L'heure musicale virtuelle du 21 janvier 2023

 Samedi 21 janvier 2023


Christian Morgenstern 1871 – 1914

Trouver le sentier

Ceux qui migrent vers la vérité,
migrent seuls,
personne ne peut être l’autre
frère de chemin.

 L'intégralité du programme

« Je me suis toujours ressenti comme double », note Christian Morgenstern dans un carnet. De fait, deux natures en apparence contradictoires coexistent en lui : celle du « chercheur de Dieu » et celle de l'humoriste. Mais dans l'esprit du public, le second a effacé le premier. C'est aux grotesques Galgenlieder (Chants du gibet) que l'écrivain doit sa renommée littéraire.

Né à Munich le 6 mai 1871, Christian Morgenstern est le descendant d'une famille de peintres réputés. La mère du jeune Christian meurt très tôt de la tuberculose (1881). Le poète, à qui elle a légué son mal, est obligé, en 1893, d'interrompre ses études de droit. À peine remis, il s'installe à Berlin. La bohème berlinoise est le berceau des premiers Galgenlieder. Berlin, où Morgenstern deviendra lecteur dans la maison d'édition Cassirer, en 1903, constitue avec Merano l'un des rares points fixes de son existence vagabonde. Le dernier voyage, de cliniques en sanatoriums, se termine à Merano, où le poète meurt le 31 mars 1914.

La création lyrique entre 1895 et 1905 est inégale. On y trouve, surtout au début (Au château de Phanta, 1895), une poésie d'inspiration philosophique écrite dans un style pathétique où se lit l'influence de Nietzsche. Mais au sanatorium de Birkenwerder se produit, en novembre 1905, un événement spirituel d'une portée considérable. Dans une sorte d'illumination mystique, Morgenstern découvre la parfaite coïncidence de Dieu et de l'homme, de Dieu et du monde. Dès lors, il peut interpréter la parole du Christ « Moi et le père, nous sommes un » (Évangile selon saint Jean, x, 30) comme la simple confirmation du système « théomoniste » qu'il élabore en 1906-1907 : Dieu se pense en nous, dans notre propre cerveau. Il se dit « Dieu » à lui-même par notre propre bouche. Cette « énorme idée » fournit la matière des aphorismes que la veuve du poète publiera en 1918 et donne à la poésie lyrique (Recueillement, 1910) une tonalité originale. Mais en 1909, Morgenstern se convertit aux vues théosophiques de Rudolf Steiner. le fondateur de l'anthroposophie. Le recueil Nous trouvâmes un chemin (1914) reflète ce dernier avatar spirituel du poète. L'œuvre est sibylline pour les non-initiés, mais d'une austère beauté.

En dehors d'Horatius travestitus (1897), l'œuvre humoristique de Morgenstern comprend les Galgenlieder, Palmström et un certain nombre de poésies posthumes. Les Galgenlieder — nom donné à l'ensemble de cette production — sont nés d'une farce. Lors d'une excursion, Morgenstern et ses amis découvrent en 1895, près de Potsdam, une colline où se dressait jadis un gibet. De retour à Berlin, ils fondent la « Compagnie du gibet ». Les Galgenlieder sont donc à l'origine des chants pseudo-liturgiques qui accompagnent les cérémonies burlesques et macabres que célèbrent les compagnons. De leur naissance, ils garderont jusqu'au bout l'empreinte ludique. En revanche, le grotesque qui règne dans les premiers poèmes s'atténue. À partir de 1905, il n'est plus guère qu'« vêtement » dans lequel le poète loge une réflexion philosophique : la poésie du gibet s'inscrit dans la marge de la méditation du mystique et subit une dernière mutation lorsque Morgenstern adhère à l'anthroposophie. De Rudolf Steiner, les deux héros de Palmström (1910) tiennent probablement leur nature immatérielle. Ce sont de purs esprits, doués d'une imagination débordante, mais dont les inventions n'existent que par la grâce des mots. D'instinct, l'humoriste exploite ce que sa réflexion sur le langage, stimulée par les théories de Fritz Mauthner, lui révèle par ailleurs : l'aptitude que possèdent les mots à dire l'irréel ou le virtuel. Les insolites créatures qui peuplent l'univers du gibet sont nées de cette « escroquerie » verbale. Mais c'est surtout l'ambiguïté lexicale qui constitue un facteur déterminant de l'affabulation. À tel point que certains commentateurs conçoivent les Galgenlieder comme le produit d'un pouvoir créateur autonome du langage. Thèse contestable, mais qui souligne l'importance de l'alchimie du verbe, dans une œuvre dont le créateur apparaît comme un précurseur de l'expressionisme et de la poésie moderne.

Morgenstern a également traduit en allemand une bonne partie de l'œuvre théâtrale d'Ibsen.


C’est vers
la beauté que
guide ton œuvre, car la beauté arrive en dernier lieu à travers toutes les révélations qui
nous sont faites.
De la
douleur de l’homme à
des harmonies toujours plus
élevées,
tu libères
le sentiment étourdissant jusqu’à ce
qu’il résonne

dans la lumière d’amour de la béatitude...
C’est
de la
beauté que vient ton œuvre.

*

Ne demande rien à
qui que ce
soit, que tout
le monde en ait, que tu n’es pas élu par un esprit de juge.

Tais-toi, et
donne au seul
monde de ta
paix, Et je n’ai point mis ton bien sur rien, et n’ai point été ici.

*

Ne regarde pas ce
que font les
autres, les autres
sont tellement nombreux, tu n’entres que dans un jeu qui ne se reposera jamais.

Va par la
voie de Dieu,
ne laisse rien
d’autre être guide, alors tu marches droit et droit, et tu y vas tout seul.

*

O comme j’aime
apprendre la douceur,
mon cœur,
de ta bouche, suis-toi en silence dans des terres purifiées !

Et nous regardons
ensemble vers le monde,
avec leur réprime,
et au lieu de le condamner, nous les laissons aller et nous l’accepterons.

*

O nuit, des étoiles,
je baigne
le corps et l’esprit dans tes mille soleils -

O nuit qui m’entoure
de révélations,
rends-moi ce que tu sais!

Pour aller plus loin :

Strauss : Métamorphoses (Barbara Hannigan): https://www.youtube.com/watch?v=w3QvRnPoD-w

Pierre Boulez : La Nuit transfigurée opus 4 d’Arnold Schoenberg:  https://www.youtube.com/watch?v=yzSaOWPBFqA

Rudolf Kempe / Dresden State Orchestra 13-24 June.1970 R.Strauss : Tod und Verklärung, Op.24: https://www.youtube.com/watch?v=bkdy8xOW0nY

et pour les germanophones uniquement...

Hörbuch: Wir fanden einen Pfad: Neue Gedichte by Christian Morgenstern | Komplett | Deutsch: https://www.youtube.com/watch?v=FIUX1UHasTI



500 ans de Réforme à Mulhouse

500 ans de Réforme à Mulhouse

Roland Kauffmann, 

article paru dans L'Almanach Sainte-Odile 2023

Service communication du Diocèse de Strasbourg, 2022, "Juillet", pp.74-75

Par son ordonnance du 29 juillet 1523, le Magistrat de Mulhouse introduisait la Réforme protestante à Mulhouse. Un événement qui sera commémoré durant l'année 2023 pour marquer le 500e anniversaire de ce basculement religieux et politique pour la ville.

Copie de l'ordonnance du 29 juillet 1523 signifiant le début de la Réforme protestante à Mulhouse

« Nous, bourgmestre et Conseil de la Ville de Mulhouse, faisons savoir à tous et à chacun, tant ecclésiastiques que laïcs, bourgeois et habitants de cette ville, quelque soit leur dignité et leur état, que le chrétien est lié à la Parole de Dieu, qu’il ne doit attendre son salut que de cette Parole et qu’il est tenu d’y conformer sa vie à la doctrine qui y est renfermée ». Dès les premiers mots de cette ordonnance se trouvent résumés les grands principes de la Réforme, à savoir l'universalité (« tous et chacun »), l'égalité (« tant ecclésiastiques que laïcs »), l'enracinement dans la Parole de Dieu discernée dans les Écritures (deux des principes protestants fondamentaux : Sola Gratia et Sola Scriptura : par la grâce seule, par l'écriture seule) et l'exigence éthique, dans toutes les dimensions de la vie, d'une cohérence entre la foi et l'existence.

Comprendre les conditions de la Réforme

Mais réfléchir à l'événement historique implique de se départir de certains de nos biais d'analyse afin d'éviter tout contre-sens comme toute volonté de transposition dans nos situations contemporaines. Au premier plan de ces biais figure évidemment notre compréhension d'une séparation entre identité civile et religieuse, autrement dit notre conception contemporaine de la laïcité. Si aujourd'hui il est possible de revendiquer une citoyenneté affranchie d'une adhésion confessionnelle, ce n'est pas le cas dans l'Europe du XVIe siècle. Vivre dans une cité à l'époque, c'est nécessairement en partager la culture dont l'organisation religieuse est évidemment centrale car elle ne peut être séparée des diverses allégeances politiques et des relations d'alliances militaires et économiques. Le corps social de ce temps répond à des règles qui ne sont plus les nôtres.

Il faut aussi comprendre que les Mulhousiens de 1523 n'avaient pas conscience de ce qu'ils faisaient et ne disaient pas adhérer au « protestantisme » car le concept même d'une autre confession que la catholique romaine n'existait pas encore. Ce n'est qu'à partir de 1529 et la Protestation de Spire que les princes allemands vont se distinguer entre « protestants » et « fidèles à l'Église de Rome ». Les mulhousiens décident seulement de réorganiser leur vie religieuse et ne se prononcent pas non plus sur les aspects doctrinaux. Seuls comptent alors les principes d'une vie digne de l'évangile et la compréhension par tous, et donc nécessairement en langue allemande, des homélies. Les messes « basses » ou « accélérées » sont également interdites.

Une Réforme progressive

La Réforme mulhousienne n'est pas réalisée en 1523. Plusieurs étapes seront nécessaires pour l'installer durablement, parmi lesquelles l'abolition de la messe en 1528, l'adoption de la confession de foi helvétique en 1536, l'adoption du catéchisme de Heidelberg en 1563 jusqu'à l'intervention bâloise en 1587, date à partir de laquelle on peut considérer le protestantisme comme étant la religion de Mulhouse jusqu'à l'absorption de la ville par la France en 1798. Cette « Réunion » à la jeune République ouvrant de nouvelles perspectives économique et la voie à l'installation d'une population ouvrière de confession catholique. La bascule démographique entre protestants et catholiques s'effectue au milieu du XIXe siècle mais le pouvoir politique et économique restera aux mains des élites protestantes jusqu'à l'annexion allemande de 1870.

Une Réforme helvétique

Les Mulhousiens de 1523 ne font pas non plus référence à Martin Luther. Celui-ci ayant été excommunié en 1521, ils ne s'en revendiquent pas. Ce n'est pas une affaire de prudence mais là aussi de contexte culturel et politique.

Bien que faisant juridiquement partie du Saint Empire Romain Germanique, Mulhouse est liée aux cantons helvétiques. Une proximité liée à la résistance commune aux Habsbourg depuis le XIIIe siècle. C'est donc tout naturellement que Mulhouse accueille les idées non pas des « luthériens » mais des réformateurs helvétiques tels que Œcolampade, Bullinger, ou encore le réformateur de la Suisse alémanique, Ulrich Zwingli dont le grand principe : « être chrétien ne signifie pas parler du Christ mais mener sa vie comme le Christ l'a fait » a manifestement inspiré l'ordonnance mulhousienne de 1523.

Une Réforme libérale et humaniste

Les mulhousiens de 1523 ne sont pas pour autant « zwingliens », pas plus que « luthériens ». Leur adhésion aux idées nouvelles est le fruit d'influences diverses mais qui toutes se situent dans le monde helvétique. La distinction est essentielle car elle distingue le protestantisme mulhousien du reste du protestantisme alsacien comme du futur protestantisme français. Mulhouse est en 1523 à la confluence des divers courants de Réforme comme de l'Humanisme et ses relations privilégiées avec Bâle font aussi que le protestantisme mulhousien est jusqu'au XIXe siècle au moins fortement lié à celui de son alliée.

Dans ce monde helvétique du XVIe siècle « tous les citoyens sont paroissiens et tous les paroissiens sont citoyens » selon la belle formule du théologien Bernard Reymond et c'est pourquoi le protestantisme mulhousien dont nous fêterons le 500e anniversaire en 2023 a ceci de particulier qu'il est l’œuvre des mulhousiens eux-mêmes, représentés par leur greffier-bourgmestre, Jean-Oswald Gamshart et le chapelain de l'église paroissiale Saint-Étienne, natif de Mulhouse, Augustin Gschmus. Il n'y a pas à Mulhouse de grande figure de réformateur, même pas Nicolas Prugner qui doit quitter la ville avant 1526.

C'est tout l'objet du colloque organisé par l'association Saint-Étienne Réunion, à Mulhouse et Bâle, les 27 et 28 octobre 2023 que de revenir sur cette histoire particulière ainsi que sur ses développements et ses évolutions durant cinq siècles dans le périmètre du Rhin supérieur.

Au cœur de la ville, le temple Saint-Étienne, avec ses dimensions monumentales, rares en protestantisme, est le symbole de son histoire si particulière à Mulhouse

L'Heure Musicale du 7 janvier 2023

Samedi 7 janvier 2023



William Blake 1757 – 1827

Ciel et enfer

L'intégralité du programme

William Blake, peintre, poète, graveur, prophète est né en 1757 au-dessus d’une échoppe de bonnetier, à Londres. De toute son existence, il ne quitta guère sa ville. Implantée dans cette sphère étroite, sa vie fut, à première vue, banale, sans aventure, centrée sur son travail de graveur. Elle échappe pourtant dans une large mesure, écrit Georges Bataille, qui consacra à Blake une étude dans La Littérature et le Mal, aux « limites communes de la vie ». C’est que Blake, au-delà du cercle restreint où il se déplaçait, de son occupation absorbante et des soucis d’une vie quotidienne difficile, voyait bien d’autres scènes et d’autres mondes. Sur la réalité prosaïque de l’univers extérieur, il donna la préférence à son pouvoir de vision (opposé à la simple vue), qu’il appelle « Génie poétique » ou « Génie prophétique », « Imagination », ou par d’autres termes encore.

L’imagination lui représentait un monde plus précis, plus vivant et plus vrai que celui qui nous est livré par le regard. Mais, insistait-il, un tel pouvoir ne lui était pas réservé : chaque homme à l’origine le possède. « De même que tous les hommes sont semblables par la forme extérieure, de même (et avec la même variété) ils sont semblables par le génie poétique. » Opprimés par la vie, lancés dans des poursuites sans intérêt – argent, pouvoir, paraître –, ayant de ce fait perdu leur état de disponibilité, la plupart oublient le don qu’ils possédaient enfants et le sentiment d’éternité qui lui est lié.

Voir : cette capacité, il en fit très tôt l’expérience. Dieu d’abord, qui lui apparaît à la fenêtre, puis un arbre chargé d’anges et, un jour, parmi les ramasseurs de foin, des anges, encore, visions inspirées par la Bible ; sur la fin de sa vie, le soleil, bien différent de la pièce d’une guinée que verrait un avare, mais disque resplendissant d’esprits qui chantent en chœur « saint, saint, saint »… Ces images se sont imprimées dans son imagination avec une si grande intensité que la vision s’est produite, projetée devant lui, la différence entre monde extérieur et intérieur effacée.

Il ne voyait pas, comme il l’a écrit, « par ses yeux », mais « à travers ». Et ce qui lui apparaît à travers, au-delà du monde sensible dont le témoignage lui sembla toujours douteux, à tout le moins insuffisant, c’est la réalité spirituelle, telle que la représente l’Imagination. Ainsi, cette « double vision » lui révélera non pas l’oiseau qui fend l’air – spectacle que nous montre l’organe œil – mais l’immensité que traduit son vol. « Ne comprends-tu pas que le moindre oiseau qui fend l’air/Est un monde de délices fermé par tes cinq sens ? » Dans le vol de l’oiseau, c’est l’illimité qui nous est donné, et la joie que procure une telle liberté. Pourvu que nous sachions « voir », c’est-à-dire que nous vivions par l’imagination cette expérience, éprouvant en nous-même la sensation de l’envol et de l’espace, l’oiseau qui fend l’air nous porte dans une tout autre région de l’être que celle qui est définie et bornée par les sens. Le vol de l’oiseau nous dévoile l’infini dont nous sommes faits.

« Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme pour ce qu’elle est – infinie. » Mais nous sommes enfermés en nous-mêmes, à tel point que nous ne percevons plus que par les « fissures étroites de la caverne », écrit Blake se souvenant de sa lecture de Platon.

De notre époque il avait tout prévu et de la sienne tout compris. Il ne fut pas entendu de ses contemporains qui, mis à part quelques esprits amis, l’ignorèrent. Il fut même jugé fou en raison de ses visions et parce qu’il s’entretenait avec les esprits – il ne s’en cachait pas, tout au contraire. Il vécut pauvre et incompris, sans pourtant jamais renoncer à sa vision, à sa mission, à laquelle il consacra l’essentiel de son art et de sa vie.

Newton, Bacon, Locke étaient ses bêtes noires, ses ennemis déclarés et, selon lui, ceux du genre humain (même si dans ses écrits tardifs, à la fin de Jérusalem, ils bénéficient de la réconciliation universelle, la science venant se ranger aux côtés de la poésie dans l’harmonie des contraires). Newton, que représente une saisissante gravure de Blake, assis dans les eaux de la matière, mesure l’univers à l’aide d’un compas. C’est le monde de la « vision simple », expliqué, mesuré, mis en ordre, un monde géométrique fait de particules de matière dure et solide (alors que Blake les voit brillantes comme des « joyaux de lumière ») : celui de l’économie moderne et des « sombres moulins sataniques » qui broient et écrasent l’homme, celui d’hier comme d’aujourd’hui. C’est la froideur rationnelle de la science divorcée de l’imagination, le système qui comptabilise et uniformise, c’est la technologie nouvelle et la production industrielle exclusivement occupée du nombre et de la masse. Non que Blake ait détesté les découvertes de la science dont il a donné de poétiques descriptions. C’est à ses prémisses qu’il s’attaque, à la prédominance donnée à la raison, domination qui implique l’exclusion de tout un ensemble de savoirs traditionnels considérés comme inadéquats par l’esprit rationnel. Newton est selon Blake l’annonciateur du matérialisme moderne, cette philosophie qui consiste à placer toute réalité non dans l’esprit, mais dans la matière, et que Blake avait donc en horreur. C’était là, a-t-il dit, la maladie la plus grave de l’âge moderne, la cause de notre absence de vision et celle de la mort intérieure de nos sociétés – du somnambulisme d’Albion, qui est « l’Homme Éternel » et qui, en dépit de sa vie historique si violemment active, est en vérité plongé dans le sommeil.

La philosophie matérialiste que combattait déjà Blake n’a fait depuis lors que croître et s’imposer. En 1945, dans un livre intitulé Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, René Guénon écrivait : « Parmi les traits caractéristiques de la mentalité moderne, nous prendrons ici tout d’abord la tendance à tout réduire au seul point de vue quantitatif, tendance si marquée dans les conceptions “scientifiques” de ces derniers siècles qu’on pourrait presque définir notre époque comme étant essentiellement et avant tout “le règne de la quantité”. »

Le règne de la quantité, Blake en a dénoncé violemment les effets tout au long de son œuvre. Évoluant dans un monde sans lumière, obstrué de tous côtés, la majorité des hommes sont devenus selon lui des « vers mortels », des « mangeurs de poussière », des « racines longues d’une aune » – « des singes, babouins et autres, enchaînés par le milieu du corps, grimaçants et cherchant à se saisir l’un l’autre… », écrit-il dans Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, probablement son livre de poèmes le plus connu, où on lit encore : « je vis que le fort s’emparait du faible, puis, avec des grimaces, s’accouplait à lui, et ensuite le dévorait en arrachant un membre puis un autre. » Mais, plus précisément, Blake s’attaque à ce qui va devenir le mode de fonctionnement principal du monde moderne : « le système », dont il eut à souffrir directement dans son métier et qui repose sur les lois de la marchandisation (aujourd’hui appelée « gaspillage prédateur »).

C’est la conversion de l’art en argent qu’il accuse – « Partout où on a en vue l’Argent, on ne peut justifier l’Art, mais seulement la Guerre » –, son enrôlement au service du profit, son évaluation, ainsi que celle de l’homme, en termes de chiffres : la quantité (à laquelle René Guénon, dans le même ouvrage, oppose la qualité, qui suppose un autre ordre de valeurs).

Dans son « Adresse publique », une suite de notes écrites après l’échec de l’exposition qu’il avait montée autour de ses propres œuvres et la publication, en 1809, du Catalogue descriptif, il dénonce : la soumission des esprits à l’air du temps, à l’opinion ambiante, aux modes et à leurs diktats. Esclavage qui implique le renoncement à penser par soi-même, dans la solitude, à l’abri du conformisme général. À son habitude, prenant de la hauteur, dépassant ce moment de l’Histoire, il élargit son propos. Il décèle une tendance à l’uniformisation, le « commerce » nécessitant pour plus d’efficacité la production en masse des mêmes biens, et donc, bientôt, une forme d’enrégimentement des esprits formés à ce mode de fonctionnement – par la masse. « Le commerce, écrit-il, ne peut supporter le mérite individuel. Son estomac insatiable doit être nourri par ce que tous peuvent faire aussi bien. » La crainte de Blake étant que ceux-là seuls qui savent faire la même chose, et pensent de la même façon, se prêtant aux lois du marché, aient le droit d’exister dans une société uniformisée, parce qu’ils sont des rouages utiles à la machine à produire, tandis que les autres, ceux qui ne sont pas conformes, qui pensent et créent par eux-mêmes, restent en marge de ce vaste mécanisme, ignorés, laissés pour compte.

Pour Blake, soucieux au plus haut point de l’intégrité de l’homme, la division des tâches, quand la conception est séparée de l’exécution et que le travail devient purement machinal, était inacceptable. « Une machine n’est pas un homme ni une œuvre d’art, elle est destructrice de l’Humanité et de l’Art. » Une machine, c’est-à-dire l’instrument qui exécute, ou l’ouvrier réduit à accomplir les mêmes gestes, auquel on a ainsi dénié la faculté de penser. Autrement dit, cesser de croire dans le pouvoir de l’esprit (qui pour Blake est la source première, le fondement de l’univers) revient à se soumettre sans plus de résistance aux lois de l’économie (qu’il appelle « commerce »). Celles-là détruisent l’art véritable, ou encore « l’homme véritable », la figure de l’artiste-poète-créateur étant au centre de son œuvre. Au nom de l’argent, elles assassinent la part vivante de lui-même, le transformant en une « ombre », un « spectre », selon ses propres termes.

Blake, à partir de constatations faites à propos de son travail de graveur, formulait une critique étendue de son temps, qui est encore le nôtre. Cette critique liait l’art, la poésie, l’imagination – l’ordre spirituel, selon lui la seule réalité – et elle les opposait à l’économie, à l’industrialisation naissante dont il voyait autour de lui la cruauté et les méfaits.

Épris de la Révolution, il en suivit l’éclosion avec espoir, puis, venue la Terreur, avec désillusion. Bientôt il cessa de croire dans la politique : « Je suis vraiment attristé de voir mes contemporains se soucier de politique. Si les hommes politiques étaient sages, le plus arbitraire des Princes ne pourraient leur faire de mal. S’ils n’ont pas cette sagesse, le plus libre des gouvernements ne peut être qu’une tyrannie. Les Princes (traduisons “les dirigeants”) m’apparaissent comme des imbéciles, la Chambre des Communes et la Chambre des Lords sont peuplées d’imbéciles qui me semblent se situer quelque part en marge de l’espèce humaine. » Mais homme de gauche, il le resta toute sa vie, en révolte contre l’ordre établi, antimonarchiste, anticlérical, pacifiste, défiant l’autorité, ses institutions et ses lois. Pour prophétique que soit sa poésie, elle présente, mêlée au message religieux, une suite de références aux événements de l’époque comme un énoncé de ses espoirs et déceptions.

« Les prisons se construisent avec les pierres de la loi, les bordels avec les briques de la religion. » De poème en poème, la loi, la religion et ses prêtres sont accusés. Leur appareil mensonger dénature les impulsions de l’homme qui, à l’origine, avant la Création et la Chute, étaient pur élan, pur désir, tension vers l’infini. Les dix Commandements ont été conçus de l’extérieur, pervertissant « l’ardente joie », pour exercer sur l’homme tyrannie et terreur. Partout l’existence montre l’évidence du mal. Ceux qui l’imposent ou l’exploitent utilisent ces commandements de Dieu, perpétuant ainsi une série d’erreurs contre la vie. « Nulle vertu ne saurait être sans briser les dix commandements. » Et, poursuit Blake, « Jésus a été toute vertu, or il agissait par impulsion, et non d’après les règles. » Jésus, parfait rebelle, selon lui, qui refusa de plier devant les puissants du monde, auteurs des plaies du corps social, et qui, loin de la douceur prêchée dans le Sermon sur la Montagne, chassa du temple les manieurs d’argent.

À la place des erreurs répandues par Satan (qui n’est qu’un aspect de l’homme déchu), Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, refusant Dieu et la transcendance, l’obéissance aux lois, le conformisme et la guerre, prône des valeurs qui ne peuvent que plaire aujourd’hui : l’affirmation des droits absolus de la personne, la défense de tout ce qui détient la vie – en premier lieu l’Énergie (qui est « éternel délice »), le plaisir, la libre sexualité. « Je désire chez une épouse/ Ce qu’on trouve toujours chez les putes :/ Les linéaments du Désir Comblé. » L’abstinence est dangereuse, la répression sexuelle conduit à la guerre. « L’Abstinence sème du sable/ Sur les membres vermeils et les cheveux de flamme/ Mais le Désir Comblé/ Y implante des fruits de vie et de beauté. » Le plaisir est le signe du vrai. Tenter de le dénaturer en l’interdisant est criminel.

Est-ce à dire que la liberté que revendique Blake et la confiance en l’homme dont elle témoigne autorisent la libération des instincts, tels qu’ils sont liés à « nos corps mortels végétatifs » ? Il n’en est rien. « L’Homme n’a pas de corps distinct de son Âme ; car ce qu’on appelle Corps est une partie de l’Âme perçue par les cinq sens… » Toute jouissance est d’ordre spirituel.

Au début des années 1800, alors qu’il vivait dans un cottage à la campagne chez William Hayley, un protecteur, Blake traversa une crise profonde. Il voyagea « dans les périls et les ténèbres à l’instar d’un champion » et, peu après, connut une illumination ; son enthousiasme, écrit-il, s’en trouva « accru et confirmé ». C’est alors que commence une nouvelle étape et la dernière phase de son œuvre. Écrit en 1818, L’Évangile éternel, un texte à la fois très sérieux et railleur, adressé aux aveugles, c’est-à-dire à la plus grande partie du genre humain, est une consolidation des positions déjà affirmées. L’esprit en est pourtant différent. Blake a constaté l’insuffisance de son évangile libertaire, il n’y renonce pas mais chemine au-delà. On ne trouve pas de contradictions avec ses premiers textes (Il n’y a pas de religion naturelle et Toutes les religions sont unes), Blake continue de proclamer : « Je ne connais pas d’autre christianisme et d’autre évangile que la liberté du corps et de l’esprit tout ensemble d’exercer les arts divins de l’Imagination. » Mais on y découvre un point de plus : le pardon, le pardon absolu, inconditionnel, lié à l’amour. Au bout de grands travaux sur lui-même, assouplissant sa vision pour y faire entrer la promesse d’un salut universel (Jérusalem), Blake se reconvertit au christianisme. Jésus ne meurt pas sur la croix mais il y abandonne ce qui attache l’homme au monde – la sujétion à des lois restrictives et punitives, la soumission au monde sensible qui n’est qu’un reflet trompeur, l’attachement au « moi », au faux moi enclos en lui-même, avec son maladif appétit de puissance (« the satanic selfhood »). Dans cette dépossession de soi se réalise la plénitude.

Rouvrir les fontaines de la vie, rendre l’homme à lui-même et à la joie qui est en lui, telle est la mission du poète. La poésie, qui « nie et détruit la limite des choses, a seule la vertu de nous rendre à son absence de limites », écrit Georges Bataille. C’est par la poésie que Blake entendait délivrer l’homme de la geôle où il est enclos, lui restituant la vision double, c’est-à-dire le pouvoir infini dont il dispose et qui est de percevoir en lui-même l’immensité de la vie. « Tout ce qui vit est saint. » Percevoir cette « sainteté » est une question de vision, c’est-à-dire de vie ou de mort intérieures. Qu’une telle vision exige un travail préalable sur soi-même est une évidence. Il faut détruire les faux dieux, les fausses lois, les fausses obédiences, dépasser le cercle étroit des intérêts individuels. « Ils enfermèrent ma tête infinie dans un cercle étroit », se plaint Oothoon dans Visions des filles d’Albion ; Blake lui-même sacrifia ambition, argent, reconnaissance à sa conception de la poésie et du divin – les deux se confondant – qu’il voulut mettre au service de tous. Ce fut sa vertu, écrit Bataille, de dépouiller la figure individuelle de la religion comme de la poésie et de leur « rendre cette clarté où la religion a la liberté de la poésie, la poésie le pouvoir souverain de la religion ».

Alors que tant d’études ont été publiées sur le sujet de la mort de Dieu et des religions, ou encore sur le « désenchantement du monde », on pourrait dire que la mission dont Blake se sentit investi fut de « réenchanter le monde », cela au moment où, avec le matérialisme naissant, commençait le processus de dépoétisation toujours en cours. « Reste, quelque retour ou submersion par le religieux qui puisse demain se produire, qu’il aura été démontré par l’organisation sociale globale qui s’est déployée en Occident depuis deux siècles qu’une société structurée de part en part hors religion est non seulement pensable, mais viable. Nous en connaissons désormais les formes », écrit Marcel Gauchet (Le Désenchantement du monde, 1985). Certes les formes nous en sont connues. Est-ce à dire qu’elles nous satisfont ? De moins en moins, semble-t-il. Livré à un matérialisme écrasant, passif, emprisonné, l’homme, écrit W.B. Yeats, que Blake inspira, « cogna à la porte ». Il y cogne toujours. Marcel Gauchet le concède : « Même à supposer l’âge des religions définitivement clos, il faut bien se persuader qu’entre religiosité privée et substituts à l’expérience religieuse, nous n’en aurons jamais terminé, probablement, avec le religieux. » Quant au religieux lié à l’Église et à ses lois, telles qu’elles se présentaient à l’époque, Blake ne manqua pas de l’attaquer comme toutes les tyrannies, qu’elles soient ecclésiastiques ou politiques. Sa religion à lui – qui ne s’oppose pas à l’esprit du christianisme, si l’on se rappelle que celui-ci se doit d’être « scandale aux yeux du monde » – n’implique ni jugement, ni transcendance ni, nécessairement, croyance en une survie d’après la fin des temps : c’est ici et maintenant que l’homme poétique peut vivre dans la plénitude (et tout homme, il ne cesse de l’affirmer, est à l’origine poète ou artiste). L’Imagination humaine (qui est tout autre chose que la faculté d’inventer) hausse l’homme au niveau du divin – l’ « Imagination-Dieu » écrira Blake, qui sauve le monde de l’inertie et de la mort où il végète.

Blake demande à son lecteur non pas de voir un autre monde, mais de voir le nôtre différemment. Transformation qui s’opère lors de l’accès à un autre niveau de conscience : alors un caillou sur le bord du chemin n’est plus un objet mort, mais, « paré de lumière céleste », écrit le poète Thomas Traherne, il se révèle dans son éclat unique. Cette expérience de vie n’est pas rare. C’est elle que la Beat Generation, qui entendit fonder un mouvement de libération spirituelle, alla chercher au long des routes de l’Asie : l’être plutôt que le faire. Elle est au centre du « Nouvel Âge » dont parlait Blake. « Levez-vous, jeunes gens du Nouvel Âge », écrit-il dans sa préface à Milton. Ici, il s’en prend aux puissants (des « mercenaires ignorants ») qui rabaissent le pouvoir de l’esprit et fomentent la guerre des corps, puis il fait appel aux artistes, les mettant en garde contre les méfaits de l’argent, du commerce, de la publicité. Un siècle et demi après cette apostrophe apparaissaient les premiers signes de la révolte annoncée.

Blake ne prône aucune liste de vertus, nulle recette, nulle règle de conduite. Il se contente de dénoncer le faux et d’exalter le vrai, qui loge dans l’esprit poétique. Dans cette vie, à ce stade de l’Histoire, l’esprit nous parle uniquement dans les révélations de la poésie. Elle seule est capable de dévoiler à l’homme la réalité de ses enfers et de ses ciels. La nouvelle Bonne Nouvelle est que la joie est en nous, et qu’elle n’est pas une question de circonstances mais de vision. « La joie que nous avons en vue ne tire sa dépendance d’aucun objet extérieur […] elle arrache l’homme aux contingences, le hisse au-dessus de lui-même et ouvre devant lui la voie qui mène à la vraie vie » La joie, c’est-à-dire « l’irruption de l’infini dans notre finitude ».

La vision poétique, qui consiste à percevoir le Vivant, possède le pouvoir de nous conduire hors de nos enfers vers le ciel que des moments privilégiés nous ont fait entrevoir. « L’Enfer est ouvert au Ciel. »


Pour aller plus loin :

Elgar: The Dream of Gerontius [Barbirolli] Janet Baker, Richard Lewis, Kim Borg: https://www.youtube.com/watch?v=-eJmnemMWfY

William BLAKE – Une Vie, une Œuvre : le visionnaire engagé (France Culture, 2006): https://www.youtube.com/watch?v=QY7s3J_MtwM

William Blake, PROVERBE DE L'ENFER: https://www.youtube.com/watch?v=Nx8gCkmwfpE

William Blake's Marriage of Heaven and Hell - A dramatisation: https://www.youtube.com/watch?v=JBNKjAVvSSg

L'Heure Musicale Virtuelle du 18 février 2023

 Samedi 18 février 2023


Friedrich Hölderlin 1770 - 1843
La tour d'Hyperion

 « Pourquoi Hölderlin ? Parce que c’est la langue vivante la plus refoulée par notre culture, et toujours, en général, commentée par des philosophes idéalistes ou spiritualistes, alors que la force d’intervention de la langue d’Hölderlin, en même temps que s’est développée la philosophie de Hegel, prouve bien que quelque chose, dans l’éclatement du sujet occidental, se passe dans la poésie de façon irréversible. »

Philippe Sollers, L'avant garde aujourd'hui, 1973.

L'intégralité du programme

Il s’est donc passé quelque chose de très précis pour Hölderlin, à Bordeaux, en mars 1802. Le poème Souvenir y revient avec force. C’est le moment de l’année, on s’en souvient, où la nuit et le jour sont égaux. Hölderlin est né le 20 mars 1770, la veille du printemps. Il a trente-deux ans à Bordeaux et soixante-treize ans au moment de sa mort, le 7 juin 1843, dans la tour du menuisier Zimmer et de sa fille, Lotte, au bord du Neckar. Il est très attentif aux temps, Hölderlin, aux dates, aux saisons, surtout aux saisons. Son calendrier personnel et final, très chinois, n’est plus que cela : Printemps, Automne, Été, Hiver, avec, pour insister, des dates de plus en plus fantaisistes (mais pas n’importe lesquelles), en majorité d’avant sa naissance, qu’il inscrit à la fin de ses poèmes dits de la folie. En même temps, il signe de plus en plus, « avec humilité », du nom de Scardanelli. Un tel abandon du calendrier classique, chrétien, économique, et ce pseudonyme italien, en pleine montée prussienne, contribuent à nourrir la légende de son dérèglement mental. Scardanelli : on entend, si l’on veut, Scarlatti, Cardan, Hölderlin, Élie. Il joue beaucoup de l’épinette, déclame à la fenêtre, se promène dans le jardin, cueille des herbes et des fleurs, en fait des bouquets, puis les froisse, les jette. Il écrit toute la journée. Des visiteurs emportent parfois ces poèmes, dont la plupart sont perdus. Aucune importance, ils n’ont pas de prix. Un certain Fischer, par exemple, raconte : « Ma dernière visite eut lieu en avril 1843 (deux mois avant la mort du vieillard-poète). Comme je devais quitter Tübingen en mai, je lui demandai quelques lignes. Il me dit : "Comme Sa Sainteté voudra. Écrirai-je sur la Grèce, le Printemps, l’Esprit du Temps ?"Je demandai : "L’Esprit du Temps." L’œil brillant d’un feu juvénile, il gagna son pupitre, prit une grande feuille, une plume munie de toutes ses barbes, et écrivit, en scandant le rythme des doigts de la main gauche sur le papier et en poussant un hum de satisfaction à la fin de chaque ligne et hochant la tête, les vers suivants :

L’ESPRIT DU TEMPS
Les hommes dans ce monde rencontrent la vie,
Comme sont les années, comme les temps ambitionnent,
Comme est le changement, ainsi beaucoup de vrai demeure,
Que la durée se mêle aux années différentes.
La perfection atteint telle unité en cette vie
Que la noble ambition de l’homme s’en arrange.
Le 24 mai 1748 Avec humilité
SCARDANELLI. »

Le cardinal Scardanelli, avec humilité, présente son poème, scandé et cardé, à Sa Sainteté. Il fait beau, ce 24 mai. Le Neckar, par-delà la fenêtre en rotonde, glisse lentement et luit. Qu’importe l’année où l’on est pour le temps qu’il fait ?

Tels sont les messages rythmés et chiffrés de Hölderlin, agent secret des dieux en ce monde, sous le masque vrai de la folie. Tout le monde l’épie, mais personne ne lit ce qu’il trace. Il le sait. Il le regrette. Il s’en amuse. Il frustre les visiteurs intéressés et déjà spéculateurs de sa signature de poète presque oublié mais encore connu. On peut même imaginer que plus d’un touriste furieux, après avoir vu le film attendu du fou dans sa chambre, obséquieux, maigre, ravagé, ruiné, aura jeté en sortant ce bout de papier sans valeur. Rencontrer la bête pathétique et curieuse devenu fou par amour, à cause des petites femmes de France et de ses idées révolutionnaires, oui ; garder son poème improvisé, plat, cinglé et nul, non. « Scardanelli », quelle idée. Serait-il devenu catholique ? « Les hommes dans ce monde rencontrent la vie » : bon, et alors ? Pauvre vieux gâteux, et, en plus il écrit sur des thèmes qu’on lui propose, comme un artiste de foire, les saisons, voyez-moi ça. Quelle aliénation, quel désespoir, quelle tragédie, quel enfer. Alors que l’Histoire est en marche, que l’Allemagne s’affirme peu à peu dans le concert des nations, que les inventions scientifiques se succèdent, que les romans d’amour fleurissent un peu partout, que les villes s’étendent, que le commerce s’accroît, que les toilettes des femmes évoluent, sans parler des questions sociales et de la philosophie qui en traite. Hölderlin, génie foudroyé, ne perçoit pas l’avenir, le progrès ! Trente-six ans à regarder le même paysage par sa fenêtre. Pas une distraction, toujours la même rengaine sur son épinette, toujours les mêmes vers déclamés ! Il ne lit même pas le journal, vous vous rendez compte !

Pourtant, le menuisier Zimmer, chez lequel il a pris pension (un nom prédestiné, Zimmer, puisqu’il veut dire « chambre »), ne se plaint pas trop de son malade, voyez ce qu’il dit pendant l’été 1836 : « Oh ! en vérité il n’est plus du tout fou, ce qu’on appelle fou. Il est tout à fait sain de corps, il a bon appétit et boit sa bouteille de vin tous les jours à son heure. Il dort bien, sauf au plus chaud de l’été, où il rôde toute la nuit dans l’escalier. Mais il ne fait de mal à personne. C’est un bien agréable compagnon dans ma maison. Il se sert lui-même, s’habille et se met au lit tout seul. Il peut aussi penser, parler, faire de la musique, tout cela comme auparavant. » Là-dessus, le visiteur s’empresse de dire qu’il n’y a dans tout cela aucune cohérence. « C’est vrai », reconnaît le menuisier, qui est aussi charpentier. Le visiteur journaliste : « Et cet état a pu durer si long­temps sans une crise, sans une interruption ? » Le menuisier, soudain méfiant : « C’est en quoi il est vraiment souabe. Ce qu’est un Souabe, il l’est jusqu’au bout. »

Le journaliste a compris : le menuisier Chambre est aussi fou que son poète, ce sont là des histoires provinciales, archaïques, coupées de l’histoire mondiale et de la régulation des marchés. On fait un détour pour l’exotisme du lieu et de la situation, le bourgmestre et le pasteur hochent la tête, la femme du pasteur rougit, voilà où mène la philosophie trop compliquée, le cerveau explose, la subversion s’en mêle, les intellectuels, c’est connu, se sont toujours trompés. Ces jeunes gens autrefois, le pasteur me l’a dit, avaient de mauvaises fréquentations, des Français athées et débauchés et lui, justement, le fou, est allé en France, même Zimmer est obligé de le reconnaître, il me l’a dit l’autre jour au temple : « C’est la manie du paganisme qui lui a brouillé les idées. » Cette manie, on le sait, a été propagée par l’Antéchrist de l’Église de Rome, relayée ensuite par la Révolution. Elle est un grand danger pour la culture, l’éducation, l’État, l’Art, la Poésie, et sur­tout pour la femme au foyer. N’est-il pas vrai que ce délirant, autrefois précepteur refusant d’être pasteur, a été le suborneur d’une femme mariée mère de quatre enfants ? Que le scandale a été étouffé à grand-peine par le mari, l’honorable banquier Gontard de Francfort ? Il paraît que ce dément se fait appeler maintenant, par dérision, Monsieur le Bibliothécaire. Savez-vous que la dernière fois que je l’ai vu il m’a dit : « Mais non, mais non, que Votre Sainteté, Votre Altesse, Votre Grâce, se rassure. Sa Majesté veut-elle que je lui écrive un poème ? Sur l’été, le printemps, l’hiver ? Le passage des nuages ? Sur les moutons, là, sur ce pont ? »

Le conseiller aulique Genning, le 2 juillet 1805, notait déjà, en commençant, pendant ses vacances, ce qu’il appelle son « poème didactique » : « Le pauvre Hölderlin en loue l’idée, mais m’a dit que je ne devais pas le faire trop moral. Est-ce un esprit sain ou malade qui parle ici en lui ? » On voit que la bonne société était poétiquement sur ses gardes. Elle l’est toujours. Par exemple, aujourd’hui, tel directeur de journal ou de télévision, en train d’écrire son roman, rencontrant un écrivain qui lui dirait : « Vous écrivez un roman ? Vous ne voulez pas que je vous le termine pendant le week-end ? » serait amené à parler du « pauvre X. ». D’autant plus si X. lui disait soudain que, lui, maintenant, écrit des poèmes dont le sujet peut être n’importe quoi : les oiseaux, la lumière, les arbres, le temps, les montagnes, les feuillages, les dieux, les femmes brunes sur le sol de soie, le journal du jour lorsqu’on le jette, la télévision quand on l’éteint et que l’adorable fraîcheur de la nuit entre par la fenêtre. « Pauvre X., il est vraiment très atteint. » Voilà, à n’en pas douter, ce que le Directeur, en consultant son dossier publicitaire du lendemain et ses marges bénéficiaires en fonction de ses actionnaires, dirait le soir à sa femme en train de se maquiller pour le dîner qu’ils donnent tous deux en l’honneur de leurs amis fonctionnaires-romanciers, membres du jury Le Roman Pour Tous ou La Fiction Contre l’Exclusion, lequel décerne chaque mois son prix convoité par les candidats nommés par le jury lui-même.

Et ainsi de suite.

— Quoi ? Vous dites que les Illuminations de Rimbaud, méconnaissables car recopiées sur une mauvaise machine à écrire, ont été envoyées à tous les éditeurs, français et internationaux, et partout unanimement refusées ? Bon, d’accord, et alors ? Mauvaise plaisanterie de lycéens ou de rapeurs, aucune importance. D’ailleurs, il y a des photos de Rimbaud partout et jusque dans le métro. On a transféré ses cendres au Panthéon au siècle dernier. Comment, ce n’était pas lui ? Qui, alors ? Son frère ? Sa sœur ? De toute façon, Victor Malraux a dit ce qu’il fallait sur la question. À moins que ce ne soit Louis Breton ? André Aragon ? Albert Sartre ? Virginie Duras ? Jean-Paul Camus ? Simone Yourcenar ? Stéphane Verlaine ? Frédéric Mallarmé ? Paul Char ? Antonin Claudel ? Marcel Céline ? Louis­ Ferdinand Proust ? Guy Ducasse ? Isidore Debord ?

Le 19 avril 1812, l’année du désastre français en Russie, le menuisier Zimmer écrit à la mère de Hölderlin :

« Son esprit poétique se montre toujours aussi actif, ainsi il a vu chez moi le dessin d’un temple. Il m’a dit que je devrais en faire un comme cela en bois, à quoi j’ai répliqué qu’il me fallait travailler pour gagner mon pain, que je n’étais pas assez heureux pour pouvoir vivre comme lui dans le Repos philosophique. Il m’a répondu aussitôt : "Hélas, je suis pourtant un pauvre homme", et dans la minute même, il a écrit pour moi les vers suivants sur une planche :

Les lignes de la vie sont diverses
Comme les routes et les contours des montagnes
Ce que nous sommes ici, un Dieu là-bas peut le parfaire
Avec des harmonies et l’éternelle récompense et le repos. »

Madame Hölderlin mère montre cette lettre du menuisier au Pasteur. Ils hochent la tête ensemble. Le petit-fils du Pasteur la montre au Professeur, qui la lègue à son petit-neveu l’Éditeur, lequel la transmet au Poète officiel, qui connaît le Directeur, lequel sponsorise une exposition de manuscrits, dessins et tableaux poétiques, déjà tous vendus à des collectionneurs eux-mêmes conservateurs. « Vous voyez bien, commente le Poète officiel, au sujet du poème contenu dans la lettre du menuisier Zimmer, ce n’est presque rien. » De nos jours, en mars, la Directrice de la tour Zimmer transformée en musée me regarde d’un air soupçonneux. Il fait beau, le soleil brille sur le parquet ciré, un vase rempli de roses rouges est posé sur le sol, au centre de l’ancienne chambre, la Directrice trouve que je n’aurais pas dû ouvrir la fenêtre pour respirer l’air de la vallée traversée par le beau Neckar long de trois cent soixante kilomètres. Elle est blême de réprobation et de fureur rentrée, maintenant, parce que je m’attarde trop, selon elle, devant les vitrines où sont exposés les papiers de Hölderlin couverts de sa fine écriture noire, parce que je murmure pour moi-même les dates inscrites là, sous mes yeux : 2 mars 1648, 24 mai 1778, 25 décembre 1841, 9 mars 1840, 15 novembre 1759, 24 mai 1758, 24 janvier 1676, 24 janvier 1743, 24 mai 1748, 24 mai 1758, et encore 24 mai 1748. La Directrice, sur ma gauche, tapote légèrement la vitrine, je vois son alliance et son rouge à ongles, elle ne dit rien de façon indignée, sauf, à un moment : « Vous cherchez quelque chose de particulier ? » Ah oui, de très particulier, en somme, dans ce rayon de soleil, là, sur les papiers à peine jaunis par le temps, mais la Directrice n’en peut plus, elle attend des journalistes et un photographe, il doit y avoir aussi la télévision, la Directrice est exaspérée, une houle de haine la fait vibrer de toutes ses forces, elle referme violemment la fenêtre, manque de s’étaler les bras en avant dans le vase de fleurs, me pousse vers la sortie, me dit à peine au revoir, il y aura d’autres murs que celui de Berlin, des frontières meurtrières d’on­des, tenez-vous-le pour dit, sale type.

Les lignes de la vie sont diverses
Comme les routes et les contours des montagnes.

Vous voyez bien, rien, ou presque.
Mais c’est justement ce presque qui les irrite, les agite, les inquiète, les trouble. Ce rien n’est pas rien, il est même peut-être d’une folle richesse, et tout le reste, on le sent, pourrait soudain paraître superflu, nul, pauvre, inutile, faux. Ce rien est trop, beaucoup trop. Rassurons-nous, le monde étroitement réel et romanesquement falsifié existe, la Directrice et ses sentiments si intéressants existent, il y a mille choses à raconter tous les jours, des drames, des passions, des intérêts, des singularités, des nouveautés. Des cas extrêmes et tragiques comme ceux de Hölderlin, de Rimbaud, sont parfaitement isolables, d’ailleurs ils se sont jugés et punis eux-mêmes, nous en tirerons, si c’est nécessaire, autant de films déprimants qu’il faudra. Pas question d’arrêter l’industrie du disque. Il tourne désormais tout seul comme la planète, le disque. Et ne nous dites pas qu’il fait remonter, à travers sa rotation ultra-rapide, quelque chose d’invisible et d’à peine audible, quelque chose de tout simple à quoi nous n’aurions pas pensé en termes de chiffres assurés et de publicité réservée. Vous seriez alors un ennemi de la démocratie, on nous a d’ailleurs prévenus lors de la dernière réunion Son et Lumière.

Le menuisier Zimmer, on s’en souvient, a une fille qui s’appelle Lotte. Tout indique qu’elle aime tendrement le pensionnaire poète à l’épinette qui hante parfois l’escalier, la nuit, lorsque les jours d’été sont trop chauds. Ils parlent sans doute beaucoup ensemble. Le 7 juin 1843, dans une lettre étrangement datée « À minuit », elle
annonce au « Très honoré conseiller aulique » Karl Gock, demi-frère de Hölderlin, la mort de ce dernier :

« Le soir même, il a encore joué de l’épinette, il a soupé dans notre chambre et il est allé se mettre au lit, mais bien­tôt il a dû se relever et il m’a dit qu’il avait trop d’angoisse pour rester couché. J’ai essayé de le tranquilliser et je n’ai plus quitté son chevet. Au bout de quelques minutes, il a repris de sa médecine, il avait toujours plus d’angoisse, notre père était là aussi et un autre monsieur qui devait le veiller avec moi, mais il s’est éteint tout doucement, sans véritable agonie. Ma mère était aussi près de lui, aucun de nous ne s’imaginait qu’il allait mourir. Je suis si frappée que je ne peux même pas pleurer, et pourtant il faut être mille fois reconnaissants au bon Dieu de lui avoir épargné le lit de douleur, et il n’y a pas beaucoup d’hommes sur des milliers qui s’en aillent aussi doucement que M. votre frère bien-aimé. »

On ne sait rien du monsieur qui se trouvait là, pour l’agonie de Hölderlin, aux côtés de la famille Zimmer. On ne sait rien non plus du destin ultérieur de Lotte. Nous sommes en juin. Il fait très beau. La mer, de loin, à travers le fleuve, se mêle au soleil :

Le Neckar
Les souffles d’Italie l’accompagnent, la mer envoie
Avec lui ses nuages, ses plus beaux soleils.

Hölderlin a aussi écrit :

Mais l’esprit de quiétude
Aux heures où resplendit la Nature
Est uni à toute profondeur.

Et aussi :

Donne-moi de pouvoir tourner mes pensées,
Aux heures de fête et pour qu’une paix me soit rendue,
Vers les morts. Car au temps jadis
Il est mort bien des capitaines,
Des femmes belles, des poètes,
Et de nos jours
Si grande foule d’hommes !
Mais moi je suis tout seul.

Et aussi :

Vivre est une mort, et la mort aussi est une vie.

Et ainsi de suite.

Studio, Gallimard, 1997, p. 129-139.


Pour aller plus loin :

Brahms: Schicksalslied, op. 54 - Radio Filharmonisch Orkest o.l.v. Karina Canellakis - Live Concert : https://www.youtube.com/watch?v=XFe2hbw1FRo

An die Hoffnung, Op. 124 : https://www.youtube.com/watch?v=tDexPdrnrkw

Richard Strauss - Hölderlin Hymnen Op. 71 (Erich Leinsdorf with Staatskappelle Berlin) : https://www.youtube.com/watch?v=ryvTY8Z-_0I

Hölderlin Fragmente : https://www.youtube.com/watch?v=eySttQFYSpM

Friedrich Hölderlin : https://www.youtube.com/watch?v=54gaOW7WUeg

Friedrich Hölderlin : Folie et génie par Pierre Jean Jouve (1951 / France Culture) : https://www.youtube.com/watch?v=3EvB0Rw_kZs

L'Heure musicale virtuelle du 4 février 2023

 Samedi 4 février 2023


Rabindranath Tagore 1861 – 1941

L'offrande des fleurs

L'intégralité du programme

Poète et philosophe indien d'expression bengali, Rabindranath Tagore, quatorzième enfant de Maharshi Debendranath Tagore et de Sarada Devi, est né à Calcutta le 6 mai 1861.

Le nom Tagore est la forme anglicisée du mot bengali Thâkura (du sanskrit "homme noble", "seigneur"). Ses premières années s'écoulent dans un milieu familial empreint d'une profonde religiosité. Il se rend une première fois en Angleterre en 1877 pour y suivre des études de droit. Le séjour ne fut pas long et, de retour en Inde, Tagore se consacre, selon le vœu de son père, à l'administration de la propriété familiale. En 1880, il publie un premier recueil de poèmes, Sandhya Sangit (Chansons du soir). Il se marie en 1883, est élu Vice-président de l'Académie des lettres bengali et devient en 1894 rédacteur de Sadhana, un journal édité par la famille Tagore. En 1898, il prononce une importante allocution politique, Kantharodh (Les étranglés), lors d'une réunion publique à Calcutta. Il vient d'atteindre la quarantaine lorsque la mort lui ravit, à des intervalles rapprochés, sa femme, une fille et un fils.

Il effectue alors un second voyage en Occident au cours duquel il visite la France et l'Italie. De retour dans son pays natal, il fonde en 1901 une école qu'il appelle la "Voix universelle" (Visva-Bhâratî), qu'il transformera en université en 1918. Noble et féconde initiative par laquelle Rabindranath Tagore, cruellement atteint dans ses affections familiales, cherche à combler un vide douloureux. Il se consacre dès lors à guider ses jeunes élèves et à leur communiquer les idéaux de vie qui sont les siens. Lumière, air, contact immédiat avec la nature, progrès intellectuel et moral qui ne soient pas séparés d'un sain développement physique: tels sont les principes de base de son institution philanthropique. Parallèlement, il s'intéresse de plus en plus aux problèmes politiques de l'Inde. Il publie Swadeshi Samaj (Notre état et société, 1904) et plaide pour la non-coopération constructive contre les colons anglais lors du début du Mouvement pour l'indépendance.

En 1913, alors qu'il a à peine dépassé la cinquantaine, on lui décerne le Prix Nobel de littérature. En effet, son recueil de poèmes intitulé Gîtânjali (1910, publiée sous le titre Song Offerings par la Société indienne de Londres en 1912, avec une introduction de W.B. Yeats, et traduit de l'anglais en français sous le titre L'Offrande lyrique par André Gide en 1913) est une révélation pour le monde entier. En 1915 il rencontre la Mahatma Gandhi pour la première fois et s'installe dans le village de Surul, près de Santiniketan.

Le 18 juin 1916, lors d'un séjour au Japon, Tagore prononce son fameux discours condamnant la guerre et le nationalisme, discours qui pour Romain Rolland "marque un tournant dans l'histoire du monde". Tagore veut connaître directement les us et coutumes des différents peuples, et faire passer le message de l'Inde, aussi accomplit-il dès lors de nombreux et fréquents voyages, dirigeant ses pas vers les pays de l'Asie orientale, les États-Unis, l'Amérique latine et de nombreux pays d'Europe. Il débat avec Gandhi mais refuse de participer à sa campagne politique. Au début favorablement disposé envers les Anglais, il n'hésite toutefois pas à renoncer en 1919 à son titre de "Sir" lorsque les troubles du Penjab sont brutalement réprimés. En 1930, il donne à Oxford une série de conférences Hibbert qui sont publiées l'année suivante sous le titre La Religion de l'Homme, en même temps que ses Lettres de Russie (1931). En 1932, il se rend en Perse et en Irak, ses derniers voyages à l'étranger.

Sa doctrine religieuse se caractérise par l'universalité qui lui vient de la vision panthéiste de l'univers telle qu'elle est représentée dans les anciennes conceptions panthéistes des Upanishad, et telle qu'elle a été élaborée ensuite par les grands maîtres du "Vedânta". Dans la pratique, elle s'exprime par l'observance de la suprême loi d'amour dont il se fait le propagandiste avec sa parole inspirée, l'ampleur de ses images, la lumière, la force et la noblesse de son style. L'amour, dans sa valeur universelle, est pour lui le principe d'où découle tout bien, et si l'on veut inclure dans une expression unique sa vie et son œuvre, on peut dire qu'elles sont un cantique d'amour.

La production littéraire de Rabindranath Tagore est abondante et variée. Outre les recueils de chants et les ouvrages de philosophie et de religion, elle comprend également des romans et des nouvelles ainsi que des ouvrages de critique sociale et de politique. Il utilise sa langue natale, le bengali, mais traduit aussi toute une partie de son œuvre en anglais, langue qu'il possède parfaitement et dont il se sert avec une âme de poète et une perfection d'artiste. Outre L'Offrande lyrique (1910), les œuvres poétiques les plus remarquables sont Le Jardinier d'amour (1913), La Jeune Lune (1913), Cygne (1916), La Fugitive (1918), Puravî (1925), Le Navire d'or (1932), Post-Scriptum (1932), Patraput (1936), À la lisière (1938) et La Guérison (1941).

Ses poèmes lyriques atteignent aux plus hauts sommets et lui donnent une immense et sincère popularité en Inde. Ses conceptions sur la vie, l'homme, la nature et Dieu sont exposées dans les huit chapitres de Sâdhanâ (Réalisation du but suprême, 1913), qui reprennent des conférences faites à Visva-Bhâratî et à Harvard. De même, sous les apparences du symbole et avec une éclatante richesse dans les images, ses ouvrages dramatiques et ses pièces de théâtre — Râjâ (Le Roi, 1910) et surtout Amal et la lettre du roi (1913) — visent à illustrer sa foi en Dieu et dans le mystère de l'univers. Tagore est également l'auteur de romans parmi lesquels Gorâ (1910), témoignage précieux sur la vie intellectuelle du Bengale dans la seconde moitié du XIXe siècle, et Ghare Baire (La maison et le monde, 1916), son œuvre de fiction la plus achevée. Ses nouvelles sont parmi les meilleures de la littérature mondiale. Bien que limité à une brève période de sa vie, son livre autobiographique, Jivansmrti (Souvenirs, 1912) présente un intérêt tout particulier.

Rabindranath Tagore est mort à Calcutta le 7 août 1941, à l'âge de 80 ans.

Pour aller plus loin :

Ravi & Anoushka Shankar: https://www.youtube.com/watch?v=lIQrUZLyATo

"Une Vie, une Œuvre" - Rabindranath Tagore (1861-1941) : https://www.youtube.com/watch?v=z2NUlsTYn-M

Dans les bidonvilles de Calcutta : https://www.youtube.com/watch?v=kqp068ITzoo

Les Pèlerins de la Charité : https://www.youtube.com/watch?v=B59XqVVwf8o