Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !

Jeudi 16 avril
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !
(Makarioi hoi eleêmones Hoti autoi eleêthêsontai)

Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés. C’est du jugement dont vous jugez qu’on vous jugera, de la mesure dont vous mesurez qu’on vous mesurera. (…) Quel homme parmi vous donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui les lui demandent. Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes.
Matthieu 7, 1-12

Avec cette cinquième béatitude nous entrons dans le second volet du texte qui comme d'autres textes poétiques bibliques a une structure superposée. Deux superpositions sont possibles, d'abord à l'envers qui fait alors correspondre les miséricordieux (5e) à ceux qui ont faim et soif de justice (4e), ceux qui ont le cœur pur (6e) aux doux (3e), les artisans de paix (7e) aux affligés (2e) et, enfin ceux qui se battent pour la justice (8e) aux humbles de cœur (1ère). On peut aussi comprendre la répétition dans l'ordre, les miséricordieux (5e) répondant aux pauvres en esprit (1ère) et ainsi de suite. Ces effets de structures sont importants pour entrer dans la compréhension même du texte, chaque béatitude ne pouvant être prise isolément mais toujours dans la relation qu'elle entretient avec les autres. Les Béatitudes ne sont pas un catalogue de catégories distinctes mais des facettes d'une même compréhension de l'exigence éthique qui mène au bonheur.

La répétition de la miséricorde dans la cinquième béatitude accentue encore l'impression d'une récompense, heurtant qui plus est notre compréhension protestante d'une miséricorde divine, celle qui est promise par la béatitude, qui précède toute action de notre part. Ce que nous appellons l'antériorité de la grâce de Dieu. Mais le texte des Béatitudes renverse cette proposition, le pardon, la miséricorde, que nous sommes invités à exercer est bien un corollaire au pardon, à la miséricorde divine. Nous ne pouvons espérer être au bénéfice de la miséricorde divine, de ce Dieu que nous ne voyons pas, si nous ne sommes pas capables, ou ne voulons pas, pardonner à ceux que nous voyons.

La question de l'ordre d'antériorité entre ces deux miséricordes devient sans objet si on suit le principe d'interprétation qu'utilise Jésus lui-même dans le même sermon sur la montagne. «  C’est (…) de la mesure dont vous mesurez qu’on vous mesurera ». Cette image était immédiatement compréhensible dans une société agricole où les poids et mesures jouent un rôle essentiel. La tricherie, la mesquinerie ou au contraire la largesse dans l'utilisation des mesures lors des différents échanges commerciaux en disaient plus sur la nature profonde du commerçant que toutes ses promesses.

La mesure (metron) est aussi ce qui caractérise l'idéal de la culture grecque classique. Lui sont synonymes les idées d'ordre, d'équilibre, d'harmonie et surtout de limite. S'y oppose la démesure (hybris) synonyme de désordre, de faille, de rupture, d'excès et de déséquilibres, tout ce qui dépasse la limite, perturbe et met en danger la communauté dans toutes ses dimensions, à la fois le rapport à soi, le rapport à l'autre (le prochain, le conjoint, l'enfant, le parent), le rapport aux autres (le groupe social, la cité, la nation) mais aussi le rapport « à ceux qui ne meurent pas » (le monde qui nous entoure).

La miséricorde devient ainsi la mesure que nous utilisons dans nos rapports avec nous-mêmes et avec autrui, dans toutes les dimensions de cet « autrui ». C'est la puissance de transformation de nous-mêmes, la compréhension que nous pouvons avoir de notre place de « débiteurs envers autrui » (cf. la méditation du Notre Père) qui nous fait envisager les autres sous un autre rapport (également une des significations de « mesure ») dans un esprit de générosité, de largesse et de confiance. Ainsi la miséricorde est la manière chrétienne d'être au monde car elle est « la présence visible de Dieu ici-bas » (Simone Weil).

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Durant la période du confinement, nous continuons à vous proposer des méditations quotidiennes. C'est une manière de réfléchir au monde que nous voulons construire ensemble après cette crise dont nous tardons encore à comprendre toutes les conséquences.

Après la méditation du Notre Père, revu et corrigé par Simone Weil, c'est avec les Béatitudes que nous continuons notre série.

Les méditations sont publiées chaque jour à 10h, elles peuvent aussi vous être envoyées chaque jour sur simple demande.

Samedi 11 avril, introduction "Quel est le sens des béatitudes ?"
Lundi 20 avril Quelles Béatitudes pour notre temps ?

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