Un problématique retour aux sources
Surprenants hors de leur emballage religieux banalisé par les siècles, le meilleur et le pire de la Bible sont contés avec autant de verve que d’empathie, restitués dans leur contexte ethnologique, géographique et historique d’origine. L’ouvrage se lit effectivement comme un roman. Étrange impression de redécouvrir ainsi de très vieilles histoires maintes fois entendues, qui mettent en scène la tendresse et la dureté des hommes, notre sublime et triviale condition aux prises avec le ciel.
L’incroyable épopée des premiers livres bibliques réécrits par Christine Pedotti laisse le lecteur à la fois fasciné et perplexe. Simple monument littéraire ou texte sacré qui révèle La Vérité ? Comment passer des prodiges du religieux archaïque à nos quêtes spirituelles d’aujourd’hui ? Est-il pensable que nous soyons les héritiers d’Abraham, l’« Araméen errant » qui a établi le monothéisme, de Moïse réputé pour avoir libéré son peuple de l’esclavage et instauré la Loi du Sinaï, et des innombrables autres héros du Premier Testament ? Où est notre terre promise et quel est notre dieu ?
Surprenants hors de leur emballage religieux banalisé par les siècles, le meilleur et le pire de la Bible sont contés avec autant de verve que d’empathie, restitués dans leur contexte ethnologique, géographique et historique d’origine. L’ouvrage se lit effectivement comme un roman. Étrange impression de redécouvrir ainsi de très vieilles histoires maintes fois entendues, qui mettent en scène la tendresse et la dureté des hommes, notre sublime et triviale condition aux prises avec le ciel.
L’incroyable épopée des premiers livres bibliques réécrits par Christine Pedotti laisse le lecteur à la fois fasciné et perplexe. Simple monument littéraire ou texte sacré qui révèle La Vérité ? Comment passer des prodiges du religieux archaïque à nos quêtes spirituelles d’aujourd’hui ? Est-il pensable que nous soyons les héritiers d’Abraham, l’« Araméen errant » qui a établi le monothéisme, de Moïse réputé pour avoir libéré son peuple de l’esclavage et instauré la Loi du Sinaï, et des innombrables autres héros du Premier Testament ? Où est notre terre promise et quel est notre dieu ?
Christine
Pedotti se réfère, en exergue de son livre, à La
Légende des siècles de
Victor Hugo pour affirmer que les grands récits fondateurs de
l’humanité ne sont « pas moins vrais » que les
productions de l’histoire prétendue objective, elles aussi
sous-tendues de conjectures. Cette intuition permet de croire que la
trame narrative et la puissance poétique des Écritures dites
saintes peuvent dévoiler, à travers les événements et les mythes
qu’elles relatent, des vérités qui transcendent le vécu réel et
ses métamorphoses imaginaires. Des vérités symboliques qui
échappent non seulement au scalpel de l’analyse historico-critique
comme aux autres instruments des sciences humaines, mais également à
la mainmise religieuse qui les fige et les chosifie en les
sacralisant sous la forme de doctrines immuables. Un horizon que nul
ne peut atteindre, mais que dessine en filigrane la créativité des
interprétations, des transpositions et des rêves que la Bible ne
cesse de susciter pour que, de la lettre qui est son indispensable et
modeste véhicule, jaillisse une parole capable d’alimenter et de
transmettre la vie.
Pressentir
un ordre de vérité en amont des récits et des assertions
scripturaires ne dissout cependant pas les questions qui, stimulées
par la vulgarisation biblique, bousculent les croyances
traditionnelles. Quels messages privilégier ou, au contraire,
délaisser ? Qui peut croire en cette divinité tribale et jalouse
des Hébreux qui ne se préoccupait guère que de ses adorateurs et
s’est accommodée de fort choquants stratagèmes ? Se peut-il
qu’un dieu réputé plein de miséricorde se soit si souvent montré
injuste et cruel ? Comment l’alliance exclusive conclue entre lui
et les siens a-t-elle pu fonder ce qui a par la suite été présenté
comme Parole intemporelle et universelle de Dieu, et qui continue à
être acclamé comme tel dans nos églises ? La sacralisation de
textes ethno-religieux n’induit-elle pas une instrumentalisation
sociopolitique des croyances qui porte à méconnaître, d’une
religion à l’autre et hors d’elles, le caractère sacré de
toutes les valeurs authentiquement humaines ? Rendre la Bible aux
consciences individuelles et collectives ne va pas sans problèmes…
Un
héritage à repenser pour aujourd’hui
Avec
de tels enjeux, la publication de Christine Pedotti constitue bien
plus qu’une trouvaille éditoriale. Elle émerge à un carrefour
crucial pour la foi : alors que celle-ci ne saurait survivre sans ses
racines communautaires et personnelles, nous ne pouvons plus croire –
et le monde ne croira plus – ce que nos pères ont cru en termes de
dogmes et de normes morales. Dès lors s’avère-t-il incontournable
de revisiter notre héritage religieux en vue de le repenser à frais
nouveaux, en son fond et en rapport avec l’évolution des savoirs
et des conceptions anthropologiques. Loin de se réduire à trier ce
patrimoine pour préserver les croyances qui paraissent encore
crédibles, ce travail exige des avancées audacieuses pour
construire, en sauvegardant l’essentiel des vérités et des
valeurs léguées par le passé, un nouvel univers symbolique
significatif pour nos contemporains. La Terre promise se situe
toujours au-delà du pays natal, et la fidélité mène à l’inédit
– il faut se libérer et s’ouvrir, marcher et marcher encore,
chercher et combattre
L’aventure
n’est pas anodine tant elle est radicale et bouleverse les
doctrines et les pratiques établies. Il est, par exemple,
incontestable que les visages contradictoires prêtés à Dieu dans
la Bible nous renseignent plus sur l’homme que sur la divinité, et
que c’est d’abord par l’absolue condamnation de toute forme
d’idolâtrie que, de façon foncièrement indicible, Dieu s’est
révélé dans les Écritures juives – sévère avertissement pour
les religions ! D’autre part, s’il faut reconnaître que la
Parole divine est inaccessible en elle-même et que la Révélation
s’exprime à travers la production littéraire des Écritures
plutôt qu’à travers les faits plus ou moins légendaires qu’elles
rapportent, peut-être convient-il d’admettre que les
transcriptions historiques de cette Parole sont multiples et toujours
relatives, au sein de la tradition judéo-chrétienne et par ailleurs
– invitation à un œcuménisme sans clôtures ! Enfin, si la
lecture de la Bible ne prolonge et n’incarne pas la Parole
créatrice et libératrice de Dieu, si le savoir qui en résulte
n’engage pas à lutter pour la justice et la paix, cette lecture
apparaît stérile et vaine au regard de nombreux préceptes
bibliques – aussi religieuse soit-elle.
Il
ne s’agit pas de revenir à une religion holistique qui prétend
englober toute vérité, mais de repartir des commencements
primordiaux qu’offre l’inspiration religieuse pour éclairer nos
chemins vers l’ultime vérité qu’aucune Écriture ne peut
contenir et que personne ne peut saisir. C’est pourquoi la
considérable œuvre théologico-littéraire entamée par Christiane
Pedotti dans ce roman de la Bible est précieuse. Les récits les
plus prometteurs et les plus attendus par les chrétiens sont, dans
cet ensemble biblique qui forme un tout, ceux relatifs aux prophètes
d’Israël qui ont été les précurseurs de ce Jésus de Nazareth
dont la vie et la mort ont éminemment incarné, selon eux, la Parole
qui ouvre une part de ciel au cœur du monde.
Jean-Marie
Kohler
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