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Un vitrail par jour 72A - Le Bon Berger

30 août 2022

Le bon berger

Le Christ auréolé et portant sur son dos une brebis rejoint un groupe de quatre anges qui se réjouissent avec lui de son retour et de celui de la brebis représentant l'humanité.

Luc 15, 4-7

4 Quel homme d’entre vous, s’il a cent brebis, et qu’il en perde une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? 5 Lorsqu’il l’a retrouvée, il la met avec joie sur ses épaules, 6 et, de retour à la maison, il appelle ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis qui était perdue. 7 De même, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance. 
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Ce vitrail, à l'origine placé avec l'ascension d'Élie et l'ascension du Christ n'a pas été replacé, ni en 1905 lors de la grande réinstallation ni après les deux guerres mondiales. Il est toujours conservé, avec deux autres vitraux plus tardifs, dans les réserves du Musée historique de Mulhouse que nous tenons à remercier pour nous avoir autorisé à l'examiner.

Pourtant ce vitrail résume à lui seul l'ensemble du cycle du Miroir du Salut du Genre Humain. En effet, dans la droite ligne de l'interprétation allégorique, l'auteur, Ludolphe de Saxe, identifie les 99 brebis du texte de l'évangile de Luc aux neuf ordres d'anges qui sont dans le ciel. Et la brebis que ramène le Christ n'est rien de moins que l'humanité toute entière, retrouvant ainsi sa place dans l'ordre cosmique un moment perturbé par la désobéissance d'Adam et Ève qui avait entraîné leur expulsion du Jardin

Comment ne pas voir aussi dans ce vitrail, une évocation du Psaume 23 "l'Éternel est mon berger" ou de l'affirmation par Jésus dans l'évangile de Jean "Moi. Je suis le bon berger" (Jean 10,11) ? À l'origine, peuple de bergers, le peuple hébreu a évidemment représenté l'Éternel sous la forme d'un divin berger, prenant aussi bien soin de ce troupeau symbolique qu'est l'humanité que le berger, en chair et en os, prend soin de son troupeau. Les premiers chrétiens ont tout naturellement repris l'image, même si la réalité de la vie d'un berger n'avait déjà plus grand sens pour ces premières communautés installées dans les grandes villes de l'Empire romain. Il faut toujours penser qu'un chrétien du 1er siècle avait la même distance culturelle avec le métier de berger que nous aujourd'hui. 

Cette distance était moindre quant à l'imaginaire hébraïque. Les premiers chrétiens sont pour la majorité issu de la culture hébraïque et en ont gardé les racines. Au fil des décennies, de plus en plus de convertis d'origine et de culture hellénistique ont rejoint les Église sur tout le pourtour méditerranéen. Et si la réalité de leur vie a changé, leur représentation est resté la même. 

Jusqu'à nos jours où l'image du berger continue à nous parler mais parfois avec un aspect négatif. En effet, nul d'entre nous ne revendiquerait aujourd'hui un statut de brebis. Au contraire, "Veille à ne jamais agir comme un mouton", la phrase d'Épictète (Entretiens II, IX) servait déjà au premier siècle à railler les adeptes de la nouvelle foi et aujourd'hui résonne étonnamment avec les affirmations des réseaux sociaux et autres influenceurs pour qui il importe de mener sa vie comme on l'entend, en toute indépendance et autonomie de pensée, de conviction et d'action. 

Le grand théologien helvétique du XVIe siècle, si important pour nous à Mulhouse, Huldrych Zwingli avait tracé les grandes lignes du travail d'un pasteur justement dans un traité intitulé "Le Berger" (Der Hirt, 1523) où il choisit le mot de « Wächter », littéralement le veilleur, celui qui attend l'aube qui vient car c'est dans la nuit du monde que le troupeau est en danger. Le pasteur, selon Zwingli doit veiller "à fortifier les âmes et éveiller les consciences". Tout est là, dans ces deux faces d'une même manière de prendre soin.

Fortifier les âmes, c'est accompagner et soutenir ceux qui sont dans la peine, c'est apporter une consolation dans les ténèbres de l'existence, c'est être dans le silence avec ceux qui souffrent et peinent à trouver un sens à leur vie. C'est « panser » et compatir avec tous ceux qui sont « fatigués et chargés ». Fortifier les âmes, c'est nourrir la spiritualité de celles et ceux qui nous sont confiés, c'est aider ceux qui cherchent un sens à leur existence et ont besoin de ce qui est nécessaire et vital pour eux, trouver une raison de vivre.

Éveiller les consciences, c'est réfléchir avec ! C'est alerter et prévenir, c'est engager et mobiliser. C'est dire que l'évangile n'est pas une recette de bonheur, que c'est certes une promesse mais aussi et avant tout une exigence. Une exigence de liberté pour tous, d'égalité entre tous, et de fraternité qui passe par l'engagement et la solidarité dans la mesure de nos moyens auprès de tous ceux qui ont besoin de notre aide.

Fortifier les âmes, ce n'est pas seulement « pleurer avec ceux qui pleurent » mais chercher des consolations et des encouragements pour retrouver une confiance dans le présent et un courage pour l'avenir. Éveiller les consciences, c'est donner les moyens d'agir dans le monde pour sa transformation, c'est développer un esprit critique envers tous les pouvoirs constitués. Il n'y a sans doute rien de plus urgent que de développer un tel esprit de résistance aux discours et aux idéologies, aux pratiques des réseaux sociaux qui nous transforment en un troupeau docile et obéissante. Fortifier les âmes et éveiller les consciences, c'est justement l'exact inverse d'un troupeau abruti.


Ainsi il importe que nous soyons les bergers les uns des autres. Non pas pour prendre en charge les autres mais pour nous préoccuper d'eux. Il s'agit là du cœur de l'éthique chrétienne, altruiste par principe. À chacun d'entre nous d'être le berger, et ainsi, le Christ pour notre prochain.
 
Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Un évêque inconnu

15 avril 2022

103 10-3 Un évêque inconnu

Auréolé, ce qui indique sa sainteté, ce personnage est un évêque portant la mitre et tenant la crosse épiscopale dans sa main gauche, et faisant le geste de bénédiction de la droite.

Vitrail restauré aux frais de M. Albert Spoerry-Engel.

En 1905, ces trois personnages (10-2 ; 10-3 et 10-4) étaient répartis dans les fenêtres 7, 8 et 9 et étaient encadrés par les vices et les vertus. Leur regroupement en 1948 est particulièrement pertinent puisque ainsi saint Josse et l'évêque inconnu se regardent mutuellement tout en encadrant Jean Baptiste. Le signe de bénédiction pourrait ainsi signifier la bénédiction de l'Église sur l’œuvre de piété, l'ensemble des vitraux de l'église, réalisée par la comtesse Jeanne de Ferrette.

L'Église, lieu de rencontre avec la culture

« Hors de l'Église, point de salut » disait l'ancien adage de la sagesse populaire, répétant en cela la doctrine de l'Église catholique médiévale. La présence dans nos vitraux d'un évêque, a fortiori anonyme et revêtu des attributs de son autorité, est en soi une marque de respect envers l'institution catholique. Il s'agit pour les donateurs à la fois d'appeler sur eux et sur leur œuvre la bénédiction de l'Église, signifiant d'abord l'approbation de celle-ci mais aussi la dimension salvifique de l’œuvre accomplie. Une œuvre telle que nos vitraux, pour être pieuse, n'en est pas pour autant totalement désintéressée. Il s'agit aussi de « faire son salut », c'est-à-dire de racheter par une œuvre pieuse les fautes commises dans l'exercice du pouvoir des comtes de Ferrette. La comtesse Jeanne, si elle est bien la donatrice de nos vitraux, rachetant ainsi les fautes de sa famille.

La pratique est couramment admise durant tout le Moyen-Âge et ne suscite aucune contestation. D'une manière générale, contribuer à l'embellissement des lieux de cultes, ici par des vitraux, là par des statues ou le financement d'une chapelle dédiée à un saint particulier est considérée comme un juste retour des choses. Dieu ayant placé telle personne ou telle famille dans une situation d'autorité et de fortune, rien de plus normal que de « rendre à Dieu ce qui est à Dieu ».

Une pratique qui n'est pas sans rapport avec celle des grandes familles protestantes mulhousiennes du XIXe siècle qui ont contribué à la restauration de ces mêmes verrières et qui ont laissé leur nom sous bien des vitraux. Koechlin, Mieg, Dollfuss, Mantz, Engel, Spoerry et tant d'autres qui, en reconnaissance des biens qui leur étaient donnés par Dieu exprimaient ainsi leur gratitude envers lui ainsi que leur piété.

Même s'il ne faut pas être naïf et qu'il faut faire la part de l'intérêt qu'ils pouvaient y trouver, la philanthropie et le mécénat des arts étant déjà à l'époque, comme à celle de Jeanne de Ferrette et comme à la nôtre, une manière de se racheter une conscience à peu de frais. Aujourd’hui encore, les grands noms de l'industrie construisent des musées ou des fondations à leur nom partout dans le monde. Leurs intentions ne sont sans doute plus comme pour Jeanne de racheter leur fautes devant l'Éternel mais plutôt de s'acheter une image de respectabilité culturelle.

Cela étant dit, il n'en reste pas moins qu'il faut saluer ces formes d'engagement culturel et citoyen lorsqu'elles prennent la forme du musée Wurth à Erstein ou le Centre d'Art contemporain de Wattwiller et bien d'autres en Alsace, où la volonté est avant tout de soutenir des artistes et de partager les beautés du monde. Il fut une époque où les églises étaient les lieux où se réalisait cette rencontre entre l'art et le commun des mortels que l'on nomme aujourd'hui « grand public ». Ce sont aujourd'hui d'autres lieux qui assurent cette fonction car l'art et la culture sont heureusement enfin totalement sécularisés et n'ont plus besoin de la bénédiction d'un évêque inconnu pour exister en tant qu'interpellation et critique du monde ou en tant qu'incitation à la beauté.

Il y a belle lurette que l'Église n'a plus le monopole de la culture et il existe encore quelques lieux, églises, temples ou chapelles, où une forme d'art et de beauté, qui n'a pas besoin de quelque forme d'autorité que ce soit peut émerger. Ainsi le temple Saint-Étienne à Mulhouse aura été un tel lieu durant des décennies. Aujourd'hui que se tourne la page d'une époque, et que les évêques inconnus ne bénissent plus ce qui s'y passe, il ne reste plus qu'à bénir ceux qui un jour prendront la suite pour relever le flambeau de la liberté artistique et créative.

Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Jean-Baptiste

8 avril 2022

102 10-2 Jean le Baptiste

Un personnage pieds nus auréolé, identifié par la mention « S. IOANNES ». De l'index de la main droite, il montre l'Agneau de Dieu, qu'il tient de la main gauche dans un cercle, l'Agneau soutient de sa patte gauche une croix ornée d'un étendard qu'il regarde en tournant la tête vers Jean. 



Matthieu 3, 1-13

1 En ce temps-là parut Jean Baptiste, prêchant dans le désert de Judée. 2 Il disait : Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. 3 Jean est celui qui avait été annoncé par Ésaïe, le prophète, lorsqu’il dit : C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. (…) 11 Moi, je vous baptise d’eau, pour vous amener à la repentance ; mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu. (…) 13 Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui.

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Le geste caractéristique de Jean le baptiste est dans cette désignation de Jésus comme étant le Christ, celui qui était attendu et qui est représenté ici sous la forme de l'Agneau de Dieu. Un geste que l'on retrouve dans toutes les représentations de Jean-Baptiste, qu'il s'agisse de vitraux, de statues ou de tableaux. Il suffit de se souvenir de son doigt démesurément long tel qu'il apparaît dans Le Retable d'Issenheim pour comprendre la portée de cette désignation dans la spiritualité et la théologie médiévales. Jean-Baptiste, c'est aussi le prophète qui crie dans le désert, celui qui condamne la corruption du roi Hérode, au risque de sa vie. C'est encore celui qui, jeté en prison, fera demander à Jésus de confirmer qu'il est bien le Messie attendu. C'est enfin celui dont la tête sera offerte à Salomé, la fille du roi, pour le prix d'une danse (Matthieu 14, 1-12).

Le baptême qu'il pratique dans le Jourdain est une purification dans l'esprit de celle de Naaman le Syrien, effectuée par le prophète Élisée. (cf notre vitrail n° 31 : https://sermulhouse.blogspot.com/2020/11/un-vitrail-par-jour-31.html) mais alors que Naaman était guéri de la lèpre, c'est de purification intérieure qu'il s'agit avec Jean-Baptiste et plus exactement de repentance. La présence de Jean-Baptiste dans un cycle de verrières aussi important que celui de l'ancienne église Saint-Étienne souligne la volonté de la donatrice, à priori la comtesse Jeanne de Ferrette, de manifester sa propre repentance. Il ne s'agissait pour elle en effet pas seulement de faire une œuvre pieuse en offrant ces verrières et ainsi de « faire son salut » mais bien de montrer une réelle contrition et un renoncement à ses péchés. Une attestation encore renforcée par le fait que le blason familial se trouve directement sous les pieds de Jean-Baptiste en signe d'allégeance.

Ce blason représente deux poissons courbés en position verticale et de profil, les têtes tournées vers le haut, dos à dos et de couleur or, sur fond rouge. En héraldique, qui est l'étude et la science des blasons se blasonnent ainsi : « De gueules aux deux bars adossées d'or ». Pour l'histoire de Jeanne et de sa famille, voir notre page dédiée.

Une repentance oubliée

La notion même de « repentance » n'est plus à la mode dans notre époque de développement personnel où l'acceptation de soi est devenue la règle quand il s'agit de composer avec ses désirs et de « se réaliser tel que l'on est ». Idée ringarde s'il en est que celle de reconnaître que l'on est pas bon, que l'on ne fait pas toujours le bien et que même nous faisons bien souvent du mal à nos proches. Mais « c'est plus fort que moi ! », « je n'y peux rien, il faut me prendre tel que je suis » autant d'excuses qui signent le renoncement à devenir meilleur. Quand nous n'avons plus conscience de la réalité de notre condition humaine qui est, que nous le voulions ou non, que nous l'acceptions ou non, mauvaise ; quand nous ne reconnaissons plus que notre pente naturelle est de vouloir dominer, posséder, exploiter, profiter, consommer, briser ou maîtriser les êtres et les choses qui nous entourent, nous avons oublié que nous sommes pécheurs et finalement nous nous en satisfaisons.

La repentance n'est pas une démission mais au contraire l'expression courageuse d'une volonté de changement de soi au bénéfice de l'autre, considéré, non plus comme un objet mais comme un « toi », une personne dont nous ne pouvons nous servir, d'une dignité inaliénable et que nous ne pouvons que servir.

La première étape de la repentance dont Jean-Baptiste est l'expression est précisément dans la reconnaissance de notre état de pécheurs devant Dieu, devant les hommes nos frères et de notre incapacité à faire le bien. La seconde étape est une prise de conscience du sacrifice de l'Agneau de Dieu que porte le Baptiste, autrement dit de l'amour que le Christ a manifesté pour chacune et chacune d'entre nous en donnant sa vie pour que nous vivions à son image. Enfin, la troisième étape de la repentance, la sanctification, passe par l'effort sur soi-même, le refus des facilités et des satisfactions au prix de la liberté, au prix de la vérité on encore au prix de la justice. La repentance est une lutte constante contre notre propre nature afin d'être autre chose qu'un enchaînement de passions et de réactions, pour que l'Amour l'emporte sur la Force ou pour le dire autrement pour devenir pleinement et réellement humains les uns pour les autres.

Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Saint Josse, patron des voyageurs

1er avril 2022 

101 10-1 Saint Josse, patron des voyageurs

Saint Josse (S IUDOCUS), couronné, avec un manteau vert, tenant dans sa main droite un bâton de pèlerin et dans la gauche un coquillage rappelant la proximité des pèlerinages de saint Jacques de Compostelle et de saint Josse.

https://www.saint-josse-europe.eu

De la sainteté chrétienne1

L'une des caractéristiques principales des verrières du temple Saint-Étienne de Mulhouse est, à l'inverse d'un grand nombre d'églises médiévales, de n'être constitué que de scènes bibliques ou issues de la Légende dorée de Jacques de Voragine et justement de ne pas représenter des saints ou des bienheureux.

À l'exception justement de notre dixième fenêtre qui représente un évêque, saint Jean Baptiste et donc saint Josse, patron des voyageurs et pèlerins, équivalent de saint Jacques. Cette portion congrue faite à la dévotion des saints est déjà significative en soi. Par ailleurs, Jean Baptiste est aussi un personnage biblique et l'évêque n'est même pas nommé, ce qui relativise sa présence et empêche toute dévotion. Il n'y a donc que saint Josse qui peut, à proprement parler, être une représentation d'un saint et donc, dans la spiritualité médiévale, faire l'objet d'une dévotion particulière.

Il est remarquable qu'au moment du passage de Mulhouse à la Réforme à partir de 1523, il n'y ait eu aucun iconoclasme, contrairement à Bâle. Aucune statue n'a été détruite, ni aucun vitrail endommagé au nom d'un rejet par les mulhousiens de cette dévotion particulière que les protestants du XVIe siècle considéraient au mieux comme de la superstition, au pire comme de l’idolâtrie. Sans doute que la dévotion à saint Josse n'était pas si développée à Mulhouse et ne suscitait pas de comportements mettant en danger la piété des citoyens et le Magistrat n'y aurait donc rien vu à redire. Il faut aussi toujours rappeler que la Réforme mulhousienne, avant d'être une question de théologie est avant tout une question d'organisation religieuse et de remise en ordre des pratiques cultuelles dans un contexte de désordre structurel des organisations religieuses existantes. La présence d'un saint dans les verrières n'est dans ce contexte pas un problème majeur qu'il aurait fallu régler par sa destruction.

C'est aussi peut-être parce que les mulhousiens du XVIe siècle auront parfaitement compris ce qu'est la sainteté qui, loin d'être un statut réservé à quelques-uns qui seraient supérieurs au commun des mortels et se trouveraient dans une position de médiation entre l'humain et le divin, est l'objectif partagé de tous les fidèles. La notion de sanctification est en effet centrale dans la spiritualité protestante et plus particulièrement calviniste mais surtout elle est accessible à tous. L'état de sainteté n'est pas en protestantisme un idéal inatteignable sauf pour ceux qui bénéficieraient d'une grâce spéciale. La sainteté protestante est un chemin de transformation constante, de libération permanente face à toutes les formes de déterminisme, qu'elles soient sociales, naturelles, politiques ou historiques. Contre toutes les fatalités de condition, la sainteté est l'affirmation qu'il est possible de s'en affranchir.

Le chemin de l'éthique n'est alors plus celui de l'acceptation ni de la résignation à soi tel que l'on est ou à l'état du monde mais celui d'une amélioration permanente avec le Royaume de Dieu comme horizon, jamais atteint mais toujours devant soi.

Le « saint », c'est ce que nous sommes appelés à être ou à devenir mais ce que nous sommes aussi déjà, dès lors que l'évangile nous transforme, non seulement dans nos manières d'être au monde mais aussi à l'intérieur de nous-mêmes. Car le Royaume de Dieu, de ce Dieu qui se présente toujours à l'homme comme « celui qui t'a fait sortir d'Égypte, de la Maison de servitude », est d'abord un Royaume intime où notre regard sur nous-mêmes, les autres, la société et le monde, est transformé par la grâce de Dieu et la reconnaissance pour ce qu'il nous donne chaque jour et le bien qu'il nous donne chaque jour à réaliser auprès des hommes et des femmes de notre temps.

C'est ainsi que nous serons saints comme l'Éternel notre Dieu est saint

Roland Kauffmann

1Pour aller plus loin sur cette question, on lira Yves Krumenacker. Sainteté catholique et sainteté protestante (XVIe-XVIIe siècles). 21E Congres international des sciences historiques, août 2010, Amsterdam, France. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00528313

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - La générosité terrasse l'avarice

25 mars 2022

100 9-6 La Générosité terrasse l'Avarice

Largitas Avaricia

Traditionnellement désigné comme la victoire de la vertu de générosité sur le vice de l'avarice, le vitrail d'aujourd'hui a une portée bien plus large que la simple générosité pécuniaire comme le laisserait penser la notion d'avarice.

Car l'avarice est à notre époque attachée à la dimension économique, formatés que nous sommes par le personnage de Walt Disney, L'oncle Picsou, avatar moderne de l'avare Ebenezer Scrooge créé par Dickens dans son célèbre Conte de Noël. Ce glissement sémantique n'est pas anodin car si l'on réfléchit en termes purement financiers, la générosité devient alors une vertu qui, contrairement aux autres qui se renforcent d'elles-mêmes, s'épuiserait à force d'être pratiquée sauf à disposer de ressources illimitées ou toujours renouvelées. Ce qui n'est pas le cas de la plupart d'entre nous et l'était encore moins pour les fidèles mulhousiens du XIVe siècle. C'est donc bien sur un autre terrain qu'il faut comprendre la vertu de « largesse ».

Car c'est bien cette idée de largesse qu'évoque le nom latin de notre vitrail : largitia. Ainsi comprise comme une largesse, la générosité déborde le cadre strictement économique. Bien sûr qu'il nous faut être généreux et libéral par la pratique des dons aux œuvres, associations et mouvements, aujourd'hui largement défiscalisés d'ailleurs. C'était d'ailleurs sans doute à la pratique de l'aumône que renvoyait originellement ce vitrail particulier, une aumône que peu d'entre nous pratiquent encore aujourd'hui. Mais il ne s'agit encore là que de notre « Avoir », ce dont nous disposons matériellement, alors que c'est notre « Être » qui devrait être généreux, large et libéral.

Plus qu'une simple générosité caritative, c'est en effet d'une disposition morale et spirituelle qu'il est ici question. L'avarice n'est alors plus la simple cupidité ou le désir d'accumulation de biens matériels comme le suggère L'oncle Picsou mais une sécheresse du cœur et de l'âme, fermés à la compassion et à l'attention envers les autres. Elle devient alors le recroquevillement identitaire en œuvre dans nos sociétés traversées par l'inquiétude du lendemain et la peur de l'autre. L'avarice devient encore synonyme de fermeture intellectuelle, d'oubli de l'histoire, d'intolérance spirituelle et d'autoritarisme politique ou religieux. Ce que notre vitrail montre simplement, c'est la victoire de la liberté, de la création, de l'ouverture et de la confiance sur les forces d'oppressions, de destructions, de fermetures et de menaces.

« Élargis l'espace de ta tente ! » disait déjà le prophète Ésaïe (54, 2) et ce sont à la fois nos esprits, nos cœurs et nos âmes que nous demande d'élargir notre vitrail. Ce n'est pas seulement en effet un espace physique, territorial, qui doit être élargi mais bien notre espace culturel, philosophique et politique, intellectuel et social. Largesse de notre avoir, de notre être, de notre espace mais aussi de notre temps. C'est aussi du temps qu'il faut donner sans compter, comme on donne de l'attention, du cœur et des biens. Donner sans espérer recevoir en retour, dans ce geste magnifique auquel nous invite le philosophe biblique, « jette ton pain à la surface des eaux, car avec le temps tu le retrouveras » (Ecclésiaste 11, 1), c'est une image de la grâce et de l'amour, entre nous, et entre Dieu et nous.

« Aimer, donner, pardonner, créer » sont les quatre formes que devraient prendre chacune de nos actions1. Ainsi la générosité, comprise comme une largesse d'esprit, de cœur, de corps et d'âme, ne s'épuise-t-elle plus en vain mais au contraire se nourrit d'elle-même. La générosité qui l'emporte sur l'avarice, c'est la fertilité qui l'emporte sur l'aridité, l'abondance sur la restriction, le courage sur la peur et la vérité sur le mensonge. C'est la justice et la liberté, la bonté et la beauté, en un mot l'amour !

C'est en effet d'aimer qu'il est question dans cette lutte perpétuelle qui nous est montrée dans cette série consacrée à la lutte entre les vertus et les vices mais aussi dans les vertus évangéliques. Et quelle plus belle conclusion à cette série que la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » ? C'est aussi dire qu'il ne suffit pas d'aimer en général et en principes mais bel et bien d'aimer comme nous le sommes. Autrement dit sans mesures ni limites mais dans le don absolu de soi pour le bonheur, le bien, de l'autre, en étant absolument centré sur l'autre ; en ne rendant jamais le mal pour le mal mais en recherchant le bien, même pour ses ennemis. Bien sûr que cela paraît être une folie mais l'évangile n'a jamais prétendu être une sagesse à la mode. Et c'est pourtant bien à cette éthique du pardon et de l'amour inconditionnels que nous invitent, à travers les siècles, nos vitraux.

Roland Kauffmann

1Traité des vertus, Vladimir Jankélévitch, II, XI, VII « De la gratitude à la gratuité. Pardon et don gracieux », Bordas, 1949, p.495.

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - La chasteté terrasse la luxure

18 mars 2022

99/9-5 : Castitas Luxuria – La chasteté terrasse la luxure

Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques 

Ce qui distingue la chasteté des autres vertus, ce n'est pas seulement qu'elle est de l'ordre du plus intime mais c'est de ne pas être universalisable. En effet, s'il peut être souhaitable que tous les humains soient charitables, patients, sobres, courageux ou généreux, l'extinction de l'humanité serait le résultat d'une pratique universelle de la chasteté.

Il est vrai que dans les premiers temps de l'Église, alors qu'elle se situait dans une perspective apocalyptique, persuadée d'un retour prochain du Christ et donc de la fin des temps, l'apôtre Paul a pu promouvoir le célibat et d'une manière générale le fait « qu'il est bon pour l'homme de ne pas toucher de femme » (1 corinthiens 7, 1), il a bien fallu se rendre à l'évidence de la nécessité de la génération. Plus largement au cours du Moyen Âge la réforme grégorienne du XIe siècle a réservé la chasteté aux clercs, prêtres et moines et a fait du mariage une obligation pour les laïcs en l'instituant même comme le septième sacrement. Certes l'acte sexuel ne se conçoit alors que dans le cadre du mariage et doit toujours être dans l'intention de la procréation, il n'en reste pas moins que la chasteté n'a jamais été comprise comme le mode de vie normal de la société.

Nos vitraux nous présenteraient donc une vertu réservée à quelque uns ? À nouveau, il faut comprendre la vertu en la mettant en rapport avec le vice représenté, ici la luxure. La chasteté n'est alors pas à prendre au sens propre de l'abstinence sexuelle mais comme l'inverse de la luxure comprise comme un débordement des sens et un dérèglement des mœurs. L'ensemble des vertus représentées dans les vitraux du temple Saint-Étienne de Mulhouse sont des caractéristiques d'une vie équilibrée et harmonieuse, en d'autres termes d'une vie réglée et ordonnée, où les passions sont non seulement sous contrôle et dominées mais vaincues au sens propre dans cette lutte entre les vertus et les vices. La luxure, comme les autres vices de notre série, s'oppose à la sobriété, à la patience, à la force, à la générosité et à l'amour, car les vices, de même que les vertus qui se renforcent les unes les autres, se complètent et s'opposent chacun à toutes les vertus.

Il est ainsi possible de définir la luxure autrement que sous les termes simplistes de débauche ou de pornographie. S'opposant à la générosité (100 9-6), la luxure est un égoïsme, c'est prendre pour soi sans faire attention aux désirs ou aux besoins de l'autre. S'opposant à la force (98 9-4) la luxure est une résignation, c'est renoncer à la beauté. S'opposant à la sobriété (94 8-6), la luxure est un appétit sans borne, c'est ne jamais parvenir à la satiété et à la satisfaction, il en faut toujours plus. S'opposant à la patience (93 8-5), la luxure est une avidité, c'est vouloir tout tout de suite. Enfin s'opposant à l'amour (92 8-4), la luxure est un mépris de soi et de l'autre, c'est considérer l'autre comme un moyen et non plus comme une fin.

Contrairement aux vertus qui sont entières et ne peuvent tolérer de demi-mesures - on aime ou on n'aime pas, on ne peut aimer à moitié – les vices ont des degrés dans la dégradation et si la luxure peut exister dans le cadre d'une relation sexuelle entre adultes consentants, elle est d'autant plus criminelle lorsqu'elle se passe du consentement, dans le cas du viol, ou qu'elle l’achète par une promotion ou un avancement de carrière. C'est tout l'objet des campagnes « #metoo » où de trop nombreuses femmes dénoncent la sexualisation qui leur est imposée ou « #dénoncetonporc » où des étudiantes racontent ce qu'elles endurent de la part de professeurs pouvant décider de leur avenir. Ces abus de faiblesse et de position d'autorité sont abjects et ne peuvent être tolérés sous couvert d'aucune forme de liberté que ce soit. Mais que dire alors de l'exploitation sexuelle d'enfants ? D'autant plus dans le cadre familial ? Ou dans le cadre d'institutions éducatives ? Ou dans le cadre de l'Église ?

Parce qu'elle détruit celui ou celle qui en est victime, et pas seulement la personne qui la pratique, en la touchant au plus intime d'elle-même, non seulement dans son intégrité physique mais aussi dans sa dignité psychologique et la représentation qu'elle peut avoir d'elle-même, la luxure est une abysse parmi les vices. Et il faut rendre hommage aux mouvements contemporains de libération de la parole et prendre acte que dans ces affaires, il faut toujours prendre au sérieux la parole des victimes ; ne pas croire que les enfants mentent ou fabulent ; ne pas leur demander d'oublier mais au contraire les aider à mettre des mots sur ce qui leur est arrivé pour comprendre que l'amour existe néanmoins et ne doit pas être avili par l'acte qui leur a été imposé.

Quant à tous ceux qui ont une vie sexuelle harmonieuse et épanouie, c'est néanmoins à une attention constante pour celles et ceux qui autour de nous, dans nos familles, dans nos lieux de travail, dans nos Églises, pourraient être victimes de cette violence dans leur chair que nous sommes appelés par notre vitrail de la semaine.

Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Le courage terrasse la lâcheté

11 mars 2022

98/9-4 : Fortitudo Accidia (Acedia) – Force et Faiblesse (Courage et Lâcheté)

Ce vitrail a été refait à neuf en 1904 par la maison Zettler.

Introduction générale au cycle des vices contra les vertus et des charités évangéliques 

Un glissement sémantique s'est accompli au cours du temps dans la présentation de ce vitrail. En effet, alors que les vertus évangéliques ne sont pas référencées parce que leur motif est aisément reconnaissable (une femme donnant un vêtement est facilement identifiée avec la charité de « vêtir ceux qui sont nus »), les luttes entre les vices et les vertus sont identifiées par un ajout vitré donnant les noms de la vertu et du vice représentés, ici « fortitudo » et « accidia », « force et paresse » que les commentateurs traduisent parfois par « courage et lâcheté ».

Il est paradoxalement plus facile de parler de « courage » que de « force » dans nos sociétés contemporaines, le courage étant une vertu à la mode et souvent revendiquée alors que la force est associée à l'abus, à la contrainte ou en tout cas à la violence. Et particulièrement dans les milieux marqués par le christianisme lui-même considéré comme un chemin de roses pavé de bons sentiments et une certaine culture du sacrifice. Le courage est une vertu positive alors qu'il faut se méfier de la force.

Pour comprendre ce que signifie la force dans le contexte de nos vitraux, il faut donc faire le détour par le vice qui est ici représenté. L'acédie n'est pas la lâcheté, en tout cas pas celle qui nous fait renoncer à affirmer nos convictions quant nous avons peur de l'opinion des autres. Il ne faut pas confondre l'acédie et la peur qui nous fait renoncer à nous opposer à ceux qui paraissent plus forts que nous. L'acédie est à la fois plus complexe et plus intime que ce qu'évoquent ces notions de faiblesse, de timidité ou de lâcheté. C'est aussi bien plus que la simple paresse qui nous fait préférer ne rien faire plutôt que d'affronter le monde et ses contrariétés.

C'est bien plutôt l'acide qui nous ronge, la dépression, mal contemporain s'il en est. Souffrir d'acédie, c'est lorsque plus rien n'a d'importance et que chaque chose que l'on a à faire et que l'on sait être nécessaire paraît être une montagne bien au-dessus de nos forces. C'est se sentir impuissant à résoudre les problèmes les plus quotidiens et souffrir de la lassitude des choses toujours recommencées dans la banalité des habitudes. L'acédie, c'est la perte du goût de vivre et de faire ce que l'on fait, c'est le renoncement à soi parce qu'on a subi des échecs et que l'on croit alors que la vie même est un échec et qu'il faudrait y renoncer. C'est ce fameux « syndrome de glissement » que l'on identifie chez les personnes âgées qui n'ont plus le goût de vivre.

De même qu'on ne choisit pas d'être déprimé mais que la dépression nous tombe littéralement dessus à l'improviste, l'acédie n'est pas le fruit d'une décision consciente et volontaire. On ne choisit pas d'être faible et de se résigner à subir ce que d'autres ont décidé de nous imposer. Et de même qu'une personne déprimée ne peut s'en sortir par elle-même et a besoin d'être aidée mais souffre précisément soit de l'absence de ceux qui pourraient l'aider soit de leur impuissance, ainsi une personne, ou une société, ou une Église, qui souffre d'acédie ne peut compter sur ses propres forces pour retrouver le courage et la volonté de vivre, tout simplement parce qu'elle n'a justement plus de forces.

Il est trop facile d'associer les vices et les vertus à des décisions que nous prendrions en conscience de leurs conséquences. Ainsi chacun d'entre nous serait entièrement responsable de ce qui lui arrive et n'aurait à s'en prendre qu'à lui-même des résultats de ses choix. Reconnaissons qu'une certaine conception de l'éthique protestante est largement responsable de cette idéologie qui revient à faire porter la faute sur l'individu et non plus sur le mode d'organisation de la société. C'est là qu'il faut avoir le courage de dire qu'une personne déprimée n'est coupable de rien et qu'elle est plutôt comme Job, confrontée à la détresse de ne rien comprendre à ce qui lui arrive.

Mais la vertu de la force, qu'est-ce donc dans ce contexte sinon la main tendue, la présence à l'autre, la confiance donnée et la motivation proposée ?

La force est le contraire de l'acédie, c'est-à-dire l'appétit et la joie de vivre retrouvés dans le service de l'autre plutôt que dans la résignation à soi. C'est au moment où l'on se découvre utile à un autre que soi, que l'on comprend que l'on est nécessaire pour une autre personne, pour une organisation, pour une cause, que l'on devient fort. Et cette force a pour autre nom « reconnaissance » ! Reconnaissance envers la vie, envers celles et ceux qui nous ont permis de devenir ce que nous sommes, envers le monde qui nous entoure pour les beautés et les luttes qu'il nous propose. Ce sont les beautés de la nature ou de la culture et les luttes contre toutes les formes de misères : la pauvreté, la détresse spirituelle ou morale, l'intolérance politique ou l'avidité économique. Reconnaissance enfin envers l'Éternel parce qu'il nous donne « le calme et la confiance qui sont notre force » (Ésaïe 30,15).

Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Vêtir ceux qui sont nus

4 mars 2022

97/9-3 : NUDUS ERAM ET VESTISTI ME

Mt 25, 36, J’étais nu, et vous m’avez vêtu,

γυμνὸς καὶ περιεβάλετέ με (gumnos kai periebaleté me)

vulgate : nudus et operuistis me,

Une femme offrant une tunique rouge et verte à un homme simplement couvert d'un linge de corps et pieds nus. Conformément aux règles de la représentation, la différence sociale est marquée par la différence de taille entre les deux personnages : la petitesse de l'homme souligne son indigence.i

Parmi les besoins vitaux de tout être humain, c'est de chaleur dont nous avons le plus besoin. Notre corps a besoin de se maintenir à une température constante : trop chaud il meurt de fièvre, trop froid il meurt. Pour produire cette chaleur, nous avons besoin de nourriture ; pour la conserver, de vêtements et par extension d'un abri, d'une maison. Notre vitrail, après avoir abordé les besoins de santé (8-1), d'hospitalité (8-2), de vie et de mort (8-3), de faim et de soif (9-1), de liberté (9-2) en vient donc à ceux du vêtement et par extension du logement, autrement dit tout ce qui nous protège.

Car c'est bien cela qui est en jeu dans la mesure où notre vêtement et notre logement sont ce qui nous est à la fois le plus intime et le plus exposé. La manière dont nous nous présentons au monde par le vêtement est représentative de notre personnalité. Ainsi être à « la dernière mode » en dit long à la fois sur notre capacité financière à suivre les modes mais aussi sur notre propension à n'être justement que des suiveurs, oublieux de nos besoins pour nous conformer aux prescriptions d'autres que nous. De même qu'il faut avoir une « chambre à soi » comme le recommandait Virginia Woolf, « il est souhaitable », pour Henri David Thoreau, « qu'un homme s'habille d'une manière suffisamment simple pour être en mesure de toucher lui-même son propre corps dans le noir, et qu'il vive à tous égards avec ce qu'il faut de frugalité et de commodité pour pouvoir, en cas d'assaut ennemi, tel le vieux philosophe, quitter la ville sans le moindre souci »1.

« Frugalité et commodité » devraient être les maîtres-mots, non seulement de notre vêture et de notre logement mais aussi de nos existences, à la fois dans le domaine de l'esprit et dans celui de l'action. Qu'il s'agisse de nos habitudes de consommation ou de nos opinions philosophiques ou politiques, la modération et la simplicité devraient être notre ligne de conduite pour une vie qui ne soit pas sous la dépendance de contraintes extérieures mais le fruit de notre libre décision.

Mais cette libre délibération intime doit correspondre à une vie sociale tout aussi importante car l'humain est un animal social, qui vit en société et a besoin de cette société pour vivre. Nul homme n'est solitaire et notre indigent sur le vitrail ne saurait se contenter de son haillon pour vivre en société. Vêtir ceux qui sont nus, c'est aussi leur donner une place dans la société et plus largement redonner à chacun les moyens de reprendre les rênes de sa propre existence. C'est le cœur de ce que l'on appelle aujourd'hui le « droit au logement ». À écouter les mal-logés ou les sans-abris, ce qui frappe avant tout c'est l'impossibilité de se reposer et de se projeter d'une manière ou d'une autre dans l'avenir, en sachant pouvoir retrouver un lieu protégé et assuré. Lorsqu'on doit consacrer l'essentiel de son existence à assurer sa survie au jour le jour et à trouver un toit pour la nuit en appelant le 115, c'est la dignité humaine qui est malmenée. Et il faut ici rendre hommage à toutes ces associations qui luttent contre le mal-logement, comme « 100 pour 1 » à Mulhouse pour ne prendre qu'un seul exemple local2.

Avant de choisir ce que nous voulons montrer de nous-mêmes au monde par notre logement ou notre vêtement, encore faut-il en avoir et ensuite savoir les entretenir correctement, conformément à notre besoin et nos moyens dans cette même logique de « frugalité et de commodité ». La frugalité, souvent associée au protestantisme, ne doit pas être confondue avec l'austérité mais plutôt avec cette forme d'élégance qui fait le choix de la solidité et de la simplicité. Il est à noter dans ce contexte que la femme de notre vitrail ne se contente pas de donner à l'indigent une guenille déjà usée mais bel et bien un vêtement de qualité qui corresponde à la dignité inaliénable de l'individu.

Au moment de clore cette partie dédiée aux charités évangéliques, il est important de se souvenir que nous devons en effet à ceux que nous aidons de nos biens, de notre temps, de notre attention, de notre prière, le meilleur ou au moins ce que nous estimons digne de nous-mêmes.

1 Walden, Henri David Thoreau, Gallmeister, 2017, trad. Jacques Mailhos, [1854], p.39-40

2 https://www.100pour1.org

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Visiter les prisonniers

25 février 2022

96/9-2 : IN CARCERE FUI ET VENISTI AD ME

Mt, 25, 36, j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi,

ἐν φυλακῇ ἤμην καὶ ἤλθατε πρός με (en phulakée eemeen kai eelthate pros me)

Vulgate : in carcere eram et venistis ad me

Une femme saluant un homme placé dans un carcan, sorte de pilori fixe, avec les pieds et les mains entravés. Derrière lui, une tour dont les fenêtres sont grillagées, manifestement la prison. L'homme est à l'extérieur de la prison, ainsi exposé à la population, à sa vindicte ou sa moquerie mais aussi à sa compassion à l'exemple de cette femme. Ce vitrail a été fait à neuf en 1904 par la maison Zettler lors de la restauration des vitraux1.

Pour Yvonne et René

Parmi les charités évangéliques, celle qui consiste à visiter les prisonniers est particulièrement contre-intuitive. En effet, il est logique de considérer que dans un État de droits, ceux qui sont en prison le sont pour de bonnes raisons. Criminels ou délinquants, ils ont été jugés et condamnés à subir une peine proportionnée à leurs actes. Ils sont ainsi punis et mis à l'écart, littéralement au ban de la société, dans un souci de protection de celle-ci. Puisqu'ils n'ont que ce qu'ils méritent, pourquoi aller les visiter ? Autant visiter les malades, nourrir les miséreux ou enterrer les défunts sont d'évidence des devoirs moraux, autant visiter les prisonniers pourrait sembler une complaisance coupable.

C'est oublier que ce qui fonde justement nos sociétés et en font des États de droits, c'est la conviction de l'humanité et donc de la dignité de tous, y compris des criminels et délinquants qui restent, même en prison, des individus, des citoyens, des frères et sœurs en humanité. La prison ne devrait pas être définitive et pourtant, celui qui est passé par là en reste marqué à jamais, non seulement par ce qu'il y a vécu comme souffrances mais aussi par le regard des autres, la réinsertion des prisonniers après avoir purgé leur peine est toujours difficile. Alors que la justice voudrait que l'on considère la personne comme étant amendable et corrigible et prononce en conséquence des peines qui sont des sanctions devant éviter la récidive. Cependant, près d'un tiers des prisonniers récidivent dans la première année après leur libération et ce taux augmente avec le temps. On peut y voir le signe que quelque chose ne fonctionne pas dans le système carcéral car la réinsertion devrait commencer durant le temps de la peine.

Dans ce contexte, il faut rendre hommage à ces aumôniers, visiteurs et visiteuses de prison, comme Yvonne, simple mulhousienne de 74 ans, qui comme cette femme de notre vitrail ne se résout pas à voir des monstres ou des « gens irrémédiablement mauvais » parmi les prisonniers qu'elle rencontre. Lucide et sans naïveté sur la gravité de leurs actes, elle voit d'abord des hommes et des femmes qui ont eu une vie en dehors de leur délinquance ou de leur crime et qui, à un moment de leur vie, ont basculé pour d'innombrables raisons et sont sortis du jeu normal de la société. Et c'est la question qu'elle leur pose inlassablement et de diverses manières afin qu'ils parviennent à dire leurs raisons et à s'interroger sur leurs actes et les souffrances qu'ils ont infligés. C'est par là que peut commencer la rédemption.

Bien sûr qu'il faut une solide dose de foi, qu'elle soit chrétienne ou humaniste, pour envisager la rédemption comme toujours possible et parfois, reconnaître l'innocent dans la personne que tout désigne comme coupable et que tout le monde considère comme tel. Ainsi de l'opiniâtreté parfois de ces aumôniers qui, comme René, confronté aux pires des criminels sans scrupules ni remords, aura néanmoins su discerner dans la parole d'un jeune garçon, accusé d'un double meurtre particulièrement sordide, la trace de l'erreur judiciaire révélée par la suite. N'en avoir sauvé peut-être qu'un seul mais qui sait la force de l'amour et de la compassion manifestés dans ces prisons par ces animateurs bénévoles qui par la force de la danse, du théâtre ou de la musique, amènent de l'humanité et de la liberté dans ces lieux où la privation de l'une ne devrait jamais amener la privation de l'autre ?

Comment oublier tous celles et ceux qui se mobilisent par le biais des grandes associations telles qu'Amnesty International ou l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture pour le sort des prisonniers dans des États totalitaires ou corrompus ? Prisonniers d'opinion, prisonniers politiques, prisonniers ethniques, du seul fait de leur couleur de peau ou de leur origine sociale ou religieuse, les victimes de l'arbitraire sont innombrables dans notre monde contemporain et si nous ne pouvons franchir les murs de leurs prisons, nous pouvons néanmoins nous mobiliser pour faire savoir à leurs bourreaux que nous ne sommes pas indifférents à leur sort et qu'à l'image de cette femme compatissante, nous tendons la main à leurs victimes.

Roland Kauffmann

1 Les Verrières de l'ancienne église Saint-Étienne à Mulhouse, Jules Lutz, Meininger, Mulhouse, 1906, p. 28

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Désaltérer ceux qui ont soif

18 février 2022

95/9-1 : SITIVI ET DEDISTI MIHI POTUM

Mt 25, 35 j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire

ἐδίψησα καὶ ἐποτίσατέ με ; édipsèsa kai épotisaté me

Une femme, magnifiquement vêtue, tenant un pot et donnant à boire à un homme dont la pauvreté est signifiée par la simplicité de sa tunique et ses pieds nus. Noter la disproportion de taille entre les personnages qui souligne la différence de condition sociale.

Les « charités évangéliques » qui forment, avec les « vertus », le sujet de ce Précis de morale chrétienne à l'usage de la population mulhousienne que forment ces deux verrières 8 et 9 de nos vitraux du temple Saint-Étienne, s'attachent à ce qui est vital pour l'être humain, quelle que soit sa condition et son époque, ici il s'agit de la soif qu'il faut désaltérer.

Nous avons vu qu'une autre parole du Christ « J'ai eu faim » a été remplacée par les devoirs à rendre aux morts (91/8-3 « j'étais mort et tu m'as enseveli » qui ne se trouve pas dans l'évangile) et si nous ne savons pas les raisons qui ont poussé les commanditaires de nos vitraux à faire ce choix, on peut cependant conjecturer qu'ils associaient à la soif une autre parole du Christ, celle des Béatitudes « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice » (Matthieu 5, 6 , voir notre méditation de cette béatitude : https://sermulhouse.blogspot.com/2020/04/heureux-ceux-qui-ont-faim-et-soif-de.html).

C'est précisément l'une des originalités de la compréhension évangélique du monde et des relations des hommes entre eux que de lier indissolublement la quête du bonheur et la miséricorde. Le chrétien, c'est-à-dire celui qui cherche à vivre suivant l'exemple de Jésus-Christ, est celui qui ne cherche pas son bonheur dans la richesse ni dans la réussite matérielle ou sociale ni dans le détachement philosophique mais dans une solidarité réelle avec les faibles, les démunis, les affligés et les délaissés, avec les solitaires et les marginalisés, tout ceux qui sont « sans » : « sans abri », « sans papiers », « sans droits », « sans logements décents », la liste est longue de tous ceux qui doivent « vivre sans »1 !

La pitié dont nous avons à faire preuve envers nos frères et sœurs est aujourd'hui une notion totalement galvaudée et remisée au chapitre des vieilles lunes. Elle est pourtant au cœur de l'évangile comme de la spiritualité biblique et prophétique. Pitié, bonté, amour, charité, miséricorde, bienveillance, grâce, font partie d'un même arbre sémantique et l'hébreu utilise le même mot pour les désigner : checed (חָ֫סֶד, kheh’-sed) qui correspond au grec leeἶn (eleein, d'où dérive le terme eleeo, ἐλεέω, miséricorde que l'on retrouve justement dans les Béatitudes). La leçon des psaumes, des prophètes et des évangiles est qu'il n'y a pas de « piété » sans « pitié ».

Autrement dit, qu'il n'y a pas de foi qui ne s'incarne dans une réelle miséricorde, une réelle charité, miroirs de la grâce et de la miséricorde de Dieu envers nous. Ces termes sont redondants, c'est-à-dire qu'ils se renforcent réciproquement et se conditionnent mutuellement. « Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, ne peut aimer Dieu qu'il ne voit pas » nous dit l'auteur de la première lettre de Jean (1 Jean 4, 20) et nos vitraux soulignent que cet amour n'est pas de l'ordre du sentiment mais bien des actes concrets et tangibles. Il ne suffit pas de dire « j'aime Dieu et j'aime l'humanité », encore faut-il que cette charité se manifeste dans ses deux modalités.

Aimer Dieu, n'est-ce pas exprimer une profonde reconnaissance pour le monde qui nous est donné ? Apprécier la beauté du monde et la bonté qui s'y manifeste ? Aimer l'humanité, n'est-ce pas rechercher en toutes choses cette beauté et cette bonté ? Élever l'homme à la hauteur de l'humanité, rassasier cette faim et cette soif de « justice », cet autre synonyme biblique de « miséricorde » ? Aimer Dieu et l'humanité d'un même élan, n'est-ce pas lutter contre tout ce qui avilit, dégrade et humilie ? Au premier chef la misère et la pauvreté, mais aussi tous les rapports d'exploitation et de violence qui font des hommes et des femmes des moyens sans les considérer comme des fins ?

C'est dans ce double mouvement de reconnaissance pour le monde tel qu'il nous est donné et de lutte continuelle pour sa transformation afin qu'il réponde à l'utopie du Règne de Dieu que se trouve l'exigence éthique de l'évangile. Et c'est à ce titre qu'il faut saluer l'engagement sans faille de tous ceux qui se mobilisent dans ces innombrables associations d'aide aux plus pauvres, qu'il s'agisse d'associations laïques ou religieuses, connues ou méconnues qui sont, chacune à leur manière la concrétisation de notre vitrail.

Roland Kauffmann

1 Voir à ce propos Vivre sans ? Frédéric Lordon, La Fabrique, 2019

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - La sobriété terrasse l'avidité

11 février 2022

94/8-6 : Sobrietas Gula – La sobriété terrasse la gloutonnerie

« Il faut éteindre la démesure plus encore que l'incendie », l'éthique grecque est presque toute entière dans cet aphorisme du philosophe du Ve siècle avant notre ère, Héraclite, qui nous accompagne dans plusieurs de nos vitraux. Car c'est bien cette philosophie classique, venue du fond des âges les plus reculés de notre culture occidentale qui inspire la morale chrétienne telle qu'elle s'exprime au Moyen-Âge et qui, en osmose avec les charités évangéliques, va former les représentations des vices et des vertus.

La « gloutonnerie », terme bien plus fort que notre moderne « gourmandise » est bien de l'ordre de cette démesure, de l’appétit insatiable qui ne connaît aucune limite et aucune satiété. C'est l'avidité totalement déconnectée du besoin. Alors que Gargantua et Pantagruel dévoraient par plaisir et amour de la beauté, la gloutonnerie dévore tout ce qui est à prendre et n'en a même plus le goût. Il ne faut pas non plus réduire la gloutonnerie au régime alimentaire. On peut être glouton dans bien d'autres domaines. Tous ceux qui sont de l'ordre de la consommation et de la possession.

La société moderne dévorant plus de ressources qu'elle n'en dispose sera bien dépourvue lorsqu'il n'y aura plus rien à brûler ni à consommer comme la gloutonnerie qui ne meurt que lorsqu'il n'y a plus rien. Gâchis, gaspillage, indifférence, accumulation, croissance sans fin, le capitalisme débridé de notre époque, totalement déconnecté de toute idée de progrès humain et d'amélioration de la vie du plus grand nombre, uniquement préoccupé de l'enrichissement de quelques uns, est l'autre nom de la gloutonnerie.

Il fut un temps où le protestantisme était réputé compatible avec le capitalisme dont il partageait l'esprit. Et il est vrai que l'esprit d'entreprise et de responsabilité, d'accumulation du capital pour dégager une capacité d'investissement est typique d'un certain protestantisme capable d'envisager la durée. C'est cela qui distingue l'éthique protestante de toute autre dans la mesure où elle prend en compte l'avenir. Elle est capable de différer un besoin ou un désir pour en accroître le plaisir ou l'efficacité. Elle est capable de mettre à distance la satisfaction, non pas pour y renoncer mais au contraire pour l’accroître encore plus et lui donner une plus grande efficacité au profit de la communauté. Car l'éthique économique calviniste ne se préoccupe pas de la satisfaction personnelle, elle n'a de sens que si elle est partagée et permet à d'autres de changer leur situation par l'investissement dans l'éducation, l'éradication de la misère et l'amélioration générale des conditions de vie.

Le capitalisme contemporain tel qu'il s'exprime dans la financiarisation à outrance et la recherche du profit maximal sans plus se préoccuper ni du bien commun ni de l'avenir a perdu son esprit protestant et n'est plus que gloutonnerie perpétuellement insatisfaite.

La sobriété, quant à elle, est « heureuse », pour reprendre le slogan de Pierre Rabhi ou du pape François dans son encyclique Laudato Si. Elle connaît l'importance du temps et préserve l'avenir. Elle pense qu'il faudra encore disposer de ressources lorsque la génération présente ne sera plus là. Elle ne fait l'impasse ni sur la beauté ni sur les biens matériels mais, au nom d'une certaine conception du bien, privilégie les produits réellement durables. Plutôt que de se résigner à la misère, elle veut le meilleur des mondes possibles pour le plus grand nombre possible sans pour autant épuiser les ressources. Pour cela, il faut rechercher un équilibre et une pondération des besoins en refusant les fausses nécessités imposées par la société de consommation. S'il faut parfois renoncer, ce n'est justement pas par esprit de sacrifice mais par désir de meilleur. Non seulement pour soi mais aussi pour l'autre, mon prochain, celui d'à côté mais aussi mon prochain de l'autre bout du monde. Et c'est ainsi que vivent concrètement de nombreux protestants dans leur vie quotidienne car ils ont été éduqués dans cette idée de sobriété qui constitue leur milieu naturel comme l'eau pour le poisson.

La sobriété est l'autre nom de la « pauvreté en esprit » des béatitudes parce qu'elle ne place certes pas sa richesse dans l'accumulation des biens mais qu'elle ne prétend pas non plus que les maladies, le chagrin, la pauvreté ne seraient pas des maux ou que les richesses, le plaisir et la santé ne seraient pas des biens, au contraire. Elle les veut simplement pour tous et pour cela doit s'imposer à elle-même des limites car elle a le « dessein (…) que tout le monde soit riche non plus de richesse mais de liberté et de vérité »1 et c'est là qu'elle place son trésor.

Roland Kauffmann

1 Vladimir Jankélévitch, Traité des vertus, Bordas 1949, p. 359