L'Heure Musicale virtuelle du 28 octobre 2023

 28 octobre 2023

ALBERTUS MAGNUS

1193/1206 – 1280

Alchimie mystique


Une heure en musique...

https://www.youtube.com/watch?v=yPB6e_-b5n0

https://www.youtube.com/watch?v=rcRYi0UKyMM

Jeune étudiant issu d'une famille noble de Bavière, les premières années de sa vie nous sont mal connues. Il naquit à Lauingen ville située sur les bords du Danube. Il entra dans l'Ordre des Prêcheurs ou dominicains. Très doué pour les études, il ne passe pas inaperçu et très vite il est chargé d'enseignements tout en poursuivant ses recherches personnelles. Sa grande préoccupation est de rendre accessible au monde latin la pensée du philosophe grec Aristote, redécouvert à travers la tradition arabe de Cordoue. Il veut l'harmoniser avec la pensée chrétienne. 

Professeur à Paris, il se prend d'amitié avec un de ses étudiants tout aussi doué que lui :Saint Thomas d'Aquin, amitié fidèle et sans faille. Lorsqu'Albert se rend à Cologne poursuivre son enseignement, son disciple saint Thomas le suit. Quand son disciple sera accusé d'hérésie, le vieux maître Albert fera le voyage de Cologne pour prendre sa défense.

Il aurait aimé consacrer toute sa vie à la pensée et à l'enseignement. Mais il est religieux, alors par obéissance, il devient provincial dominicain et bientôt évêque de Ratisbonne (Regensburg).

Deux années suffisent pour qu'on se rende compte que le dévouement est insuffisant, alors on le rend à ses chères études. Son savoir est quasi encyclopédique au point qu'on veut en faire un maître de l'ésotérisme. Mais sa foi est encore plus grande que sa théologie et sa philosophie: "C'est pourquoi on le dit Notre Père, il n'est pas de prière douce et familière qui commence d'une manière plus familière et plus douce", écrit-il dans son commentaire de Saint Matthieu

L’Église l'a proclamé docteur de l’Église et patron des scientifiques.

Alchimie...


Voici les principes du Alkimia :

« — L'alchimiste sera discret et silencieux. Il ne révélera à personne le résultat de ses opérations.

Il habitera loin des hommes une maison particulière, dans laquelle il y aura deux ou trois pièces exclusivement destinées à ses recherches.

Il choisira les heures et le temps de son travail.

Il sera patient, assidu, persévérant.

Il exécutera d'après les règles de l'art les opérations nécessaires.

Il ne se servira que de vaisseaux [= récipients] en verre ou en poterie vernissée.

Il sera assez riche pour faire en toute indépendance les dépenses qu'exigent ses recherches.

Il évitera d'avoir des rapports avec les princes et les seigneurs. »


Un récent Dictionnaire du Moyen Âge écrit qu'Albert le Grand fut le «premier interprète scolastique de l'ensemble de l'œuvre d'Aristote accessible au Moyen Âge» et aussi celui qui «a laissé une œuvre monumentale, de caractère encyclopédique, couvrant tous les domaines du savoir tant en philosophie qu'en théologie». Pour sa part, Benoît Patar, dans son récent Dictionnaire abrégé des philosophes médiévaux, fait du célèbre docteur dominicain rien de moins que «LE philosophe latin du Moyen Âge». Le célèbre philosophe allemand mérite bien son qualificatif de docteur universel et l'ampleur aussi bien que le génie de son jugement, qu'il a appliqué à tous les domaines d'étude, explique que sa réputation ait dépassé le milieu universitaire.

Dès son vivant, les multiples observations et expériences scientifiques du maître de Thomas d'Aquin lui valurent un halo de mystère et, une fois décédé, de multiples recueils d'alchimie et de magie circulèrent sous son nom, dont l'ouvrage éponyme qu'est Le Grand Albert, aujourd'hui encore le plus populaire.

Parmi tous les ouvrages d'alchimie et de magie que l'on a attribués à ce célèbre philosophe, son traité consacré aux minéraux, le De Mineralibus, dont l'authenticité ne fait aucun doute, permet de statuer sur l'opinion précise qu'il avait de l'alchimie puisque la question y est abordée de front.

En 1967, Dorothy Wyckoff publiait une traduction anglaise annotée du traité. Elle souligne d'abord que le traité d'Albert sur les minéraux est un traité typique du genre scolastique. Elle résume ensuite la position de notre théologien aristotélicien sur la nature des minéraux et des métaux. Elle choisit judicieusement de regrouper le jugement d'Albert sur les métaux selon les quatre causes d'Aristote, qui constituent horizon théorique à l'intérieur duquel lui et ses successeurs vont déployer leurs innombrables théories scientifiques.

La cause matérielle d'abord: les minéraux sont composés des quatre éléments que sont l'eau, l'air, la terre et le feu. Ces derniers vont se composer en deux mixtures de bases: le souffre et le mercure. Cette composition primordiale, Albert la prend dans la physique arabe et plus précisément dans les traités d'Avicenne, qui compte parmi ses autorités. Le vif-argent, composé de terre et d'eau, et le souffre, composé de chacun des quatre éléments, forment ensuite, selon diverses proportions, les différents métaux.

Albert désigne ensuite la cause efficiente, c'est-à-dire le processus de maturation des métaux, comme étant les deux exhalaisons, sèche et humide, dont parle Aristote dans ses Météorologiques, et dans lesquelles il voit les actions respectives du souffre et du mercure.

La cause formelle de la formation des métaux, Albert la situe dans le pouvoir céleste du rayonnement des étoiles qui détermineront la nature du métal formé en tel lieu et à tel moment. Ce pouvoir céleste, pour les savants de cette période, est aussi réel que le pouvoir élémentaire du monde sublunaire. La nature des métaux est formée par le mixte des éléments et par le rayonnement stellaire particulier à l'endroit du sol ou du sous-sol considéré.

La quatrième cause, celle de la finalité, est rapidement écartée par notre chercheur, qui s'accorde avec Aristote pour dire que les minéraux sont inanimés et qu'en cela, ils n'ont pas de destinée ou de but particulier comme en ont les êtres vivants. Voilà pour l'horizon métaphysique de la science d'Albert.

La question de l'alchimie est directement travaillée au Livre III du De Mineralibus, qui traite de la substance des métaux (Tractatus primus qui est de substantialibus metallorum). L'auteur commence par préciser qu'il ajoute ses propres observations aux considérations des philosophes et qu'il a enquêté sur la transmutation des métaux par l'alchimie. Il passe ensuite à l'étude la possibilité transmutatoire, à laquelle il consacre plusieurs chapitres.

Il considère alternativement deux théories physiques. La première consiste à postuler qu'il n'y a qu'une seule forme métallique spécifique et ce serait celle de l'or. Aucun autre métal n'a de forme spécifique; voilà pourquoi l'alchimie pourrait parfaire, dans chaque métal, la forme spécifique de l'or. Ici, la transmutation serait un perfectionnement, voire un anoblissement de la forme spécifique de n'importe quel métal.

Albert rejette cette possibilité. D'abord, il regrette l'emploi de termes métaphoriques utilisés par les alchimistes et qui est peu conforme à la coutume de la philosophie. Ensuite, il rejette l'argument alchimiste car, soutient-il, s'il n'y a qu'une forme substantielle métallique, celle de l'or, comment peut-on expliquer la stabilité de l'argent, de l'étain et de tous les autres métaux? Cet anoblissement expérimenté, ajoute le philosophe naturaliste, ne concerne que les apparences, c'est-à-dire les accidents. On peut donner l'apparence de l'argent au cuivre, de l'or au plomb et de l'argent au fer mais rien n'est changé dans la substance, c'est-à-dire dans la nature intime du métal. Cette apparente procession des différents métaux vers une substance dorée ou argentée ne concerne que la couleur, la saveur, le poids ou même la densité du métal mais pas sa nature intime. Et bien que tous les métaux soient composés des quatre mêmes éléments, la forme de leur mixtion est stable car elle repose sur une forme fixe qui en garantit la diversité essentielle.

La seconde théorie qu'Albert considère ensuite est celle attribuée à Hermès, suivant lequel il y aurait plusieurs formes substantielles latentes dans chaque métal. D'où la possibilité de faire ressortir la forme aurifère et de transformer ainsi en or tous les métaux ou presque. Cette théorie repose, dit Albert, sur le paradigme d'Anaxagore pour qui tout est dans tout, et donc chaque métal dans chaque métal. Or elle s'oppose à l'homéométrie des métaux affirmée par Aristote dans ses Météorologiques. Les métaux sont des substances homéomères, c'est-à-dire «des parties de même nature qui sont constituées à partir des quatre éléments». Mais c'est l'expérimentation qui apporte la réfutation définitive. En effet, Albert affirme que l'expérience de la fusion du plomb n'est jamais achevée et qu'elle ne fait jamais apparaître l'or qui est supposé inclus.

Étant donné l'impossibilité des deux théories, est-ce que la transmutation d'une forme substantielle en une autre demeure réaliste? Dans un chapitre consacré à cette question (Utrum species metallorum possint adinvicem transmutari sicut alchimici), Albert s'en rapporte alors directement au jugement d' Avicenne: les alchimistes ne peuvent faire de transmutation de la forme substantielle des métaux mais seulement celle de leurs accidents. À moins que, ajoute le philosophe persan, la forme substantielle soit d'abord réduite à la matière première pour ensuite recevoir une nouvelle forme spécifique.

Cette infime possibilité, qui repose sur la notion toute métaphysique de matière première, avancée par Platon dans son Timée, est reprise par le philosophe expérimentateur qui semble lui donner un certain crédit. À la fin de ce chapitre, il estime que les meilleures opérations alchimiques sont celles qui consistent à purifier le souffre et le vif-argent pour ensuite les mélanger avec d'autres métaux. Ces manipulations agiraient sur les pouvoirs élémentaires et célestes qui forment les différents métaux. Mais il n'y a aucun doute sur les produits de ceux qui travaillent sur les apparences ou les accidents seulement. Le philosophe termine son enquête sur l'alchimie en racontant comment il a fait faire des expériences (ego experiri feci) avec de l'or et de l'argent d'origine alchimique, et comment ces produits transmutatoires ont bien résisté à plusieurs combustions mais que, sous la persistance du feu, ils se sont évaporés subitement sans laisser rien d'autres traces que des scories dans le vaisseau.

Cette enquête met en valeur, ainsi que plusieurs commentateurs l'ont déjà remarqué, l'importance de l'expérimentation pour le célèbre philosophe encyclopédiste. Elle montre aussi l'importance d'une croyance au rôle de la lumière des étoiles dans la formation des métaux. Cette croyance, issue directement de l'astronomie de Ptolémée et à laquelle Albert se réfère explicitement dans son chapitre suivant, lui permettait d'expliquer la formation des métaux sur une terre positionnée au centre de tout le rayonnement stellaire. Croyance qui s'ajoutait à la métaphysique platonicienne des éléments, celle d'Aristote sur la forme substantielle stable et celle des arabes sur les composés primordiaux du souffre et du vif-argent. Il n'est pas surprenant que dans un tel horizon, la transmutation soit possible en réduisant le métal jusqu'à sa matière première, parfaitement indéterminée, pour ensuite la reformer en s'aidant des composés primordiaux et de la configuration stellaire appropriée. Mais la recherche se clôt sur son insatisfaction devant les résultats des expériences entreprises ou proposées.

Dès son vivant, la réputation d'alchimiste et de magicien d'Albert se développa, probablement à cause, comme le rappellent les historiens, de ses nombreuses expériences scientifiques de toute sorte. L'ouvrage que le philosophe consacra aux minéraux donna rapidement naissance à d'autres ouvrages au contenu semblable mais plus ou moins corrompu: Semita recta, Alchimia minor, Compositum de compositis, Libellus de Alkimie, Secreta Alkimie, etc. (9) Une partie des recettes alchimiques et magiques qui lui sont attribuées et qui sont regroupées sous le vocable du Grand Albert remonterait aussi jusqu'à son temps. Sans parler du De secretis mulierum, qui fut peut-être autant réédité au long des siècles que le furent les recettes du Grand Albert.

Une anecdote, dont on ne peut douter de l'authenticité, a peut-être aussi contribué à l’idée que notre philosophe encyclopédiste fit de l'alchimie. En l'an 1260, le pape fait appel à lui pour redresser les finances de l'évêché de Ratisbonne qui sont dans un état lamentable. Le dominicain s'installe dans le château de Stauff, dominant cette ville au bord du Danube. Après une seule année, la situation économique est rétablie; on dit qu'Albert y a appliqué sa règle de stricte frugalité. Mais l'application d'une telle règle de vie ne peut, selon plusieurs commentateurs, expliquer à elle seule l'ampleur du résultat en cause. Albert quittera rapidement cette ville et cette fonction mais sa réputation de magicien et d'alchimiste se répandra d'autant. Les chroniqueurs appliqueront à celui que l'on a nommé le docteur universel et le patron des scientifiques chrétiens le geste réservé au plus grands et aux plus illustres: «Albert réalise ce que Cicéron écrivait de Thalès et Pline de Démocrite, à savoir qu'un philosophe sait faire de l'or quand la situation l'exige.».

Jean Valentin Andreae : un étrange personnage passé par Strasbourg et Bâle et quelques livres d'un certain Christian Rosenkreuz



Tous les auteurs qui se sont spécialisés dans l’étude des écrits Rosicruciens sont d’accord pour attribuer à Jean-Valentin Andréae la paternité des « Noces Chymiques » et à le considérer comme un missionné de l’Ordre des Rose-Croix.

Jean-Valentin Andréae fut un des hommes les plus savants de son temps par ses connaissances profondes dans tous les domaines de la Science, exotérique et ésotérique.

L’auteur des « Noces Chymiques » est né le 17 août 1586, à Herrenberg, dans le duché de Wurtenberg.

La famille d’Andréae a laissé un souvenir durable en Allemagne son oncle, Jacques est connu sous le nom du second Luther.

Son père Jean-Valentin, le septième des dix-huit enfants du chancelier Jacob Andréae[3], était surintendant de Herrenberg. Sa mère, Maria Moser fut une femme de grande piété, que son fils compare à Sainte Monique.

V. Andréae venait d’atteindre cinq ans quand son père fut nommé abbé de Königsbronn. C’est dans ce couvent qu’il reçut sa première éducation. Vivant dans un milieu intellectuel, il se fit remarquer par une sensibilité extrême et une grande douceur la vivacité de son esprit était un sujet d’étonnement pour son entourage. Si bien que parmi les amis de son père, Marc Beumler s’intéressa à lui et éveilla dans son jeune esprit le goût pour les sciences et les arts il apprit en même temps quelques langues.

Après la mort de son père, en 1601, sa mère alla demeurer à Tubingen avec six de ses frères et sœurs.

Tubingen était à cette époque une université célèbre. Durant six années, V. Andréae y travailla avec passion, afin d’étendre ses connaissances, consacrant le jour aux sciences, la nuit aux lettres. S’il lut passionnément les auteurs anciens, il ne négligea pas les latinistes modernes de même, les mathématiques et le droit eurent le don de l’intéresser. Le savant mathématicien, Maestlin, le maître de Képler, fut aussi le sien, et l’avocat Christophe Besold, son professeur de droit, devint son ami.

Quoique préférant la solitude, il était néanmoins d’un caractère enjoué et charmait par son entrain lorsqu’il voulait quitter un instant ses travaux.

Bien qu’aidé pécuniairement par quelques amis de sa famille, il dut, pour payer ses inscriptions et faire vivre sa mère, donner des leçons à ses condisciples.

En 1603, il devint Baccalaurens. Il avait dix-sept ans. Ses débuts dans la carrière littéraire datent de cette époque. Il écrivit deux pièces de théâtre, Esther et Hyacinthe en s’inspirant d’auteurs anglais.

L’année 1605 le vit Magister. Peu après, il commença ses études théologiques et prêcha plusieurs fois.

Cependant le manque de sommeil et un affaiblissement de la vue provoqué par son acharnement au travail, aboutirent à un surmenage intellectuel, qui affaiblit sa mémoire.

À la suite d’une folle équipée, entraîné par ses camarades, il se vit obligé d’interrompre sa carrière, ce qui lui fit perdre ses bénéfices et la perspective d’entrer dans la hiérarchie ecclésiastique ; il dut même quitter momentanément le Wurtemberg. La conséquence fut, qu’à partir de 1607 jusqu’en 1614, il est contraint à une vie errante, dans l’espoir de retrouver, en voyageant, la santé du corps et la paix de l’âme.

Alors commença pour lui une série de tribulations qui, loin de le décourager, lui apprirent bien des choses qu’il n’eut pas connues, s’il était demeuré simple Magister à Tubingue.

Sa première étape fut Strasbourg ; elle est de courte durée. Revenu à Tubingen, il se vit refuser par l’électeur Jean-Frédéric, la réintégration dans son ancien poste. Renonçant alors à la carrière ecclésiastique, et aux études théologiques, il se fit instituteur.

À Lauingen, sa deuxième étape, il resta peu de temps, ayant rencontré une société semblable à celle à qui il devait tous ses malheurs. Il vint ensuite à Dillingen, où il se lia avec des Jésuites.

De retour à Tubingen, il devint, durant les années 1608 à 1610, précepteur de jeunes gentilshommes allemands, les fils Truchsess. On lui doit vers cette époque, quelques écrits pédagogiques. Durant ses loisirs, il apprit à jouer du luth et de la guitare, et fréquente les ouvriers des différentes professions, surtout les horlogers. Enfin, encouragé par les amis de sa famille, il reprit goût aux études théologiques.

L’année 1610 marque une époque décisive dans la vie d’Andréae. Repris par la nostalgie des voyages, il part pour la Suisse. Après avoir visité Zurich et Bâle, en artiste, il séjourna à Genève pour y étudier. Tout de suite, il se lia avec le prédicateur Jean Scaron. Dans ce milieu nouveau pour lui, il fut surpris et charmé de voir que les théologiens les plus considérés n’attachaient qu’une importance secondaire aux différences dogmatiques qui divisaient les théologiens allemands. Quoiqu’il soit luthérien, il est attiré vers eux et cette disposition morale influera dorénavant sur sa vie. Un séjour en France le confirma dans cet état d’esprit.

Retourné à Tubingen, il entra comme précepteur chez Mathieu Hasenresser, célèbre professeur de théologie, lequel eut beaucoup d’empire sur lui. Il publia même, plus tard, un abrégé de la doctrine dogmatique de son maître.

Cependant l’humeur instable de V. Andréae n’était pas satisfaite. Son ami Ch. Besold lui ayant appris l’italien ; il résolut de se rendre au pays des Doges. Il traverse l’Autriche, séjourne quelques temps à Venise, puis à Rome.

Revenu en Allemagne, dans le Wurtemberg, il reçoit un meilleur accueil du duc Jean-Frédéric qui, peut-être, aurait mieux aimé lui donner un emploi séculier qu’une charge ecclésiastique. Le duo lui décerna le grade de Commensal au couvent de Tubingue et créa spécialement pour lui un cours de théologie. Toutefois pour subvenir à ses besoins, il donne quelques leçons particulières, mais accroît aussi ses relations et le nombre de ses amis.

Nommé Diaconus à Vaihingen (Wurtemberg), au printemps de 1614, il se marie le 2 août de la même année avec Élisabeth Grüninger. Cette longue période d’incertitude et de préparation venait de prendre fin.

Une nouvelle vie commença pour lui.

Au cours de ses voyages, en Allemagne, en Suisse, en France, en Autriche et en Italie, il fut à même de rencontrer des Adeptes de la Fraternité mystérieuse des Rose-Croix.

S’il existe encore quelques doutes sur la véritable histoire de la Fraternité, son existence est maintenant prouvée. Elle nous a laissé de sa réalité les mêmes preuves que toutes les sectes religieuses, philosophiques et politiques.

Quel fut l’Initié qui jugeant V. Andréae apte à devenir le porte parole des Rosicruciens, lui donna les moyens, de se faire reconnaître d’eux ? nul ne le sait. Il est certain qu’il lui fut ordonné de rompre le silence qui, jusqu’alors, enveloppait la Fraternité, et à participer à l’accomplissement du Magnum opus.

Le premier manifeste qu’il publia, en décembre 1614, sous le titre : Gloire de la Fraternité et Confession des Frères de la Rose-Croix, est l’exposé de la Réforme générale de l’Humanité que préconisaient les Initiés Rosicruciens. Il contient le récit allégorique de la vie de Christian Rosencreutz, et de la découverte de son tombeau, allégorie sous laquelle on présente les desseins et les bons effets de la Fraternité mystérieuse.

Le second manifeste : Réformation du vaste Monde tout entier parut quelques jours après. Il renferme le projet de la Réforme, au point de vue moral, politique, scientifique et religieux. Ce projet était adressé a tous les savants et souverains de l’Europe.

L’apparition de ces deux manifestes causa une impression immense sur tous les esprits, et on les traduisit simultanément en plusieurs langues. Puis un grand nombre d’ouvrages parurent, les uns pour défendre, les autres pour attaquer les Rose-Croix.

Cependant V. Andréae continuait la mission que lui avait confié les Frères de la Rose-Croix.

À cette époque, l’Allemagne était inondée par un grand nombre d’imposteurs et d’aventuriers, soi-disants alchimistes ou « souffleurs ».

C’est pourquoi V. Andréae, dans l’intention de ridiculiser, non seulement « ces faiseurs d’or », mais aussi les travers du moment, soit en science, en théologie, et même l’état des mœurs de son temps, écrivit Les Noces Chymiques de Christian Rosencreutz. On a prétendu que cet ouvrage aurait été rédigé par l’auteur à l’âge de 15 ans. Lui-même l’écrit dans son autobiographie. Nous pensons qu’il faut lire 15 ans après son initiation. S’il qualifie son œuvre de futile, il ajoute « Elle a été pour certains un objet d’estime et une occasion de recherches subtiles ». Cette phrase montre combien V. Andréae attachait peu d’importance aux dires de ses contemporains, sachant très bien la valeur de son œuvre.

Les Noces Chymiques furent écrites par un artiste préparé et non par un étudiant. Pour ceux qui sont au courant des allégories hermétiques, cette importante publication contient des allusions d’une signification grave et occulte. Ils reconnaîtront que les incidents comiques font partie d’un plan sérieux, et que l’ensemble de l’ouvrage est en concordance avec les traditions générales de l’Alchimie.

Les prétendants à ces Noces chymiques au nombre de neuf, passent avant d’être reçus candidats par des épreuves semblables à celles des anciennes initiations. Déclarés Chevaliers, chacun des neuf portent une bannière avec une croix rouge, indication qui n’échappera pas aux personnes averties.

Les vues morales et politiques de cette œuvre ne furent pas comprises. Indigné du mépris de ses semblables pour les idées qu’il préconisait et en butte à de cruelles persécutions, V. Andréae fonda alors un groupement religieux sous le vocable de : Fraternité Chrétienne, en donnant à entendre dans plusieurs endroits de ses écrits qu’il se séparait de la Fraternité Rosicrucienne.

Ce groupement avait pour objet de séparer la théologie chrétienne de toutes les controverses que le temps y avait introduites, et d’arriver ainsi à un système religieux plus simple et mieux épuré.

Esprit noble, anxieux de faire le bien, V. Andréae ne pouvait être qu’un véritable mystique. Il employa toutes ses forces à ramener ses contemporains dans la voie du Christ, selon la Bible. Il visait au christianisme pratique par la prédication de l’amour fraternel et de l’union.

Il faisait partie des théologiens mystiques dont Jean Arndt était le chef. On sait que ce dernier avait commencé la réaction contre la Réforme en cherchant à ranimer la vie religieuse.

C’est alors que V. Andréae, loin des soucis et des agitations du dehors, dans le calme et le recueillement fit paraître, de 1616 à 1619, nombre d’ouvrages, soit sous son nom, soit sous un pseudonyme.

Sous le pseudonyme de Andréa de Valentia, il donna : Le Tourbillon ou l’esprit divaguant péniblement et vainement à travers tous les sujets, comédie satirique dans laquelle il raille la mêlée confuse des savants de l’époque. Sous celui de Florentius de Valentia, c’est l’Invitation à la Fraternité du Christ [appelée] la Rose fleurie. Il engage ses amis à travailler dans l’union, à la pratique d’une vie chrétienne, à mener une existence plus simple, renoncer au luxe et au plaisir, à pratiquer l’amour fraternel et la prière en commun.

V. Andréae publia sous son nom : Menippe, miroir des vanités de nos contemporains. Cette satire vise le défaut de toutes les conditions sociales. Elle se compose de cent dialogues écrits avec une vivacité, un esprit digne des colloques d’Érasme.

Il édita ensuite la Mythologie Chrétienne, ouvrage réunissant les mêmes qualités que le Menippe.

Le ton sincère de cet ouvrage déplut à beaucoup de contemporains de l’auteur : quelques-uns l’outragèrent grossièrement, par contre, d’autres tel que Jean Gerhard, professeur de théologie à Tubingue y applaudirent.

Citons encore parmi ses nombreux écrits sur la mystique : Le Citoyen Chrétien et Plan d’une Communauté chrétienne ; ce plan dédié à J. Arndt est inspiré de l’Utopie de Thomas More. Ce dernier ouvrage fut suivi de la Description de la République Christianopolitaine.

Enfin sous le titre de : Loisirs Spirituels, il traduisit en vers allemand un choix de poésies de Campanella.

De nombreuses sociétés inspirées par les œuvres de V. Andréae se formèrent. Le clergé catholique, de même que le clergé protestant, devant ce succès, le firent avertir d’avoir à cesser ses publications et à les désavouer.

Il employa alors un subterfuge. Voulant faire croire à tous que ce qu’il avait écrit était inexistant, il publia : La Tour de Babel, ou chaos des jugements portés sur la Fraternité de la Rose-Croix composé de 24 dialogues, cet ouvrage contient tous les jugements faux ou vrais, ou suppositions, qui ont paru jusqu’en 1619 sur la Fraternité.

Aussitôt après la publication de ce dernier ouvrage, afin d’assurer sa tranquillité et d’éloigner ses persécuteurs, il partit pour Kalw (Wurtemberg), où il venait d’être nommé surintendant, fin 1620.

Les premières années de son séjour à Kalw furent relativement calmes. V. Andréae y déploya une grande activité ; aidé par sa mère il créa une sorte de société d’entraide pour laquelle il se procura des subsides importants destinés à secourir des ouvriers, des étudiants, des pauvres et des malades (Fürberstif, Fondation des Teinturiers).

Cependant l’orage grondait. On était à la troisième période de la guerre de Trente ans. Les succès des Suédois, privés de leur roi et chef, Gustave-Adolphe, tué à Lutzen (1632) commençaient à pâtir les armées impériales sous la conduite de Jean de Werth, attaquèrent l’armée suédoise à Nordlingen (1634), la défirent et sûres de l’impunité, ravagèrent le Wurtemberg. La ville de Kalw fut incendiée et livrée au pillage. La maison de V. Andréae fut complètement détruite. Tout ce qu’il possédait, bibliothèque, richesses artistiques, fut anéanti.

Il ne perdit aucunement courage. Et devant l’adversité, ne pensant guère à lui-même, il fit appel à la générosité des seigneurs voisins. Bientôt les sommes affluèrent pour Je grand bien des malades et des habitants ruinés. En 1638, Kalw fut de nouveau dévastée, et V. Andréae dut s’enfuir.

Dans son infortune, les dévouements ne lui manquèrent pas. Ses amis de Nuremberg lui offrirent un asile, mais fidèle à son prince, le duc Eberhard III, V. Andréae se rendit à Stuttgart. Là, par l’entremise du théologien Melchior Nicolaï, très puissant à la cour, il obtint la charge de conseiller consistorial. Il devint même le prédicateur attitré du roi, fonction qu’il remplit de 1639 à 1650. Pendant ces dix années qu’il passa à Stuttgart, il ne prêcha pas moins de mille sermons, dont la plupart sur le texte de Saint Paul : première Lettre aux Corinthiens. Malgré son zèle infatigable pour ses semblables, il eut à souffrir de cruels déboires, de la part de théologiens luthériens.

V. Andréae publia vers 1640, une ordonnance de discipline ecclésiastique, la Cynosura ; cette ordonnance qui formulait des prescriptions très détaillées sur les devoirs des pasteurs, devint la règle dans tout le Wurtemberg.

Dans sa lutte contre la simonie et la débauche, il eut le bonheur de trouver une aide précieuse en la personne des trois filles du duc Eberhard, surnommées par lui les Trois Grâces.

En 1649, patroné par Auguste, duc de Brunswick-Lunebourg, savant et fin lettré, V. Andréae se disposa à passer sa thèse de docteur en théologie. Mais ce fut peine perdue. Il avait contre lui trop de contradicteurs et d’adversaires. Pas assez soutenu par le duc Eberhard, il se découragea et demanda à être relevé de ses fonctions. L’année suivante, Il fut nommé abbé de Babenhausen (Bavière).

Ce fut là, au lieu du repos escompté le Purgatorium pour V. Andréae.

Accusé de fomenter l’hérésie par des adversaires, authentiques luthériens, il dut déposer contre eux une plainte devant le Consistoire. Ce fut le dernier coup, il ne s’en remit jamais.

Par une heureuse diversion, le duc Auguste de Brunswick le comblait de titres et de présents, lui assurant ainsi des ressources considérables. Le duc, qui ne l’avait jamais vu, voulut en 1653, le faire venir auprès de lui, à Wolfenbüttel. Il lui envoya une escorte princière, mais V. Andréae malade n’osa pas entreprendre le voyage.

Devenu au début de 1654, abbé mitré d’Adelsberg, il ne put s’y rendre, le monastère ayant été détruit par un incendie[32]. Le duc lui fit construire une maison confortable, à Stuttgart. Mais V. Andréae habita fort peu de temps son Selenianum ; miné par la maladie, il mourut le 27 janvier 1654, en dictant une lettre, au duc, son bienfaiteur, son Soleil, comme il le nommait [33].

Quoiqu’on en dise, le rôle assigné à V. Andréae fut suivi par lui de point en point. Ses œuvres furent écrites pour éclairer les esprits et ramener les âmes égarées à la paix, à la vérité, à la raison.

Sa vie, comme celles de tous ceux qui se dévouent pour leurs semblables, fut un long sacrifice. S’il n’eut pas le courage de suivre l’exemple du Maître jusqu’à la croix, il sut toutefois montrer la route à ceux qui cherchent la Voie, la Vérité, la Vie !

 Matthieu Denni



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