Dimanche de la Réformation 2023

 29 octobre 2023


 Une heure en musique...

Domenico Scarlatti: Stabat Mater | The Zurich Chamber Singers, Christian Erny

Motetten von Bruckner & Palestrina | The Zurich Chamber Singers (Christian Erny)

À Zurich...

Il y a de cela 500 ans...

 

 

Théologien au parcours aussi riche et accidenté que bref et tumultueux, Huldrych Zwingli (1484-1531) se présente comme le fer de lance de l’établissement de la Réforme en Suisse dont il formalise les principes au gré des découvertes théologiques qui accompagnent depuis 1514 sa lecture intensive des Écritures, et pour la défense de laquelle il meurt prématurément sur le champ de bataille, à Kappel, face aux coalisés des cantons catholiques de la Confédération helvétique.

En 1523, Zwingli occupe en Suisse alémanique le devant de la scène religieuse en qualité de prédicateur de la ville de Zurich. Formé à Berne, passé par l’université de Vienne en 1498 avant que la guerre de Souabe ne l’engage à regagner celle de Bâle où il obtient en 1506 le grade de maître ès arts, Zwingli se distingue par sa culture scolastique associée à une riche formation humaniste, liée à l’enseignement de Wölflin (et vraisemblablement de Celtis) mais aussi à l’influence profonde de la pensée et des œuvres d’Érasme dont il s’imprègne sans cependant y être inféodé. Ce lecteur de Thomas d’Aquin et de Jean Duns Scot, qui s’avère pourtant un occamiste gagné à la via moderna, passe pour n’être le disciple servile d’aucune école de pensée.

A l’heure de la rédaction des 67 thèses, l’homme a déjà un long parcours derrière lui. Curé à Glaris de 1506 à 1516, puis prêtre nommé à la tête de l’Église de Zurich par le chapitre cathédral de la ville qui, en 1519, lui en confie la rénovation morale, Zwingli se révèle un prédicateur audacieux s’émancipant des commentaires pour se centrer sur les textes bibliques. Desservant dans l’intervalle l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln avant que d’être appelé à la cathédrale de Zurich à titre de Leutpriester, il se montre très tôt critique, n’épargnant ni Rome ni les dignitaires ecclésiastiques locaux dont il désapprouve entre 1510 et 1516 le recrutement de mercenaires à la solde du pape à l’occasion des guerres d’Italie, et dont il condamne en 1518 la campagne d’indulgences prêchée par Bernhard Samson dans le canton de Schwytz.

Si la chronologie de la transition réformatrice du théologien – que Zwingli date de 1516 et fait débuter avec sa prédication des Écritures seules (avant même que Luther n’entre en scène) – demeure incertaine, elle est en revanche attestée au plus tard en 1522. Un an avant qu’il ne présente publiquement ses thèses, Zwingli a déjà rédigé plus d’une quinzaine de textes et signe ses tout premiers écrits réformateurs, se distançant progressivement de l’Église établie dont il conteste, depuis sa nomination en 1519 à Zurich, aussi bien le culte des saints que les abus liés au prélèvement de la dîme, tout en soutenant, depuis la dispute de Leipzig de juillet 1519, la diffusion des écrits subversifs du moine de Wittenberg. La tonalité réformatrice de ses prêches n’échappe pas au chanoine Hofmann dont les rappels restent cependant lettre morte.

5Les 67 thèses sont à replacer dans une série de préalables et d’écrits décisifs. En particulier une suite de protestations engagées à l’appui des Écritures entre le printemps et l’été 1522 (contre les interdits alimentaires de carême, la subordination politique de la Confédération à l’égard des puissances étrangères, contre le célibat contraint des clercs et l’intercession des saints) qui accompagnent sa proclamation de l’autorité suprême du texte scripturaire sur la Tradition et le magistère ecclésiastique et, sans mot dire, l’introduction de la Réforme. Car sa défense de la primauté des Écritures, qui lui dicte de tenir à distance de la doctrine et du culte tout ce qui semble avoir été surajouté au dogme par les hommes, l’amène à redéfinir la hiérarchie des pouvoirs. En cette année 1522, Zwingli rédige deux textes majeurs dans lesquels il précise ses conceptions et martèle la suprématie de la Parole sur toute forme d’autorité ecclésiale et savante. Répliquant à l’évêque de Constance qui le sommait de s’en tenir à l’ordre ecclésial traditionnel et l’accusait de compromettre l’unité de l’Église chrétienne, le prédicateur présente les Écritures dans son Apologeticus Archeteles (août 1522) non plus comme un privilège d’érudits (une compétence) mais comme un « bien commun », qu’il pense en terme de guide souverain du chrétien, duquel jaillit la Parole du Christ, rocher unique de l’ecclesia. La rupture avec l’épiscopat est consommée. Un mois plus tard, son traité De la clarté et de la certitude ou puissance de la parole de Dieu (septembre 1522) fait du texte scripturaire le ressort essentiel de la foi et l’instance normative dont la toute-puissance accompagne la révélation et mène le croyant à une juste compréhension de l’Évangile. L’auteur tient qu’aucune adjonction de main d’homme au texte biblique ne peut avoir force de loi, dissociant de facto de l’autorité scripturaire et de la révélation, la littérature patristique, conciliaire et romaine. Un à un, les principes réformateurs s’énoncent.

Exposé aux critiques redoublées des conservateurs à la diète de Lucerne de mai 1522 mais soutenu par le Conseil de ville qui, par ordonnance, fait désormais de la prédication fondée sur les Écritures la norme, le théologien prend l’initiative de se démettre en novembre 1522 de ses fonctions ecclésiastiques. Par ce geste de rupture, considéré comme symbolique de son passage à la Réforme, Zwingli opère un transfert de légitimité en se soustrayant à l’autorité de l’évêque de Constance au bénéfice de la reconnaissance du Conseil de ville, qui le confirme dans son ministère en qualité de prédicateur mandaté par les représentants de la cité. Cette décision, qui témoignait aussi de la détermination du Conseil de Zurich à s’affranchir de la juridiction épiscopale pour mieux renforcer ses prérogatives en matière d’arbitrage politique et religieux, profite à l’initiative zwinglienne. Toutefois, bien que le Conseil de ville, ouvert aux idées nouvelles, en accompagne la progression, le passage à la Réforme est encore en balance. En ce début d’année 1523, Zurich demeure catholique. La mue n’a pas encore eu lieu. C’est là l’effet des 67 thèses, qui engagent la mutation confessionnelle.

Face aux tensions qui s’exacerbent et aux troubles qui menacent, le Conseil convoque une disputatio de façon à trancher les différends religieux. Zwingli saisit l’opportunité de ce débat théologique public pour y exposer les principes de sa prédication. Tel est le cadre et l’objet de la rédaction précipitée des 67 thèses (Schlussreden) qu’il présente le 29 janvier 1523 devant un parterre de six cents auditeurs réunissant près de quatre cents clercs du canton et deux cents laïcs membres du Petit et du Grand Conseil de Zurich. Parmi les religieux se trouvent le vicaire général Johannes Fabri et les dignitaires du clergé dépêchés sur place par l’évêque de Constance, Hugo von Landenberg qui, refusant de s’y rendre, entendait maintenir le rapport de force à son avantage sans s’abaisser à disputer avec l’un de ses obligés. L’enjeu est de taille, car en sollicitant d’examiner la validité de la prédication réformée de Zwingli à l’aune de la Bible, le Conseil de ville se fixait ni plus ni moins de décider entre l’autorité de l’Église et celle des Écritures, en se prononçant sur les principes réformateurs qui en sous-tendent la redéfinition.

Rédigées et prononcées en allemand de façon à être entendues dans la langue commune des auditeurs, ces propositions forment en elles-mêmes une étape charnière. Le texte articule l’une des deux grandes disputes constitutives de la Réformation suisse qui, en janvier et en octobre 1523, en accompagnent l’introduction dans l’espace helvétique. En ce sens, les 67 thèses ne représentent à proprement parler ni un début ni un terme, mais une transition décisive. On se situe avec elles à un point de bascule. Leur exposé annonce le passage de Zurich dans le camp de la foi nouvelle, appelée à devenir la première cité réformée. Si l’on peut considérer les préalables signalés en amont comme autant de jalons de l’initiative réformatrice, les 67 thèses en théorisent l’énoncé en même temps qu’elles en matérialisent l’avancée. Sans clore pour autant le débat théologique, la dispute de Zurich du 29 janvier 1523 amorce un processus irréversible. Dans la chronologie accidentée et l’établissement graduel de la Réforme en Suisse, les 67 thèses occupent ainsi une place de choix. L’historiographie ne s’y est pas trompée, qui voit dans cette rencontre et avec cet écrit de l’hiver 1523 une Réforme définitivement engagée. Les 67 thèses font en effet figure de déclarations fondatrices dans la mesure où, d’un même élan, elles annoncent et opèrent le renversement des autorités normatives, duquel nait l’Église réformée de Zurich. Et néanmoins, Ermmano Genre a raison de souligner que la dispute du 29 janvier représente une reconnaissance officielle d’un principe – en l’occurrence le principe d’une prédication évangélique fondée sur les seules Écritures – déjà adopté.

Majeur, le texte l’est à divers titres, car les 67 thèses passent également pour l’exposé le plus complet de la théologie zwinglienne dont le commentaire substantiel, qui en est donné en juillet suivant, se présente comme le premier traité de dogmatique évangélique en allemand. Au reste, l’une et l’autre des versions se sont trouvées comparées aux textes parmi les plus célèbres de la Réforme. Les 67 thèses, ici traduites, l’ont été vis-à-vis des 95 thèses de Luther (dont elles partageaient le retentissement tout en s’en dissociant par l’étendue des domaines et des sujets abordés), tandis que leur Commentaire étayé a été assimilé à l’Institution de la religion chrétienne de Calvin dans la mesure où ces textes furent d’égale importance pour leur Église naissante.

Composées sous forme d’énoncés lapidaires, taillées pour la dispute théologique dont elles pointent les sujets de controverse, les Schlussreden ont un caractère programmatique sinon organique. Texte a priori de circonstance, élaboré entre deux séries de traités zwingliens majeurs dont elles articulent la reconnaissance, les 67 thèses apparaissent cependant comme la pièce maîtresse de l’énoncé théorique et pratique de la théologie réformatrice en marche, dont la Brève instruction chrétienne, rédigée à l’attention des prédicateurs à l’automne 1523, forme la pédagogie et accompagne l’établissement après la seconde dispute d’octobre 1523 à laquelle, cette fois, étaient convoqués les membres de l’ensemble de la Confédération. Insistons sur ce point. Pour décisives qu’elles soient en matière d’énoncé, les 67 thèses établissent les principes réformateurs sans en désigner l’instauration, qui s’échelonne sur plus de deux ans, jusqu’à l’abolition définitive de la messe en septembre 1525. Soulignons avec Peter Stephens que leur formulation est datée dans la mesure où les 67 thèses constituent le canevas d’une théologie dont ni l’élaboration ni la compréhension ne sont encore closes. À ce titre, les Schlussreden donnent à entendre et à saisir une Réforme en train de se dire.

Le réformateur déploie en soixante-sept articles une théologie nettement christocentrique qui tient l’autorité ecclésiale pour subalterne sinon pour parasite et mortifère dès lors qu’elle se met à disputer au Christ ses prérogatives. Zwingli, qui pose le Christ en chef unique de l’Église – en « capitaine » du genre humain –, loge son propos dans le texte scripturaire. Soyons exact. Non qu’il l’y enracine, mais plutôt qu’il le laisse advenir de la Parole elle-même. Là se veut l’épicentre de la théologie zwinglienne arrimée aux Écritures que le réformateur qualifie de Theopneustos, « c’est-à-dire, précise-t-il, inspirées de Dieu », et fondée sur l’Esprit duquel dépend leur compréhension idoine. Les 67 thèses se présentent comme le programme d’une fidélité à la Parole de Dieu, sinon leur émanation, et l’esquisse d’une doctrine qui tire sa force, pour le dire avec Pollet, de son principe premier basé sur la norme scripturaire. Celle-là même que ses plus proches adversaires, sortis des rangs de la Réforme magistérielle, ne tardèrent pas à lui contester tandis que Zwingli revendiquait d’en faire la matrice de toute son argumentation théologique.

C’est de cette considération première et ultime de l’Évangile par lequel débutent et s’achèvent les 67 thèses que découlent l’interprétation zwinglienne de l’Église, sa compréhension du rôle du Magistrat, de même que sa définition du ministère. La complétude des Écritures, qui à la fois les rend indépendantes du magistère et en fait un enseignement autosuffisant (sans équivalent ni possible codicille), doit selon lui amener le croyant à recentrer sa foi sur le Christ, « unique et éternel grand-prêtre », médiateur exclusif et seul chemin de salut duquel tout procède. Zwingli veut faire entendre que la quintessence du message biblique – « la somme de l’Évangile » – se fonde sur la rédemption qui offre à l’homme de le réconcilier à Dieu. Là réside l’enseignement majeur qui n’a besoin d’aucun addenda. La souveraineté du Christ et de sa Parole réduit à néant l’exclusive ecclésiale et rend obsolètes les ordonnances humaines dans l’économie du salut. Relevant la disjonction entre le message christique et les usages cléricaux, Zwingli en appelle à renouer avec la volonté de Dieu dont l’Esprit doit favoriser la claire appréhension. Chez le réformateur, le recentrement sur la Parole n’est pas l’apanage des prédicateurs mais l’affaire de tous les croyants, l’effet d’une vigilance conjointe. De là sa relecture critique de tout ce qui lui semble, dans l’Église-institution (titre de pontife et pompe cléricale), dans la liturgie et le dogme (aspect sacrificiel de la messe ; intercession des saints ; purgatoire et messe pour les morts), attenter à l’autorité du Christ, à la gloire et à la justice de Dieu (œuvres méritoires et salvifiques ; rémission des fautes). De là aussi le rejet de tout ce qui en insulte les préceptes (biens et richesses ecclésiastiques ; préséance des clercs ; monnayage de la rémission des fautes ; minoration ou déni de la repentance sincère) et se pose indûment en commandements (interdits alimentaires ; fêtes et pèlerinages ; vêtements et insignes ; célibat des ecclésiastiques). La fraternité chrétienne, qui postule une stricte équité entre croyants, contredit toute forme de domination des uns sur les autres. À l’appui des Écritures seules, la théologie zwinglienne entend libérer le croyant d’une réglementation aussi artificielle et tyrannique qu’infondée. La communauté chrétienne est appelée à s’émanciper de toute forme d’assujettissement humain, et se trouve dégagée des obligations religieuses arbitraires, autrement dit sans fondement scripturaire (jeûne, fêtes, actes de pénitence imposés notamment). Zwingli en appelle à rétrocéder au pouvoir temporel ce que l’autorité spirituelle a progressivement usurpé en matière de droit et de protection du droit, en invitant les dignitaires ecclésiastiques à réintroduire le Christ (« à dresser la croix ») en lieu et place de la puissance qu’ils se sont arrogés. En fait d’autorité, celle du Magistrat doit s’exercer conformément à ce que requiert la justice divine dont elle tire sa légitimité. Fondamentalement contractuelle, cette autorité civile doit pouvoir rendre compte de son action politique, que le respect des Écritures (des principes de charité et de probité) engage en matière d’exercice du pouvoir. Dans ce réquisitoire qui tient l’Église-institution pour seconde et désacralise la fonction ecclésiastique, Zwingli s’ouvre d’une part sur le ministère qui, chez le réformateur, se limite à celui de la Parole, et d’autre part sur la foi, semblable à un recueillement. Défendant une prédication de l’Évangile expurgée des autorités subalternes, le texte n’est pas sans écho à la dénonciation luthérienne du trafic des indulgences et le marchandage du repentir. On y trouve aussi formulée sa conception mémorielle de la cène. Soucieux d’organiser la transition confessionnelle qu’il sollicite d’engager sans recourir à la force (en proposant de procéder à la sécularisation progressive des biens ecclésiastiques et d’abandonner les récalcitrants à Dieu, pourvu qu’ils ne contreviennent à l’ordre public), Zwingli se montre volontiers disposé à débattre sur les sujets polémiques (entre autres la dîme et le baptême des petits enfants), tandis que pour l’heure il déroule ses thèses sans que la joute annoncée n’ait lieu, faute d’adversaires parvenant à le contredire s’il faut en croire la conclusion de la disputatio établie par les membres du Conseil de la ville. Parti des Écritures, Zwingli en décline les principes théologiques, la portée cultuelle et ecclésiologique, les corollaires politiques et sociétaux en matière de liberté, de droit et de gouvernance. C’est dire l’allure systémique du programme des 67 thèses.

Évaluées conformes aux Écritures, ces Schlussreden obtiennent l’approbation du Conseil de Zurich qui avalise la prédication de Zwingli, et avec elle sa théologie, qu’il continue alors de déployer. L’effet est immédiat. À moins que quelqu’un puisse persuader d’une doctrine meilleure, les prédicateurs du canton sont sommés de prêcher la Bible seule (« et rien d’autre – stipule la conclusion de la dispute – qui ne puisse être démontré par le saint Évangile et la sainte Écriture. Le chapitre pourtant n’est pas clos. La scission confessionnelle se renforce au contraire. En avril 1524, la diète réunie à Lucerne à l’initiative des représentants catholiques qui souhaitent en découdre se prononce pour la suspension des premières mesures évangéliques et le maintien du culte traditionnel. Les cantons catholiques de Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug avec Fribourg et Soleure, qui s’opposent à l’établissement de la Réforme, organisent leur riposte au sein de l’alliance de Beckenried (8 avril 1524) qui annonce les affrontements à venir. Et cependant, les 67 thèses de la dispute du 29 janvier 1523 enclenchent un processus sans retour. Malgré la pression catholique, le Conseil de Zurich engage à l’été 1524 la réforme du culte, puis en janvier 1525 la dissolution des couvents, et à Pâques 1525 la première célébration de la cène commémorative. Depuis Zurich, le courant réformé prend son élan à l’appui des 67 thèses qui en sont le signal.

Les 67 thèses :

Les articles et les avis qui suivent, je reconnais, moi, Huldrich Zwingli, les avoir prêchés dans la vénérable ville de Zurich sur la base de l’Écriture qui est théopneuste, c’est-à-dire inspirée de Dieu, et je m’offre à les défendre et les démontrer avec ces articles. Et là où je n’ai pas correctement compris l’Écriture, je suis prêt à me laisser corriger, mais seulement d’après ladite Écriture.

[I. Du fondement de l’Évangile]

1. Tous ceux qui disent que l’Évangile n’est rien sans la légitimation de l’Église se trompent et insultent Dieu.

2. La somme de l’Évangile, c’est que notre Seigneur Christ Jésus, vrai fils de Dieu, nous a annoncé la volonté de son Père céleste et, par son innocence, nous a délivrés de la mort et nous a réconcilié Dieu.

3. D’où Christ est le seul chemin vers la béatitude pour tous ceux qui étaient, sont et viennent.

4. Qui cherche ou montre une autre porte erre, il est un meurtrier des âmes et un voleur.

5. C’est pourquoi tous ceux qui considèrent d’autres enseignements comme égaux ou comme supérieurs à l’Évangile errent, ne savent pas ce qu’est l’Évangile.

6. Car Christ Jésus est le guide et le capitaine promis par Dieu et, aussi, fourni pour tout le genre humain.

7. Qu’il est un salut éternel et la tête de tous les croyants, qui sont son corps, mais qui est mort et ne peut rien sans lui.

8. De là s’ensuit : d’une part que tous ceux qui vivent en la tête sont membres et enfants de Dieu, et c’est l’Église ou communauté des saints, une maîtresse de maison (Hausfrau) du Christ : ecclesia catholica.

9. D’autre part que, de même que les membres du corps ne peuvent rien sans l’administration de la tête, ainsi, dans le corps du Christ, personne ne peut rien sans sa tête, Christ.

10. De même que l’être humain est sourd quand les membres effectuent quelque chose sans la tête, se déchirant, se blessant, s’endommageant lui-même, de même, lorsque les membres du Christ essaient quelque chose sans leur tête, Christ, ils sont sourds, se frappant et se compliquant la vie avec des lois stupides.

11. De là nous voyons que les dispositions de ceux qui sont appelés spirituels [= le clergé] sur leur pompe, leurs richesses, leurs classes, leurs titres, leurs lois, sont la source de toute absurdité ; car ils ne sont pas en accord avec la tête.

12. Alors ils se débattent encore, non pas à cause de la tête – car c’est ce qu’on s’efforce dans ce temps-ci de rétablir, par la grâce de Dieu –, mais au contraire parce qu’on ne veut plus les laisser faire les fous, mais les unir à la tête.

13. Là où on écoute la volonté de Dieu, on l’apprend purement et clairement, et l’être humain est attiré vers elle par l’Esprit et transformé en elle.

14. C’est pourquoi tous les chrétiens doivent engager tous leurs efforts à ce que l’Évangile du Christ, seul, soit prêché en tout lieu.

15. Car dans la foi en lui se tient notre salut, et l’incrédulité est notre perdition ; car toute vérité est claire en lui.

16. On apprend dans l’Évangile que doctrines et ordonnances humaines ne servent en rien à la béatitude.

[II. De la compréhension évangélique de l’Église]

[Du pape.]

17. De ce que Christ est un unique et éternel grand-prêtre, on mesure que ceux qui se sont donnés comme souverains pontifes s’opposent à la gloire et à l’autorité de Christ, les rejettent.

[De la messe.]

18. Que Christ se sacrifia lui-même une fois pour toutes, un sacrifice ayant cours et acquittant le péché de tous les croyants ; de là on mesure que la messe n’est pas un sacrifice, mais une mémoire faite du sacrifice et l’assurance de la délivrance dont Christ nous a fait la preuve.

[De l’intercession des saints.]

19. Que Christ est un médiateur unique entre Dieu et nous.

20. Que Dieu veut tout nous donner en son nom ; de là découle que nous n’avons besoin, en dehors de ce temps, d’aucun médiateur si ce n’est de lui.

21. Que tant que nous prions sur terre les uns pour les autres, nous le faisons sous telle forme que nous ne mettons notre confiance qu’en ceci : que toutes choses nous sont données par Christ.

[Des bonnes œuvres.]

22. Que Christ est notre justice ; de là nous mesurons que nos œuvres sont bonnes tant qu’elles sont de Christ, mais que tant qu’elles sont nôtres, elles ne sont pas justes, pas bonnes.

[Des biens des ecclésiastiques.]

23. Que Christ rejette les biens et la pompe de ce monde ; de là nous mesurons que ceux qui attirent à eux la richesse en son nom l’insultent grossièrement, dans la mesure où ils en font la couverture de leur cupidité et de leur malice.

[Des interdits alimentaires.]

24. Que chaque chrétien est libre des œuvres que Dieu n’a pas commandées, qu’il a en tout temps le droit de manger de tous les aliments ; on apprend de là que les dispenses concernant le fromage et le beurre sont une fourberie romaine.

[Des fêtes et pèlerinages.]

25. Que le temps et les lieux sont soumis aux chrétiens, et non l’homme à ceux-là ; on apprend de là que ceux qui règlementent le temps et les lieux dérobent aux chrétiens leur liberté.

[Des robes, des vêtements, des insignes.]

26. Que rien n’est plus détestable à Dieu que l’hypocrisie ; on apprend de là que tout ce qui s’embellit devant les hommes est pure hypocrisie et corruption. Ici tombent robes, insignes, tonsures etc.

[Des ordres et sectes.]

27. Que tous les chrétiens sont frères de Christ et frères les uns des autres, qu’aucun sur terre ne doit être gonflé comme père. Là tombent ordres, sectes, confréries religieuses.

[Du mariage spirituel.]

28. Que tout ce que Dieu permet ou n’interdit pas est juste ; on apprend de là que le mariage convient à tout être humain.

29. Que tous ceux que l’on appelle spirituels pèchent si, après avoir constaté en eux-mêmes que Dieu ne les avait pas pourvus du don de chasteté, ils ne se protègent pas par le mariage.

[Du vœu de chasteté.]

30. Que ceux qui promettent chasteté se surestiment de façon infantile et folle ; on apprend de là que ceux qui reçoivent de tels vœux agissent de façon coupable à l’égard des gens pieux.

[III. De la compréhension évangélique de la politique et de la cité]

Du bannissement

31. Qu’aucun humain ne peut imposer le bannissement à quelqu’un, mais seulement l’Église, c’est-à-dire la communauté dans laquelle habite celui à bannir, avec le gardien, le pasteur.

32. Que l’on ne doit bannir que celui qui offense l’ordre public.

[Des biens injustifiés.]

33. Que le bien injustifié ne doit pas être donné aux temples, aux cloîtres, aux moines, aux prêtres, aux nonnes, mais aux nécessiteux, s’il ne peut être retourné à son juste propriétaire.

De l’État

34. L’autorité nommée spirituelle n’a aucune raison à sa pompe dans l’enseignement de Christ,

35. mais l’autorité civile tire force et stabilité de l’enseignement et de l’œuvre de Christ.

36. Tout ce que l’ordre appelé spirituel prétend détenir en matière de droit et de protection du droit revient aux autorités civiles, si elles veulent être chrétiennes.

37. Tous les chrétiens sont aussi tenus de leur obéir, personne n’étant excepté,

38. tant qu’elles n’ordonnent rien qui s’oppose à Dieu.

39. C’est pourquoi toutes leurs lois doivent être conformes à la volonté de Dieu, c’est-à-dire qu’elles protègent les nécessiteux, même s’ils ne se plaignent pas encore.

40. Elles seules peuvent mettre à mort à bon droit, et seulement ceux qui offensent l’ordre public, sans provoquer la colère de Dieu – à moins qu’il commande autre chose.

41. S’ils servent droit, conseil et aide à ceux pour lesquels ils auront à rendre compte devant Dieu, ceux-ci leur sont aussi redevables de les soutenir matériellement.

42. Si en revanche ils commettent des malversations et qu’ils se conduisent hors de la ligne de Christ, ils doivent être destitués, avec Dieu.

43. En somme : l’empire le meilleur et le plus solide est celui qui règne avec Dieu seul, et le plus mauvais et le plus instable, celui qui règne selon sa propre humeur.

[IV. De la compréhension évangélique de la cure d’âme]

De la prière

44. Les vrais adorateurs invoquent Dieu en esprit et vérité, sans grande clameur devant les gens.

45. Les hypocrites accomplissent leurs œuvres de façon à être vus des hommes ; ils reçoivent aussi leur récompense dans ce temps-ci.

46. Il doit s’ensuivre que cantiques et clameurs [présentés] sans recueillement et seulement pour récompense cherchent ou bien la gloire devant les hommes ou bien quelque gain.

Du scandale

47. L’être humain doit accepter la mort physique plutôt que de scandaliser ou de déshonorer un chrétien.

48. Celui qui veut se scandaliser par sottise ou ignorance, on ne doit pas le laisser demeurer malade ou petit, mais on doit le rendre fort, afin qu’il ne tienne pas pour péché ce qui n’est pas péché.

49. Je ne connais pas de plus grand scandale que le fait qu’on ne laisse pas les prêtres avoir de femmes, mais qu’on leur accorde d’avoir des prostituées pour de l’argent.

De la remise des péchés

50. Dieu seul remet les péchés par Jésus Christ, son Fils, notre Seigneur, lui seul.

51. Celui qui attribue cela à la créature retire à Dieu sa gloire et la donne à ce qui n’est pas Dieu. C’est une vraie idolâtrie.

52. C’est pourquoi la confession, qu’elle soit faite au prêtre ou au prochain, ne doit pas être proposée en vue d’une rémission des péchés, mais seulement de la recherche de conseils.

53. Des pénitences imposées venant de conseils humains – à l’exception du bannissement – n’ôtent pas le péché, elles sont imposées à d’autres pour susciter l’effroi.

54. Christ a porté toutes nos douleurs et notre peine. Celui donc qui attribue aux œuvres de pénitence ce qui n’appartient qu’à Christ seul, erre et insulte Dieu.

55. Celui qui refuse de remettre quelque péché à un être repentant n’agit pas à la place de Dieu ni de Pierre, mais du diable.

56. Celui qui remet quelque péché seulement pour de l’argent est le compagnon de Simon et de Balaam et, à proprement parler, le messager du diable.

Du purgatoire

57. La vraie, la sainte Écriture ne connaît aucun purgatoire après ces temps-ci.

58. Le verdict sur les trépassés n’est connu que de Dieu seul.

59. Et moins Dieu nous a donné à en savoir, moins nous devons entreprendre d’en savoir.

60.Que l’être humain invoque soigneusement Dieu pour les trépassés afin qu’il leur manifeste sa grâce, je ne le rejette pas. Cependant, établir pour cela des temps et mentir pour le gain n’est pas humain, mais diabolique.

De la prêtrise

61. Du caractère [de l’ordination] dont les prêtres ont été marqués ces derniers temps, l’Écriture divine ne sait rien.

62. Elle ne reconnaît non plus aucun prêtre, si ce n’est ceux qui annoncent la parole de Dieu.

63. À ces derniers, il faut rendre honneur, c’est-à-dire les servir en nourritures matérielles.

De la cessation des abus

64. Tous ceux qui reconnaissent leurs erreurs, on ne doit les forcer à aucune rétribution, mais les laisser mourir en paix, et ensuite gérer chrétiennement les biens ecclésiastiques.

65. Ceux qui ne veulent pas les reconnaître, Dieu s’arrangera bien avec eux. C’est pourquoi on ne doit exercer aucune violence sur leur corps, si ce n’est qu’ils se comportent de manière si incontrôlable qu’on n’aimerait pas l’éviter.

66. Tous les supérieurs spirituels doivent s’abaisser avec la plus grande hâte et dresser la croix de Christ, pas les caisses, ou ils vont y passer. La hache est près de l’arbre 

67. Si quelqu’un avait envie d’entrer en débat avec moi sur les intérêts, sur la dîme, sur les petits enfants non baptisés, sur la confirmation, je me tiens à disposition pour répondre.

Que personne n’entreprenne ici de disputer avec sophistication ou folie humaine, mais qu’il vienne pour prendre l’Écriture comme juge, afin que la vérité, on la trouve ou, si elle est trouvée – ce que j’espère –, qu’on la garde. Amen.

À la garde de Dieu.




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