard Depardieu ? Le personnage ou l'acteur ? Les deux bien sûr mais aussi le réalisateur qui n'ignore pas que Simenon a lui aussi perdu une fille (bien après l'écriture de ce roman).

L'attention, l'empathie (ou pourrait-on dire la tendresse ?) dont Maigret fait preuve envers les innocentes Louise/Betty et surtout son opiniâtreté à découvrir l'identité de Louise et à protéger Betty, alors même qu'il n'a plus goût à la vie, privé qu'il est de sa pipe et des fameux sandwichs jambon-beurre, rompent sa solitude. C'est en se préoccupant de Betty/Louise et en se dé-préoccupant de lui-même et de ses problèmes de santé qu'il retrouve le sourire lorsque Betty et Mme Maigret sont attablées.

Pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse

Roland Kauffmann

1 Berthier Patrick, « Métaphysique de Simenon », Études, 2003/5 (Tome 398), p. 651-661. DOI : 10.3917/etu.985.0651. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-2003-5-page-651.htm

Un autre monde ou comment retrouver son humanité

Un autre monde, Stéphane Brizé

Anne et Philippe Lemesle divorcent. Banalité d'autant plus triste que ce n'est pas pour une infidélité ni pour une disparition de l'amour, ces deux-là s'aiment toujours et aiment leurs enfants. Mais Philippe a une maîtresse, l'entreprise où il exerce la fonction de directeur de site de production. 

Une maîtresse exigeante puisqu'elle n'hésite pas à lui demander, après le sacrifice déjà consenti de sa vie de famille, de sacrifier également sa dignité en prenant à son compte un nouveau dégraissage de la masse salariale qui n'a d'autre justification que la satisfaction des actionnaires. Et encore! En effet, la multinationale fait des profits records mais il faut prouver son "agilité", sa "réactivité", sa "capacité à répondre". Et chaque réunion du comité de direction est l'occasion d'une nouvelle acceptation, d'une nouvelle soumission volontaire.

Mais dans cet univers de renoncement, la rédemption surgit par un sursaut ou plutôt la maladie de Lucas, le fils d'Anne et Philippe. Ceux-ci, résignés à leur séparation malgré leur amour, parce qu'il faut bien vivre et assurer l'avenir professionnel, se retrouvent à son chevet et dans cette intimité partagée redécouvrent avec lui le sens de la vie, la nécessité de l'attention à l'autre et au respect de soi dans toutes les circonstances. D'une émouvante fragilité, Anne (Sandrine Kiberlain) passe du sentiment de la perte à celui de la reconstruction tandis qu'en parallèle Philippe (Vincent Lindon) va de renoncements en renoncements jusqu'à se perdre dans le mensonge éhonté.

Et c'est au moment d'une ultime humiliation, au détour d'une proposition indécente de la responsable France (Marie Drucker) qui lui demande de faire plonger avec lui, son ami, directeur des opérations, sans d’ailleurs aucune garantie pour lui-même, que Philippe aura le choix entre continuer à sacrifier les autres, (les "décimer" au sens propre : une réduction de 10% des effectifs), au prix de sa propre perte ou renoncer à la soumission pour retrouver le sens de son existence. 

La lettre finale de Philippe adressée à la direction France est ainsi un manifeste pour cette "liberté (qui) a un coût mais (…) n'a pas de prix" comme n'en ont pas non plus l'honneur et la dignité. En remerciant sa direction de lui avoir fait comprendre "quel homme méprisable, (il est) devenu, un homme que personne n'aimerait avoir comme ami, comme père ou comme mari", il est entièrement dans la signification de l'antique commandement "Honore ton père et ta mère". En effet, que celles et ceux qui nous aiment (ici Anne et Lucas ou son ami) puissent être fiers de nous et de notre comportement, préserver notre dignité dans toutes les circonstances, voilà ce qui est au cœur de l'éthique chrétienne et du 5e commandement.

Par le portrait qu'il brosse d'un univers managérial où les mots et les valeurs sont inversés, où la ""réussite" signifie la liquidation successive des hommes et des femmes, où la loi est une contrainte, où le profit des uns est "un effort collectif", où une "solution" est une dégradation des conditions pour tous, Stéphane Brizé nous offre un film nécessaire pour comprendre la contamination de notre monde contemporain, hors du seul cadre de l'entreprise, par un langage dénué de sens sinon celui de soumettre chacun à une logique aliénante et déshumanisante.

Pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse,

Roland Kauffmann

À quoi sert-il de gagner le monde si on perd son âme ?

Illusions perdues, un film de Xavier Giannoli

Aux Grandes espérances de Dickens s'opposent ces Illusions perdues de Balzac et c'est toute la force de Xavier Gianolli de nous montrer à quel point toute idée de bonté et de confiance peut sombrer sur l'autel d'une gloire aussi factice que futile et éphémère. 

Car précisément là où Dickens, à travers son héros Pip, nous montre qu'à force de bonté il est possible de vaincre le mal tel qu'il se manifeste dans les chausses-trappes de la société, celui de Balzac, Lucien Chardon, dit de Rubempré, est le miroir d'une forme de permanence de la corruption à tel point qu'on en vient à douter de la bonté de ses intentions comme de celles de tous les protagonistes. 

Seule Coralie, l'actrice de boulevard, semble sincère dans son amour pour son beau Lucien mais qu'en est-il de l'aristocrate Louise ? Quant à Lousteau, journaliste pourri jusqu'à la moelle, au moins autant que son patron Finot, il a au moins le mérite de la lucidité en ce qui le concerne et celui de la constance dans la perversion. Pourtant, il aurait pu en aller autrement, si seulement Lucien avait suivi son premier penchant, celui de son admiration pour le poète adverse, Nathan, lequel lui aussi en vient à avoir une amitié sincère pour ce jeune natif d’Angoulême qui voudrait tant réussir à Paris et devenir riche et célèbre. Mais à quel prix ?

Car il va tout perdre ! À force d'avoir voulu jouer sur tous les tableaux, d'être à la fois Libéral et Monarchiste, populaire et élitiste, amoureux et indifférent, d'avoir crû que puisqu'il était à lui-même à vendre tout le monde devait aussi l'être. Et c'est à l'ascension puis à la déchéance d'un "Grand homme à Paris" (titre original de l'ouvrage qui compose le second volume de la trilogie réunie sous le titre de "Illusions perdues") que Giannoli nous fait assister. D'une caméra sèche et pourtant sensuelle, il décortique pour nous les faux semblants qui font le quotidien de ces avides de célébrité, de pouvoir et de succès. De ce temps là comme du nôtre.

Et nous voyons Lucien perdre son âme en vendant sa plume et avec elle ses idées, son art et son amour pour Louise et Coralie, car il n'aime en réalité que l'image qu'il a d'elles et ce qu'elles pourraient lui apporter de gloire supplémentaire. À ce jeu, le monde est toujours plus fort et il ne sert décidément à rien de vouloir le gagner si on perd ce qui fait son originalité, si on trahit ce que l'on est au plus profond de soi et si on travestit ses sentiments pour plaire à ces ombres folles. 

Illusions perdues est ainsi une leçon de vie pour jeunes poètes, jeunes artistes ou tout simplement pour tous ceux qui croient avoir quelque chose à dire et à apporter au monde qui les entoure, à savoir qu'il faut cultiver ce qui nous rend unique au prix de la renommée s'il le faut plutôt que l'inverse. 

Roland Kauffmann pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse

Changer l'avenir et le passé ? la justice !

Au-delà de la dimension féministe à laquelle Le dernier duel, le dernier film de Ridley Scott, renvoie inévitablement, c'est d'abord de justice dont il y est question. 

En effet, l'enjeu de la confrontation entre Marguerite de Carrouges, Jean de Carrouges, son mari et Jacques le Gris, ami du précédent, racontée en trois volets dont les ressemblances et les dissemblances révèlent toute l'ambiguïté de la compréhension des sentiments et des intentions, est avant tout de "rendre justice". 

Et à une justice humaine, engluée dans ses contradictions et ses rapports de force et de pouvoir, où les intérêts des puissants et des institutions n'ont d'égales que la désinvolture et la résignation avec lesquelles les choses sont acceptées dans leur simple évidence, Jean de Carrouges oppose le jugement de Dieu, l'ordalie, le duel judiciaire dont l'issue est censé révéler la vérité puisque Dieu est le seul susceptible de la connaître et qu'il ne peut mentir, lui!

Nous voyons donc trois fois la même histoire mais racontée d'un point de vue différent et l'histoire est différente même si elle est toujours la même comme le fleuve de la vie qui est toujours identique mais toujours différent selon le moment où on le regarde et selon le point de vue que l'on adopte. Car tout coule mais il importe de ne pas s'y résigner et de ne pas laisser les choses couler ainsi que le voudrait Jacques le Gris. Marguerite et Jean, chacun à sa manière et pour ses raisons, vont refuser cette évidence qui voudrait que tout ce qui a toujours été continue simplement d'être. 

Et ils vont demander justice et en fonction de la justice qui sera rendue, le cours des évènements n'en sera certes pas changé, il y aura toujours eu trahison de Jean par Jacques et relation sexuelle entre Jacques et Marguerite. Mais la justice dira si cette relation était aussi ou non une trahison de Marguerite envers Jean. 

La justice passera et dira qu'il y a eu viol et ainsi le passé en sera fondamentalement changé malgré tout puisque l'évènement sera qualifié à posteriori. Ce qui est fondamentalement changé, c'est aussi l'avenir de chacun des protagonistes. À la mort promise en cas de défaite succède la vie, issue de la victoire certes, mais la vie de Jean et Marguerite sera profondément différente de celle qu'ils auraient eu si le silence l'avait emporté aux dépends de la justice. 

Ainsi, plus qu'un grand spectacle médiéval plaisant, Le dernier duel est aussi une réflexion profonde sur le refus de tout fatalisme et de toute résignation car ni l'avenir ni le passé ne sont écrits tant que la justice n'a pas dit son dernier mot.

Pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse,

Roland Kauffmann

Drive my car, ou « Laisse les morts enterrer leurs morts »

La rencontre entre Yûsuke, metteur en scène de théâtre célèbre et Misaki, jeune femme anonyme se déroule dans et autour de la Saab 900 turbo rouge de collection qui donne son titre au film. Derrière l'apparente maîtrise dont ils font preuve, sur les plateaux pour lui et sur les routes pour elle, l'un et l'autre sont enfermés dans la tristesse d'un deuil qui a figé leur existence et l'a transformé en errance.

Après la mort de sa femme Oto, Yûsuke se refuse à rejouer la pièce de Tchekov, Oncle Vania, qu'il voit désormais comme une métaphore de l'échec de sa propre existence. Muré dans le sentiment de la perte, il n'en écoute pas moins en permanence dans le radiocassette de la voiture le texte de la pièce lu par son épouse défunte, gardant ainsi cette dernière en permanence à ses côtés comme le fantôme de son amour. Misaki a pris la route après un tremblement de terre qui a emporté sa maison tuant sa mère, partie du nord du Japon, elle s'est arrêtée à l’extrême sud attendant l'occasion de continuer sa fuite. Elle pense qu'elle aurait pu sauver sa mère mais qu'elle s'est abstenue de lui porter secours. Yûsuke est persuadé que s'il n'avait pas tardé à rentrer chez lui, il serait arrivé avant que Oto ne fasse son attaque cérébrale. Misaki et Yûsuke partagent un même sentiment de culpabilité, de cette idée que les choses auraient pu être différentes si on avait été à un autre endroit.

C'est dans le contraste entre l'intimité de la voiture et cet autre huis-clos que sont les répétitions théâtrales que l'un et l'autre vont se libérer réciproquement, sans morale ni leçon, sans excuses ni faux-semblants mais en se confrontant chacun à la peine de l'autre et prenant ainsi conscience de n'être pas coupables sans qu'il soit besoin de démonstration ou de sermons à la manière des amis de Job. Il peuvent ainsi reprendre le cours de leur vie, chacun de son côté mais riches de liberté et de vérité. L'un et l'autre aura reçu l'histoire de l'autre et retrouver sa propre place pour repartir sur la base d'un nouveau récit fondateur. Maintenant qu'ils sont délivrés de leurs morts, Misaki et Yûsuke peuvent reconstruire leur vie. Elle a trouvé un père, ou au moins un « oncle » (Vania), tandis qu'il a trouvé une fille, ou au moins une « nièce » (Sonia) avec qui partager « une vie lumineuse, belle, harmonieuse, qui nous donnera de la joie ». Une proximité soulignée par le fait que Yûsuke donne sa si précieuse voiture à Misaki qui n'est plus le chauffeur d'un autre mais conduit maintenant sa propre vie.

Drive my car est un film sur l'art de l'écoute. Le réalisateur Ryusuke Hamaguchi entremêle sa propre méthode de direction d'acteurs, basée sur l'appropriation des textes et des personnages par la lecture répétitive, avec la direction théâtrale de Yûsuke. D'autant que les personnages de la pièce jouent tous leur rôle dans leur langue natale, l'enjeu pour le metteur en scène comme pour le réalisateur alors de faire émerger un langage commun de cette moderne Babel et cela ne peut passer que par l'émotion, « puisque je ne comprends pas ce que tu dis, je dois me baser sur l'émotion que tu partages pour pouvoir dire mon propre texte et jouer mon rôle ». La trame narrative de Drive my car est tout entière tournée vers cette simple question : comment transmettre ce qui est de l'ordre de l'émotion et de la vie intérieure sans perdre ou trahir cette vérité ?

Pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse, Roland Kauffmann 

Drive my car, 2h59min

Ryusuke Hamaguchi

1917, être ou ne pas être un héros

Printemps 1917, journée tranquille sur le front pour deux jeunes soldats britanniques, Blake et Schofield, qui reçoivent la mission de traverser les lignes allemandes pour annuler l'ordre d'attaque le lendemain à l'aube d'un bataillon dans lequel se trouve le frère de Blake. Le repli allemand est un piège, le bataillon sera massacré si Blake et Schofield ne remplissent pas leur mission. Commence alors pour eux un voyage au bout de l'enfer.
Indépendamment des incohérences militaires (comment imaginer un bataillon entier, installé dans une tranchée en lisière de forêt dans une campagne immaculée sans aucun moyen de communication ? Comment confier une mission si importante au destin aléatoire de deux pauvres bidasses alors que des régiments entiers font mouvement au même moment ?), Sam Mendes nous place avec ses héros dans l'éternelle question de savoir quand, comment et pourquoi se surpasser au mépris de sa propre vie pour un enjeu infiniment supérieur. Le dispositif technique de l'apparent plan séquence unique met le spectateur véritablement à hauteur d'homme. Nous accompagnons Blake et Schofield et partageons leurs dégouts, leurs peurs mais aussi leurs espoirs. Au moment de la mort de Blake, Schofield prend sur lui seul la mission et ira jusqu'au bout, non par héroïsme ou volonté de décoration mais par simple devoir d'humanité de faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauver la vie de ses frères d'armes.

1917 n'est pas un film de guerre mais une fiction sur la guerre ! Une exploration de cette forme d'abnégation qui fait qu'un individu ordinaire tel que Schofield, sans aucune espèce de prétention, ne demandant rien d'autre que de survivre lui-même, en arrive à se surpasser sans jamais céder à aucune forme de découragement. En allant jusqu'à risquer sa propre vie pour ceux qui sont ses semblables, de jeunes hommes (rarement la jeunesse des soldats de la première guerre mondiale n'a été aussi bien montrée) arrachés à leur vie de famille, Schofield est pourtant un héros anonyme dans un épisode dérisoire de ces immenses boucheries que furent les grandes offensives d'infanterie. Restent de magnifiques moments de grâce qui montrent que même au plus sombre de la guerre, l'humanité garde une lumière.


La Vérité ou le refus du faux-semblant

Deux actrices superbes et un réalisateur talentueux pour une variation sur l'art de faire du vrai avec du faux, autrement dit sur la comédie de la vie ou comment savoir où commencent respectivement la vie et la comédie ?

Dialogue entre une mère, Fabienne (Catherine Deneuve), et une fille, Lumir, (Juliette Binoche) où les autres protagoniste servent de révélateurs, de candides ou de témoins, mais tout se joue autour de l'absence.

L'absence de Sarah, dont on n'apprend rien si ce n'est l'importance tant pour l'une que pour l'autre, chacune cherchant à constater cette importance que Fabienne tait alors que Lumir ne cesse de la fantasmer. Tout se passe comme si à défaut d'avoir eu la mère rêvée, Lumir désespérait de ne pas avoir été la fille d'une autre, de cette autre pourtant si proche de sa mère, double, sœur, concurrente ?

S'ajoute au trouble de ce jeu de la vérité, l'irruption d'un film dans le film où la mère se retrouve dans la situation de la fille délaissée par une mère obsédée par son désir de vie éternelle, comme l'est l'artiste elle-même, ou à tout le moins de continuer à vivre même s'il faut pour cela passer à côté de la vie de ceux qui l'aiment, comme le fait l'artiste elle-même.

C'est quand la vérité de la vie fait irruption sous la forme d'une émotion enfin éprouvée comme fait, comme si la vie ne pouvait être vraie que par l'émotion, que Fabienne parvient enfin à la forme juste, qu'elle parvient à produire le simulacre de la vie comme s'il avait fallu vivre pour apprendre à à simuler la vie.

Méditation douce sur le sens de la vie, La vérité interroge notre rapport au temps qui passe et à tous les simulacres que nous installons dans nos existences pour faire croire aux autres que nous existons. Tout ce qui nous éloigne de ceux que nous aimons, nos ambitions, nos carrières, nos désirs, notre appétit de vivre vaut-il vraiment la peine de se passer de ceux que l'on aime ? Sans doute qu'il nous faut réapprendre la limite pour trouver la juste place, la bonne distance pour ne pas tomber dans le faux-semblant.

1h 48min / Drame
De Hirokazu Kore-eda
Avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke
Nationalités française, japonaise

Une vie cachée ou plutôt une vie voulue

Martin Luther, au moment de définir ce qu'était selon lui La liberté du chrétien (1520), faisait du chrétien un homme libre dans toutes les questions spirituelles et un serviteur (un esclave) dans toutes les questions temporelles. L'enjeu éthique de Une vie cachée est justement de montrer à quel point ce refus d'allégeance au pouvoir, que les autorités religieuses renvoient à l'ordre du temporel et donc de la soumission ("Tout pouvoir vient de Dieu" explique l'évèque à Franz et Fani pour justifier le devoir d'obéissance à l'ordre d'allégeance) est en réalité de l'ordre du spirituel et donc de la liberté du chrétien qui ne doit en aucune manière se soumettre à l'injustice.

C'est justement cette liberté que Franz affirme lorsqu'il refuse de signer le document qui pourrait le libérer. Il se considère comme parfaitement libre, bien qu'en prison, parce qu'il a le choix de persévérer ou de renoncer. Alors que ses juges ou encore son avocat n'ont d'autre choix que de continuer à se compromettre avec le régime, Franz dispose du plus grand bien possible, à savoir la parfaite disposition de soi-même. 

À contrario d'une soumission à l'ordre établi, parce qu'il serait justement établi par Dieu, Franz pose l'éternelle question de la responsabilité de l'homme dans le désordre du monde. Le contraste entre la beauté du monde lorsque l'homme y est à sa place, en tant que cultivateur, et la laideur de ce même monde lorsque l'homme y exerce sa violence et son appétit de pouvoir, montre la nécessité de la résistance et du refus de cet ordre du monde.

À travers l'histoire de Franz Jägerstätter, Terrence Malick nous renvoie à une autre idée luthérienne fondamentale à savoir celle de la "vie voulue" (ein williges Leben) au sens d'une vie pleinement assumée et réfléchie, en pleine conscience à la fois de ses impératifs éthiques, (les considérations politiques de Franz) et de ce à quoi il se découvre appelé, l'exigence d'une vie qui dépasse toutes les autres considérations, autrement dit la transcendance. Martin Luther voyait en Marie le parfait exemple de cette "vie voulue", lorsqu'elle dit "Je suis l'humble servante (esclave) du Seigneur, qu'il me soit fait selon sa volonté". Franz Jägerstätter montre la même détermination loin de toute résignation.

En évitant de suivre la biographie réelle de Franz Jägerstätter, Terrence Malick évite l'écueil du biopic hagiographique du héros, forcément résistant parce que catholique convaincu. La béatification, intervenue en 2007, participant à une relecture a posteriori dont l'Église est accoutumée depuis longtemps. Terrence Malick parvient à déconfessionnaliser son sujet et à introduire la part de doute et d'incertitude dans le cheminement intérieur de Franz. Non seulement dans son propre cheminement d'ailleurs mais aussi dans le dialogue constant avec son épouse Fani.

C'est tout le propos de la première partie du film, jusqu'à son geste de refus dans la cour de la caserne, que de nous montrer comment cette conviction se construit entre eux dans le bonheur de leur vie quotidienne au rythme des saisons mais déjà obscurci par les tensions au sein du village en raison des positions politiques exprimées par Franz qui passe déjà pour une forte tête en refusant de contribuer à la collecte pour les soldats blessés. 

Après son geste de refus, la seconde moitié du film interroge les enjeux du refus et les multiples possibilités d'accommodements avec sa conscience qui sont offertes à Franz. Refusant aussi bien de transiger que de se poser en donneur de leçon, refusant de juger et de condamner ses juges (magnifique scène avec le juge Lueben interprété par Bruno Ganz), c'est toujours avec Fani qu'il confirme sa décision lorsqu'au moment de signer le papier qui pourrait le libérer, il cherche son consentement comme le faisait John Proctor auprès de sa femme Élisabeth, dans la pièce Les sorcières de Salem, d'Arthur Miller, adaptée au cinéma par Jean-Paul Sartre avec une mise en scène de Raymond Rouleau.

Les croyants peuvent voir dans Une vie cachée, un témoignage de résistance au nom de la foi mais sans pour autant que cela soit la seule lecture possible. Franz invoque aussi bien sa foi que sa volonté de laisser à ses enfants un monde où il serait digne de vivre, il tire sa force autant de l'amour de sa femme que de sa conviction religieuse. Terrence Malick parvient ainsi à explorer les enjeux et les risques d'une décision au nom de la liberté de conscience dans une perspective qui peut être à la foi chrétienne, religieuse ou éthique. Il atteint ainsi un haut degré d'universalisme sans pour autant jamais perdre de vue la dimension individuelle et les conséquences concrètes de la décision, évitant ainsi tout angélisme et tout manichéisme. 

C'est pour l'ensemble de ces raisons, outre la stricte qualité technique et les qualités d'interprétation, que le jury œcuménique du Festival de Cannes2019 a décerné son prix à Une vie cachée.

J'accuse ou le courage de la vérité

Malgré les polémiques liées au passé de Roman Polanski, sa version de l'Affaire est particulièrement convaincante tant par la qualité de son interprétation et de sa réalisation que par le parti-pris choisi.

En se plaçant du point de vue du colonel Marie-Georges Picquart, archétype de l'officier français, né en Alsace comme Alfred Dreyfus (à Strasbourg, à Mulhouse pour Alfred Dreyfus) et ayant dû quitter la région après la défaite de 1870, Polanski met en lumière l'antique vertu de la franchise ou, pour le dire avec les mots de Michel Foucault, du "Courage de la vérité".

Cette vertu de la parrêsia, que le Nouveau Testament, qualifie indifféremment de "confiance" (Hébreux 3,6), "liberté" (Éphésiens 3,12) ou encore "d'assurance" (Philippiens 1,20) est en effet au cœur du film comme de l'Affaire. Car, dès l'instant où Picquart est convaincu de l'innocence de Dreyfus, il accepte le risque de tout perdre, comme Zola qui sait qu'en publiant son article "J'accuse", il se place délibérément sous le coup de la nouvelle loi sur la presse de 1881.

En affrontant le déshonneur, la prison et la haine populaire, Picquart est un de ces hommes ordinaires, qui, comme le voulait Boileau, peuvent "être des héros sans ravager la terre", simplement en faisant ce qui est juste. En considérant également qu'il y a plus d'honneur pour la Nation et pour l'armée dans le rétablissement de la vérité que dans la continuation du mal. Car le bien se distingue justement du mal par le fait qu'il n'existe pas sans courage ni vérité qui sont les seuls moyens d'arrêter la prolifération du mal.

Outre cet impératif moral, J'accuse nous montre aussi le changement d'un homme, antisémite assumé à l'orée du film et membre fondateur de la Ligue des Droits de l'Homme après son propre combat pour la réhabilitation de Dreyfus. Une manière de dire que nous ne sommes jamais condamnés à vivre dans le mal et qu'une rédemption est vraiment possible ici-bas.

Papicha ou l'esprit de résistance

Au début des années 90, juste au début de la "Décennie sanglante" qui allait déchirer l'Algérie, Nedjma et ses amis sont des jeunes filles aspirant simplement à vivre leur vie affranchies des codes et des convenances d'une société patriarcale.

Mais le totalitarisme religieux rôde déjà. Des affiches de promotion du hijab iranien s'infiltrent jusque dans les murs de la cité universitaire. De petits commandos de femmes intégralement couvertes se chargent d'imposer un nouveau code vestimentaire, signe d'une oppression d'autant plus forte qu'elle se fonde sur une prétendue légitimité religieuse et n'hésite plus à tuer.

Si l'ambition initiale de Nedjma d'organiser un défilé de mode à l'intérieur de la Cité peut paraître dérisoire et futile au vu du danger et des risques qu'elle encoure et fait encourir à ses amies, c'est pourtant bien dans la revendication de ces choses apparemment futiles que se trouve la revendication essentielle: que justement de telles choses n'aient plus d'importance et surtout pas celle de risquer sa vie pour cela.

Nedjma se découvre résistante lorsque sa sœur journaliste est tuée. Et son opiniâtreté à organiser son défilé, malgré les embûches est une forme d'hommage à cette sœur, tout comme son refus de quitter l'Algérie pour un exil français où elle n'aurait plus eu que la liberté relative d'une épouse. C'est au nom des idéaux de sa sœur, sans qu'il soit utile de les expliciter, tant elle apparaît comme un modèle de liberté et d'indépendance. C'est dans le sang de cette soeur qu'elle va teindre ses premières robes.

Pour ne pas laisser la victoire sans combattre aux intolérants, pour ne pas abdiquer sa liberté, pour refuser toutes ces petites lâchetés qui font le lit des régimes d'oppression, Nedjma ira au bout de son idée. Aujourd'hui que reviennent de tous côtés, les intolérances religieuses avec leur cortège d'interdits et d'obligation, Papicha résonne comme un appel à la résistance, à sa manière, en recherchant ce qui est beau contre l'omniprésence du laid et l'avilissement des âmes qui l'accompagne.

Un appel d'autant plus important qu'il s'inscrit dans le contexte de la "nouvelle révolution algérienne" de 2019 qu'il faut suivre de très près.

Roland Kauffmann

Un film de Mounia Meddour

Tant va la cruche à l'eau...

… qu'elle se casse!

Ainsi de La lutte des classes de Michel Leclerc co-écrit avec Baya Kasmi où l'histoire de ce couple de bobos, confronté à sa propre désillusion quant à la mixité sociale devenue impossible dans une ville de banlieue parisienne.

On y croit pourtant à leur sincérité et à leur désarroi quand leur fils Corentin se retrouve seul "petit blanc" alors même qu'il est "blanc-beur". On espère avec eux que l'ascenseur social fonctionne encore et on désespère quand Sofia se rend compte qu'elle n'est jamais que l'arabe de service dans le cabinet d'avocat. Elle qui,enfant, rêvait depuis sa tour d'habiter un jour dans une de ces petites maisons proprettes avec jardin qu'elle voyait de sa fenêtre. Paul, lui, musicien punk anti-social mais voulant à toute force faire société avec des gens qui sont aussi différents de lui qu'il l'est de la bonne société bourgeoise.

C'est l'effondrement, au sens propre d'un des piliers de ce que l'on appelle encore le "pacte républicain". Pour qu'il y ait "pacte", il faut encore que les promesses soient tenues or la République est ici celle du délaissement et du chacun pour soi dans son enfermement et ses faux-semblants. C'est l'école qui s'effondre à force d'avoir peur des mots et des réalités qu'ils désignent. Le réalisateur et sa scénariste (son épouse à la ville) semblent avoir eux-mêmes peur de ce qu'ils montrent, de cette société où des enfants peuvent s'envoyer en enfer avec la "bénédiction", plutôt la "malédiction" des parents, où la religion est plus présente dans l'école publique que dans l'institution privée catholique, où un enfant de neuf ans doit revendiquer "d'être quelque chose" pour exister, peu importe en quoi l'on croit, la seule chose qui importe c'est d'être "croyant".

En posant la question, Michel Leclerc n'ose pourtant pas aller au bout de sa charge contre cette assignation à une identité, qu'elle soit croyante, ethnique ou sociale. Il lui faut une fin heureuse et c'est un voile musulman, mais "fabriqué en Chine", qui devient la solution avant le charivari final. Quand on oublie le "grand soir" et qu'on ne veut pas "l'apocalypse", ne reste plus que la bacchanale où tout se vaut. Derrière la farce, la manipulation gâche le film qui nous laisse bien malaisants.

Grâce à Dieu ou "ce que tu feras au plus petit de mes frères"

Fidèle à sa manière d'entrelacer les histoires, François Ozon nous raconte celle de trois victimes de Bernard Preynat confrontées à l'aveuglement du cardinal Barbarin et avec celui-ci de l'institution catholique romaine.

On ne peut en effet qualifier Bernard Preynat de "Père Preynat" comme le font encore bien des commentateurs de l'affaire réelle car c'est justement dans cette ambiguïté de paternité au sens le plus patriarcal du terme que se cachent à la fois le ressort de l'agression sexuelle et sa dissimulation. Car ici tout est affaire de faux-semblant.

Faux-semblant de ces autorités religieuses qui savent tout depuis des années et veulent faire croire que la prière et le jeûne seraient capables de remplacer la justice.

Faux-semblant de ce cardinal qui se retranche devant la volonté du "Saint Père", "J'ai fait ce que Rome m'a dit de faire", parole d'une terrible banalité du mal que nous savons depuis Hannah Arendt faire le lit de toutes les compromissions.

Faux-semblant que ce Notre Père, prière imposée à Alexandre, obligé de tenir la main de son agresseur sans que celui-ci n'ait le moindre remord.

Faux-semblant que cette Église qui dans un magnifique plan d'ouverture prétend surplomber la ville depuis la basilique de Fourvière, la dominer et faisant mine de la bénir, une "bénédiction" d'oppression en réalité. C'est là que se trouve la charge de François Ozon et que son cinéma se fait combat pour les opprimés, les sans-voix, ceux qui n'ont d'autre ressources que la solidarité et le courage. C'est ce regard, tranquille et déterminé, d'Emmanuel qui à la fin du film lève les yeux vers cette même basilique de Fourvière, qui est porteur d'espérance vers cet Autre largement plus grand que l'Église qui prétend le représenter.

Car Alexandre, François et Emmanuel, les trois représentants des dizaines d'autres victimes ne se battent pas seulement pour se restaurer, pour reconstruire leur propre image détruite ni pour leur guérison. Ils se battent pour quelque chose de plus grand qu'eux-même, plus grand même que cette Église qui se barricade derrière la grâce de Dieu pour recommencer encore et encore.

Alexandre, François et Emmanuel se battent pour les autres victimes et contrecarrer l'idée atroce que ce serait l'Église qui serait victime des agissements du diable. Une Église qui n'a pas la force de l'Évangile pour résister au mal est un arbre pourri car c'est à ce que vous ferez aux plus petits d'entre mes frères que l'on reconnaîtra ce que vous êtes.

Roland Kauffmann

Le site internet de La Parole libérée, l'association d'aide aux anciens du groupe saint Luc et aux victimes de pédophilie en général.

Edmond ou aime-toi comme ton prochain t'aime

"Mets ta vie en scène pour éviter que d'autres ne le fassent à ta place", telle pourrait être l'une des leçons de cet excellent "Edmond" d'Alexis Michalik.

En effet, le réalisateur réussit un subtile mélange entre littérature, mise en scène théâtrale et réalisation cinématographique ainsi qu'entre fiction et réalité historique.

Utilisant à propos, les diverses particularités de chacun des trois arts (littérature, théâtre et cinéma), il entraîne ses personnages et ses spectateurs dans le tourbillon de la création. Devenus témoins des pièges et des secrets du théâtre, émus par l'effet romanesque d'une histoire d'amour qui comme toute les histoires d'amour est faite de masques et de vérité, le spectateur est aussi l'acteur du film. Car ce sont à la fois ses émotions et son intelligence qui sont mobilisés.

Comme Edmond, toujours sur la crête de l'abandon et de la résignation mais reprenant confiance en lui parce que d'autres lui font confiance de diverses manières. Qu'il s'agisse de son épouse Rosemonde, de Jeanne son admiratrice et sa muse, de Sarah Bernhardt, de Coquelin, de son ami Léo ou encore de cet extraordinaire bistrotier noir et poète, Honoré, c'est une chaîne de confiance qui permet à Edmond de sublimer son art.

S'il invente le personnage de Cyrano que nous connaissons aujourd'hui, le message d'espoir d'Edmond Rostand (en tout cas selon Michalik) est bien que l'on ne se fait pas tout seul mais que nous avons un immense besoin des autres pour nous encourager à tel enseigne que l'on pourrait retourner le message de l'évangile : "Aime-toi comme les autres t'aiment" car c'est bien là qu'est le drame de Cyrano que de ne pas se rendre compte que Roxanne aurait pu l'aimer si elle avait su qui lui parlait sous le balcon. Et c'est l'enjeu d'Edmond que de découvrir qu'il est bien, à force de croire en son travail, à la hauteur de l'amour que lui portent ses amis.

Un magnifique hommage à la littérature, au théâtre et au cinéma en convoquant à chaque fois le meilleur où Anton Tchekhov donne la clé du théâtre comme de la vie "Tout le monde meurt" et c'est bien la mort de Cyrano qui donnera la force de l’œuvre. Mais avant cela il faut vivre à la hauteur de l'amour et de la confiance que nous donnent nos prochains.

Une affaire de famille, adopte tes parents !

L'adoption est un thème éminemment théologique et particulièrement en protestantisme où, à côté d'une "théologie de l'alliance" propre à ses racines juives, s'est développée, notamment avec Jean Calvin, une "théologie de l'adoption" pour caractériser la relation entre Dieu et le fidèle.


Chacun des membres de cette étrange famille que nous présente Hirokazu Kore-eda est ainsi adopté par les autres dans un enchevêtrement de relations dont on ne saura jamais tout à fait la vérité. Croyant au départ avoir à faire à une vraie famille réunissant trois générations, une grand-mère, deux soeurs, le mari de l'une et le fils du couple, la famille recueillant une petite fille laissée à elle-même sur un balcon entre deux volées de coups de ses parents immatures, le spectateur est, à partir de cette étrangeté de départ, introduit dans la complexité des liens qui unissent chacun des membres de ce qui s'avère être plus une communauté qu'une famille. 

Car chacun, de la grand-mère, Hatsue, à la petite fille, Juri/Rin en passant par les femmes, Aki et Nabuyo, "l'époux", Osamu, le fils, Shota, chacun d'entre eux a été, à un moment ou à un autre de son existence, laissé pour compte, laissé comme Juri sur le balcon de l'existence, dans le froid entre les coups. Hatsue par son mari l'abandonnant à sa solitude, Aki par ses parents qui se fichent de savoir si elle est vraiment en Australie, Nabuyo par son ancien mari qui la battait, Osamu plombé par son impuissance, à la fois virile et sociale, Shota sur une banquette arrière par des parents indignes.

Abandonnés par ceux qui auraient dû les protéger, les aimer, les entourer, ils retrouvent une solidarité et une chaleur humaine dans ce capharnaüm où chacun partage ou non son secret, son quotidien et s'évertue à reproduire ce qui aurait normalement dû être, une famille. C'est une lutte obstinée contre le destin afin de se redonner l'illusion d'être le maître de sa vie. C'est en tout cas la tentative désespérée des adultes. 

Quant aux enfants, ils luttent aussi contre leur destin. Shota en comprenant l'illusion dans laquelle ses "parents", ceux qui "l'ont sauvé", ont voulu l'élever. Prenant conscience de lui-même par petites touches, il se sauve en voulant sauver Juri. Il aura fallu cet acte de liberté de Shota pour qu'enfin Osamu et Nabuyo lui offrent la seule chose dont il avait besoin, lui dire enfin la vérité, qui est déjà toute entière dans le fait de cesser de lui mentir. C'est la condition pour qu'il puisse vraiment reconnaître Osamu comme son "papa"!

Quant à Juri/Rin, elle se retrouve à nouveau sur son balcon mais elle a une force nouvelle qui lui permet de dire "non" malgré ses trois-quatre ans. Et si elle se lève pour regarder au-delà du balcon, c'est parce qu'elle sait que viendra sa délivrance car elle sait maintenant ce que c'est que d'être vraiment aimée par une maman et peu lui importe que ce ne soit pas la "vraie" pourvu que ce soit celle du cœur.

Les Frères Sisters: devenir humain

Charlie et Éli, les deux frères Sisters, cow-boys à la solde d'un mystérieux "Commodore"; John Morris, détective au service du même Commodore et Hermann Kermit Warm au service d'un idéal communautaire à la recherche d'une vie meilleure pour tous: deux paires de héros en quête d'eux-mêmes et, qui sait ? d'une certaine forme de rédemption ?

Dans leur sauvagerie même, les deux frères manifestent pourtant des sentiments humains, ainsi de la compassion et de la tristesse même mais pour les chevaux, victimes collatérales de leurs meurtres exécutés de sang-froid. Morris et Warm sont à l'inverse, l'un pétri de littérature, l'autre de science, ils sont une forme de civilisation perdue dans une lie de boue. Les quatre personnages sont en quête les uns des autres mais c'est surtout eux-mêmes qu'ils cherchent. Seuls Warm et Éli savent vraiment ce qu'ils sont, Warm entièrement tourné vers une utopie (au sens théologique donc positif du terme), tourné vers l'avenir. Élie, vers le passé, vers ce déterminisme de la fatalité qui fait de lui un tueur alcoolique comme l'était son père (qu'il a tué également).

Entre la détermination totale dont il n'est aucune échappatoire et la capacité de transformer le monde d'un coup de poudre magique, Charlie et Morris représentent toutes les ambiguïtés entre le "vouloir" et le "faire". Charlie prend conscience de l'absurdité de leur existence et aspire à changer de vie sans être à aucun moment capable de le faire. Morris a quitté un univers familial aisé pour chercher une signification à son existence.

Entre la bête, Éli, et l'ange, Warm, entre celui qui croît que rien jamais ne peut changer, que l'on est ce que l'on est en raison du sang corrompu qui coule dans nos veines et celui qui croit que tout peut changer parce qu'il suffit de trouver les moyens du changement, Charlie et Morris sont englués dans leurs contradictions, dans leurs sourdes espérances, eux s'affrontent au réel et le prennent à bras le corps. Ils acceptent le risque de perdre ce qu'ils ont, ce qu'ils sont, pour devenir meilleurs. Même si cela ne va pas sans compromis avec le mode de vie qu'ils veulent quitter.

"Je ne fais pas le bien que je veux mais je fais le mal que je ne veux pas", la formule de Paul (Romains 7, 19), décrivant la condition humaine, est ainsi magnifiquement illustrée.

Au-delà de la qualité cinématographique indéniable à tout point de vue, technique comme narratif, le film de Jacques Audiard interroge la possibilité de changer sa vie, de refuser le déterminisme naturel (le sang d'Éli), familial (l'attachement de Charlie à son frère), social (la condition de Morris) et matériel (la poudre magique de Warm). La réponse qu'il propose est que c'est possible! C'est difficile, dangereux, risqué, on se trompe, on peut perdre son intégrité, voire sa vie même mais le jeu en vaut la chandelle car il est possible de se changer sans se renier, en assumant pleinement ce que l'on est, sans rejeter son origine mais en trouvant sa différence.

Une belle métaphore de la rédemption !

Capharnaüm ou l'humanité malgré tout

Nadine Labaki a largement mérité son deuxième prix œcuménique au festival de Cannes 2018 tant son Caphanaüm se révèle riche d'humanité.

En effet, c'est dans les yeux et le sourire de Zaïn, cet enfant de douze ans qui a déjà vu et compris une bonne part de la misère du monde que l'on trouve la force de continuer d'espérer dans un monde qui va tellement à la dérive qu'il fait de l'humain un déchet. Que sont-ils donc d'autre ces enfants des rues, sans papiers dans leur propre pays ? Exploités comme un cheptel toujours renouvelé dans une misère qui semble n'avoir pas de fin.

C'est aussi dans le sourire de Rahil, véritable sans papiers elle, à la merci des réseaux, de la police et de la prison. Personnage symbolisant à elle seule cette humanité qui justement est toujours "à la merci", dépend de la chance, celle de ne pas être arrêté ou de trouver un moyen de subsistance pas trop indigne.

C'est dans les pleurs de Yonas, son enfant délivré de la caverne sombre où il était entreposé, marchandise toujours prête à l'export que l'humanité est toujours là. La dignité humaine ne dépend en aucune manière de l'indignité des conditions d'existence. Elle est ! Une fois pour toute. Et celui qui perd sa dignité n'est pas celui qui est victime du chaos du monde mais bien celui qui en est responsable.

Ainsi même la mère de Zaïn, réduite à sa condition de pondeuse complice de son exploitation, se révèle poignante quand elle lance au procès la seule question qui vailles: "Qu'est-ce que vous savez de la misère ?"

L'histoire de Zaïn, Yonas et Rahil montre qu'au plus profond de la misère, dans sa réalité même, l'amour fraternel et l'amitié sincère, la solidarité et la fraternité, restent possibles car l'on trouve toujours un plus faible, un plus fragile, un plus en danger que soi dont il faut s'occuper. Même dans la misère la plus noire, l'humanité est toujours et encore là.

Dans le Capharnaüm du monde, reste toujours vraie la confession du psaume 8: "C'est par la bouche des enfants et des nourrissons que tu fondes ton droit". C'est par le cas qu'elle fait des enfants que se juge une société et l'histoire de cet enfant, Zaïn et de ce nourrisson, Yonas, si elle accuse la société montre néanmoins la capacité irréductible de l'Humain de se révéler dans la plus grande noirceur.

Capharnaüm

BlacKkKlansman ou comment infiltrer la haine

Sans être transformé par elle ? 

Car tel est bien le propos du dernier film de Spike Lee qui relate l'histoire vrai de Ron Stallwort, policier noir infiltrant la section locale du Klu Klux Klan à l'occasion de la visite de David Duke, Grand Sorcier des Chevaliers, sous-groupe du KKK.

Ce dernier est à cette époque en quête de dédiabolisation. Il évite en public d'évoquer la "suprématie" de la race blanche et prône le "séparatisme" pouvant séduire un électorat sudiste conservateur, à tel point que même Ron s'y laisse prendre. Jusqu'à ce que son supérieur direct, un policier blanc le ramène à la réalité et le sorte de sa naïveté.

Ron Stallwort n'est pas politisé, au contraire de son amie Patrice, leader du mouvement des étudiants noirs accueillant Stokely Carmichael (devenu Kwame Ture en 1978). Ce dernier était un compagnon de Martin Luther King et auteur de l'ouvrage Black Power en 1967, prenant alors ses distances avec Martin Luther King.

Spike Lee est passé maître dans l'art des doubles projections, des miroirs et des associations. Ainsi l'une des scènes centrales du film est un modèle du genre. Les étudiants, réunis dans une maison, lumineuse et ouverte, écoutent un ancien (Harry Bellafonte tout en pudeur et sincérité) raconter le lynchage d'un adolescent tandis que les Chevaliers, dans le secret d'une cave sordide, singent littéralement une cérémonie de baptême en visionnant Naissance d'une nation de Griffith. Beauté, dignité, revendication d'humanité répondent à la laideur grimaçante de l'oppression. Renversement complet, les "singes" n'étant pas ceux que montrent le film de Griffith. Le film de Spike Lee, lui-même est tout entier un écho à la situation présente puisqu'il se termine par des images documentaires des évènements de Charlottesville du 12 août 2017 où un suprématiste blanc a foncé dans une foule (mixte) avec sa voiture.

S'il évite de sombrer dans le pamphlet et parvient à faire de son film une arme de combat plus que de simple propagande, c'est en révélant les complexités de la lutte au sein même du groupe des étudiants, notamment par le duo Ron/Patrice. Au-delà de l'idylle évidemment naissante, ce sont deux approches radicalement différentes qui vont se réconcilier finalement. Patrice revendiquant une certaine forme de séparation des noirs d'avec les blancs de manière d'une façon finalement assez proche des blancs du KKK alors que Ron recherche l'abstraction: ne plus être considéré en fonction de sa couleur de peau mais de ses compétences, toute l'histoire du rêve américain des Fondateurs et de Martin Luther King.

Une ligne qui fracture toute l'histoire du mouvement des droits civiques et donne toute son épaisseur au film, bien au-delà de la caricature de ce troupeau de blancs avinés et bas du front. Mais surtout un questionnement sur la manière de lutter contre l'abjection sans se réduire à user des mêmes armes et donc de toujours refuser à déchoir au même niveau que ses adversaires.

"Vouloir qu'il soit exécuté signifierait que je ne suis pas meilleur que lui", ainsi s'exprime Najee Washington à propos de Dylann Storm Roof, l'auteur du massacre de l'église de Charleston le 17 juin 2015 (cité par Serge Molla, Martin Luther King, prophète. Labor et Fidès, 2018, p. 205). Et c'est bien l'enjeu du film de Spike Lee que de montrer qu'il est possible de lutter pour la liberté et la justice sans user des mêmes armes car finalement force reste à la loi et au Droit.