Albert Schweitzer, prédicateur

Retrouvez Albert Schweitzer dans un aspect méconnu de sa vie et son œuvre avec la conférence du professeur Matthieu Arnold jeudi 5 mai à 18h30, salle de la Décapole, à l'Hôtel de ville place de la Réunion.

Entrée libre, dédicace de l'ouvrage Albert Schweitzer, prédicateur.
En partenariat avec la librairie Bisey

Albert Schweitzer, prédicateur 

Matthieu Arnold, Études Schweitzeriennes, n° 13, automne 2021

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Parmi les multiples facettes de l’œuvre et de la personnalité d'Albert Schweitzer, Prix Nobel de la Paix 1952, le grand public retient évidemment le médecin fondateur de l’hôpital de Lambaréné au Gabon ou son engagement contre les essais nucléaires au courant des années 1960. Le musicien est déjà moins connu même si les mélomanes sont nombreux à célébrer ses qualités d'interprétation de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach. Certains se souviennent qu'il fut théologien mais n'en retiennent souvent que l'aspect naturaliste du « respect de la vie » faisant de Schweitzer un philosophe de l'écologie. Rares sont ceux qui le connaissent en tant que prédicateur.

C'est tout l'intérêt de la récente livraison des Études Schweitzeriennes que de se concentrer sur cet aspect qui, loin d'être anecdotique, est au cœur de la vocation humaniste et chrétienne d'Albert Schweitzer. On y découvre en effet que c'est à l'écoute des prédications de son père, dès son plus jeune âge, que se forge « le besoin inné » de prêcher du futur missionnaire. Réunissant les articles publiés par le professeur Matthieu Arnold dans diverses revues, l'ouvrage offre un tour d'horizon de la compréhension que se faisait Albert Schweitzer du rôle du prédicateur dans les diverses situations que rencontre l'Église.

Que ce soit avant la première guerre mondiale ou après celle-ci, sur les rives de l'Ill à Strasbourg ou les berges de l'Ogooué à Lambaréné, la prédication de Schweitzer est à la fois profondément ancrée dans la réalité que rencontrent ses auditeurs et dans la permanence du message du Royaume de Dieu. C'est en effet, au nom de cette conviction d'un Royaume de Dieu incarné dans la vie des peuples et des fidèles qu'il prêche dès 1907 pour que l'Empereur d'Allemagne parvienne à « insuffler au gouvernement l'esprit d'une disposition à la paix authentique et vigilante » (p.31) ; et qu'en 1918, quand certains prêchaient la victoire offerte par Dieu aux Français, Schweitzer, quant à lui, invitait à se souvenir de tous ceux qui, de chaque côté, avaient sacrifié leur vie et méritaient la gratitude de leurs peuples respectifs (p.125). Si, à Strasbourg, la prédication se fait réflexion éthique sur les conditions d'exercice du Royaume de Dieu par le biais de l'action sociale ou de l'action missionnaire ; à Lambaréné, elle s'incarne dans la vie quotidienne des malades et des soignants.

C'est bien parce qu'il était convaincu que « Jésus a soudé si étroitement l'une à l'autre religion et humanité qu'il n'y a plus de religion sans vraie humanité et que les devoirs de la vraie humanité ne se conçoivent pas sans religion » (prédication du 6 janvier 1907, p. 181) que l'on ne peut opposer chez lui théologie et philosophie, respect de l'homme et respect de la vie, ni les européens et les africains. Le sentiment d'un monde unique et commun à tous est au centre de sa pensée et de sa prédication. Découvrir Schweitzer prédicateur, et c'est le grand bonheur qu'offre l'ouvrage, c'est avant tout entendre un message d'une étonnante modernité quoique profondément inscrit dans les préoccupations de son temps.

Que ce soit en tant que vicaire à Saint-Nicolas, sur Martin Luther, sur le thème de l'éducation ou de la mission, dans le contexte des prédications de guerre ou après le retour de la paix, au sujet des animaux ou des relations entre « les noirs et les blancs », Albert Schweitzer se révèle étrangement proche de nous, à telle enseigne que l'on voudrait bien l'entendre prêcher dans nos paroisses dimanche après dimanche. À défaut, Albert Schweitzer, prédicateur nourrit en tout cas notre réflexion sur les problèmes de l'heure.

Roland Kauffmann

Albert Schweitzer, prédicateur, Matthieu Arnold, Études Schweitzeriennes, n° 13, automne 2021, 244 pp, 17€. Ouvrage disponible à la librairie Bisey à Mulhouse.

Protestantisme alsacien et nazisme: une analyse manquée.

L'ouvrage de Michel Weckel qui a défrayé la chronique du tout petit monde protestant alsacien est difficile à comprendre et analyser. Non qu'il soit écrit dans un style difficile, trop scientifique ou trop érudit, c'est bien plutôt l'absence de style, de méthode scientifique et d'érudition qui en rendent l'abord difficile. 

Hésitant entre le genre de l'introspection, l'enquête ou le pamphlet, Michel Weckel nous raconte sa difficulté à être fils d'agriculteur d'Alsace du Nord et sa fascination pour les "yeux d'ambre" d'une guide polonaise à Auschwitz-Birkenau dont la chaleur lumineuse l'a réconcilié avec l'humanité et convaincu de la vérité existentielle de son propre dégout de soi. 

C'est beau mais qu'est-ce que cela a à voir avec son sujet, à savoir l'adhésion au nazisme de certains pasteurs et responsables de l'Église luthérienne durant la seconde guerre mondiale ? Rien et pourtant c'est le "style" de l'auteur que d'entremêler des considérations personnelles, des sentiments et des intuitions avec des affirmations liminaires et définitives. Comme si la vérité intime des unes, qui appartiennent à l'être propre de l'auteur, était garante des autres. 

Quant à la méthode scientifique, il est certes aimable d'utiliser des "mémoires" d'étudiante en terminale (!) et des entretiens avec des universitaires mais à force de vouloir donner la même légitimité à toutes les confidences faites par des pasteurs en retraite et à vouloir faire croire que "tout le monde savait", on finit par niveler la pertinence des propos des uns et des autres et le lecteur ne sait plus distinguer entre ce qui relève du fait ou de l'opinion. Quant à la manière de suggérer que jusqu'à aujourd'hui seul "un petit nombre de théologiens et d’ecclésiastiques, (…) quelques chercheurs et universitaires" savaient réellement en raison du "silence entretenu par les directions d'Église" (p.156), elle ressemble fort à celle des complotismes contemporains.

Pour ce qui est de l'érudition, heureusement que les encyclopédies en ligne existent pour permettre de combler certaines ignorances. On suit avec un intérêt tout relatif les échanges de courriels entre l'auteur et la directrice de la médiathèque protestante qui seraient caractéristiques de "l'euphémisation" de la position de Luther envers les Juifs (p.103-102). Comme les "découvertes" de l'auteur sont égrenées tout au long des 23 chapitres, le lecteur a l'occasion de se familiariser avec elles puisqu'elles sont répétées sans cesse.

L'inconvénient de ce genre d'ouvrages qui prétendent "ouvrir et alimenter le débat" (p. 182) est précisément de poser le débat dans des termes qui le rendent impossible. Puisque le "récit" raconte ce que les uns et les autres ont fait, sans jamais entrer dans les raisons qui ont pu pousser, par exemple, les autonomistes alsaciens des années 30 à saluer l'arrivée des troupes allemandes et que du récit au jugement, il n'y a qu'un pas, vite franchi, pourquoi aller plus loin et entrer dans la complexité historique ?

Fruit du complexe alsacien, tiraillé entre des "ambiguïtés, un entre-deux et des ambivalences" (p.137) dont il ne creuse justement pas les raisons historiques, l'auteur expose un sentiment de mal-aimé. Sentiment qu'on ne peut nier puisque c'est son intimité mais que l'on doit critiquer quand il tend, qu'il le veuille ou non, à généraliser à l'ensemble de l'institution, des pasteurs et du luthéranisme dont le principe même serait la soumission et l'obéissance à l'État. En reprenant à son compte la différence de mentalité entre les protestants français et les protestants luthériens, les premiers étant rebelles par définition car forgés par la résistance à l'ordre royal et les seconds n'ayant "pas tellement à s'occuper des affaires du monde" (chap. 13 Register), l'auteur confond surtout les causes historiques et théologiques. Pour le dire trop vite (mais c'est ainsi que le lecteur peut le comprendre) : les réformés français étaient évidemment de courageux "Justes parmi les Nations" alors que les luthériens alsaciens étaient cette "masse silencieuse, faisant profil bas" quand ils n'étaient pas des nazis convaincus.

À force de raccourcis, qui évitent de se poser la question de savoir ce que l'on aurait fait si l'on avait été confronté à de tels évènements, en sautant allégrement d'une guerre mondiale à l'autre et du XIXe siècle à nos jours mais aussi en suscitant une forme de suspicion sur la connivence entre "grandes familles luthériennes", l'ouvrage assombrit plus qu'il n'éclaire le débat par son manque de rigueur méthodologique et sa complaisante analyse psychanalytique. Le dégout de soi, de la culture d'Alsace du Nord et du luthéranisme transpire trop à chaque page pour que le débat souhaité puisse s'installer sereinement. Il faudra sans doute attendre le colloque « Le protestantisme et les pasteurs alsaciens-mosellans entre 1940 et 1945 » qui aura lieu à Strasbourg les 16 et 17 novembre 2023 pour avoir de véritables références sur la question.

Roland Kauffmann, pasteur, Saint-Étienne Réunion, Mulhouse

Ces protestants alsaciens qui ont acclamé Hitler. Enquête sur les secrets de famille du réseau luthérien, Michel Weckel, La Nuée Bleue, 2022, 198 pp. 22€

 


Yaouen, la musique qui emporte

Yaouen, le marin musicien, propose un voyage en musique celtique le vendredi 24 juin au temple Saint-Paul à 20h. 

Yaouen emporte ses auditeurs dans des univers profonds du passé, du présent et du futur, aux couleurs celtes, baroques, médiévales et variées. Accompagné par ses instruments anciens, rares et uniques fabriqués sur mesure, il pose sa voix avec ses chansons à texte ainsi qu'avec son propre langage, pour vous transporter au-delà des frontières et du temps.

Hommage à la poésie, à la vie, aux gens. Identité, fraicheur et émotions vous apportent les embruns du grand large ainsi que les parfums de la terre, qui vous guident en harmonie pour le voyage de l'esprit.

Vendredi 24 juin, 20h 

Temple Saint-Paul, 30 rue Hubner à Mulhouse, entrée libre, plateau.

Découvrir Yaouen: www.yaouen.com

The Duke ou "Le paradis, c'est les autres"

 The Duke, un film de Roger Michel avec Jim Broadbent, Helen Mirren, Fionn Whitehead

Rencontre Pro-Fil du 19 mai 2022

The Duke est un parfait exemple de la manière dont le cinéma peut contribuer à populariser une philosophie auprès du plus large public et en même temps une belle démonstration de la manière dont le cinéma peut nous entraîner sur des fausses pistes. 

En effet, Roger Michel nous raconte une histoire parfaitement crédible ou en tout cas nous y fait croire sans que notre esprit soit arrêté par des invraisemblances pour finalement nous raconter le même évènement, à savoir le vol du portrait du duc de Wellington à la National Gallery de Londres en 1961, d'une toute autre manière, bien plus réelle. Une trame narrative et un dispositif scénaristique pour nous rappeler que le cinéma comme la vie est avant tout une histoire de point de vue, autrement dit de montage.

Au-delà de cet aspect formel qui fait de The Duke un cas d'école pour illustrer la différence entre crédible, croyable et réel - comme si finalement on y croyait parce qu'on a juste envie d'y croire, à cette histoire d'un Robin des Bois sexagénaire commettant un crime que "seule une bande organisée" ou le Docteur No (double référence à la fin de The Duke) pouvait commettre. Le spectateur est dupé alors que tout (ou presque) lui est montré et tout est dans le "presque".

Mais plus que la technique cinématographique, c'est la manière dont le message d'une philosophie profondément altruiste est tranquillement distillé auprès du public par le biais d'une comédie, bien plus référencée qu'il n'y paraît. Si la croisade de Kempton Burton pour la gratuité de la redevance télé est de l'ordre de David contre Goliath, la sympathie qu'elle provoque chez le spectateur du film est immédiate tout comme l'autre public auquel s'adresse le héros, c'est-à-dire le public de son procès. Burton est, comme l'affirme son avocat, un "bonhomme" en insistant sur la bonté foncière du personnage. Kempton Burton est un idéaliste qui croit simplement que l'homme vaut mieux que ce qu'il ne fait et en l'importance de l'altruisme. 

"Tu es moi et je suis toi, tu es ce que je te fais, je suis ce que tu me fais", cette magnifique définition que donne Burton de la vie en société est profondément ancrée dans la société britannique, pourtant réputée pour son libéralisme économique. Depuis Samuel Butler (Erewhon, 1872), Mandeville (La Fable des abeilles, 1714) et Thomas Hobbes (Léviathan, 1651), la philosophie britannique est traversée par le débat entre égoïsme et altruisme. Même la "main invisible" d'Adam Smith (Théorie des sentiments moraux,1759), pilier du libéralisme, doit se comprendre dans cette logique qu'il y a fondamentalement une recherche, non pas de son propre intérêt mais de l'intérêt d'autrui, dans le fonctionnement de la société. Et c'est cette croyance, au cœur du libéralisme, que promeut en réalité Kempton Burton sous ses traits de Robin des Bois. Lorsqu'il raconte son expérience fondatrice, alors qu'il risquait la noyade, qu'il a simplement patienté, persuadé qu'il était que quelqu'un allait venir à son secours, il affirme sa foi en l'humanité. 

Même s'il est licencié pour avoir pris la défense d'un immigré abusé, même si les apparences sont contre cette idée de la sympathie existant entre les hommes, Kempton Burton ne cesse d'y croire et de donner tort à Jean-Paul Sartre. Non les autres ne sont pas l'enfer mais le paradis, à la condition de les aimer comme soi-même. Une référence chrétienne qui n'est pas du tout explicite dans le film mais qui est la condition même pour que la philosophie libérale de l'altruisme puisse fonder une société.

Par son ton léger et "sympathique" justement, par la communion qui se met en place entre l'accusé, ses juges et le public, The Duke aborde, l'air de rien, des questions philosophiques de première importance sans même parler du sentiment de culpabilité de celui qui, croyant bien faire, se croit responsable de la mort de sa fille.

Pour le groupe de Mulhouse, Roland Kauffmann

En Corps ou comment incarner la grâce

En Corps, un film de Cédric Klapisch avec Marion Barbeau, Hofesh Shechter, Denis Podalydès 

Rencontre Pro-Fil Mulhouse du  28 avril 2022

Le protestantisme a du mal avec le corps d'une manière générale. Sa spiritualité est fondée sur la Parole, autrement dit ce que nous pouvons discerner de ce que veut nous dire l'Éternel à travers les Écritures et toute forme d'expression corporelle lui est a priori suspecte. Seule la musique trouve grâce aux yeux ou plutôt aux oreilles, du protestantisme traditionnel. 

Et pourtant, l'ode à la danse proposée par Cédric Klapisch dans En Corps est une véritable méditation existentielle sur la nécessaire et possible recherche de transcendance qui peut s'exprimer à travers la danse et, plus encore, dans ses deux aspects que l'on oppose souvent par facilité, la danse classique et la danse contemporaine. 

Passons sur le prétexte scénaristique de la reconstruction d'Élise, danseuse étoile qui se fait une entorse grave après avoir compris son infortune amoureuse dans les coulisses d'un ballet. L'intrigue dont on a tout compris d'avance laisse heureusement la place à la danse dans toute sa diversité, en tenant ses deux pôles, le ballet de l'Opéra et la troupe ultra contemporaine en passant par le hip-hop et ses battles. Les deux sommets des deux soirées de gala, au début et à la fin du film exaltent la complémentarité des deux formes qui réunissent la même intention, à savoir l'union de la recherche de transcendance. 

L'une cherche à s'élever vers le ciel en se détachant de la terre quand l'autre s'enracine dans la terre pour y chercher le ciel. 

Et s'y conjuguent la même recherche de vérité de l'être, à la fois hors de lui-même et au plus profond de lui-même. La perfection qui se concrétise par la quête du beau, du vrai et du bon est atteinte, non pas lorsqu'on atteint le but, inatteignable par définition mais dans sa recherche elle-même. Comme Dieu qui ne peut s'inclure dans un moment ni dans un espace car alors il ne serait plus Dieu, la perfection ne peut être contenue ni trouvée car elle serait alors figée et imparfaite parce qu'elle ne pourrait plus s'améliorer. 

C'est la leçon de En Corps, qui non content de réconcilier le ciel et la terre, montre à l'exemple de la Bible que l'on ne peut jamais atteindre à la perfection mais qu'il s'agit de toujours "s'efforcer d'être parfait" ou pour le dire en langage biblique "Soyez saint comme Je suis saint". C'est toujours "tendre à", "tendre vers…" en sachant que la perfection ne peut être atteinte sauf à ne plus être parfaite car l'amélioration fait partie de la perfection, la recherche est indissociable du but. 

Et comme les danseurs qui cherchent à incarner cette perfection par le mouvement, il nous faut "donner chair à la Parole du Christ", c'est-à-dire lui donner une forme dans notre monde, et elle ne peut être, comme pour le danseur qu'au prix d'un effort permanent ou pour le dire avec les mots d'Albert Schweitzer: "La maturité à laquelle nous devons tendre consiste à devenir, au prix d'efforts continus, de plus en plus véridiques, de plus en plus purs, de plus en plus pacifiques, de plus en plus débonnaires, de plus en plus indulgents, de plus en plus miséricordieux". 

Voilà une belle manière de danser sa vie et d'incarner la grâce à notre tour; 

Roland Kauffmann pour le groupe Pro-Fil de Mulhouse

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Un évêque inconnu

15 avril 2022

103 10-3 Un évêque inconnu

Auréolé, ce qui indique sa sainteté, ce personnage est un évêque portant la mitre et tenant la crosse épiscopale dans sa main gauche, et faisant le geste de bénédiction de la droite.

Vitrail restauré aux frais de M. Albert Spoerry-Engel.

En 1905, ces trois personnages (10-2 ; 10-3 et 10-4) étaient répartis dans les fenêtres 7, 8 et 9 et étaient encadrés par les vices et les vertus. Leur regroupement en 1948 est particulièrement pertinent puisque ainsi saint Josse et l'évêque inconnu se regardent mutuellement tout en encadrant Jean Baptiste. Le signe de bénédiction pourrait ainsi signifier la bénédiction de l'Église sur l’œuvre de piété, l'ensemble des vitraux de l'église, réalisée par la comtesse Jeanne de Ferrette.

L'Église, lieu de rencontre avec la culture

« Hors de l'Église, point de salut » disait l'ancien adage de la sagesse populaire, répétant en cela la doctrine de l'Église catholique médiévale. La présence dans nos vitraux d'un évêque, a fortiori anonyme et revêtu des attributs de son autorité, est en soi une marque de respect envers l'institution catholique. Il s'agit pour les donateurs à la fois d'appeler sur eux et sur leur œuvre la bénédiction de l'Église, signifiant d'abord l'approbation de celle-ci mais aussi la dimension salvifique de l’œuvre accomplie. Une œuvre telle que nos vitraux, pour être pieuse, n'en est pas pour autant totalement désintéressée. Il s'agit aussi de « faire son salut », c'est-à-dire de racheter par une œuvre pieuse les fautes commises dans l'exercice du pouvoir des comtes de Ferrette. La comtesse Jeanne, si elle est bien la donatrice de nos vitraux, rachetant ainsi les fautes de sa famille.

La pratique est couramment admise durant tout le Moyen-Âge et ne suscite aucune contestation. D'une manière générale, contribuer à l'embellissement des lieux de cultes, ici par des vitraux, là par des statues ou le financement d'une chapelle dédiée à un saint particulier est considérée comme un juste retour des choses. Dieu ayant placé telle personne ou telle famille dans une situation d'autorité et de fortune, rien de plus normal que de « rendre à Dieu ce qui est à Dieu ».

Une pratique qui n'est pas sans rapport avec celle des grandes familles protestantes mulhousiennes du XIXe siècle qui ont contribué à la restauration de ces mêmes verrières et qui ont laissé leur nom sous bien des vitraux. Koechlin, Mieg, Dollfuss, Mantz, Engel, Spoerry et tant d'autres qui, en reconnaissance des biens qui leur étaient donnés par Dieu exprimaient ainsi leur gratitude envers lui ainsi que leur piété.

Même s'il ne faut pas être naïf et qu'il faut faire la part de l'intérêt qu'ils pouvaient y trouver, la philanthropie et le mécénat des arts étant déjà à l'époque, comme à celle de Jeanne de Ferrette et comme à la nôtre, une manière de se racheter une conscience à peu de frais. Aujourd’hui encore, les grands noms de l'industrie construisent des musées ou des fondations à leur nom partout dans le monde. Leurs intentions ne sont sans doute plus comme pour Jeanne de racheter leur fautes devant l'Éternel mais plutôt de s'acheter une image de respectabilité culturelle.

Cela étant dit, il n'en reste pas moins qu'il faut saluer ces formes d'engagement culturel et citoyen lorsqu'elles prennent la forme du musée Wurth à Erstein ou le Centre d'Art contemporain de Wattwiller et bien d'autres en Alsace, où la volonté est avant tout de soutenir des artistes et de partager les beautés du monde. Il fut une époque où les églises étaient les lieux où se réalisait cette rencontre entre l'art et le commun des mortels que l'on nomme aujourd'hui « grand public ». Ce sont aujourd'hui d'autres lieux qui assurent cette fonction car l'art et la culture sont heureusement enfin totalement sécularisés et n'ont plus besoin de la bénédiction d'un évêque inconnu pour exister en tant qu'interpellation et critique du monde ou en tant qu'incitation à la beauté.

Il y a belle lurette que l'Église n'a plus le monopole de la culture et il existe encore quelques lieux, églises, temples ou chapelles, où une forme d'art et de beauté, qui n'a pas besoin de quelque forme d'autorité que ce soit peut émerger. Ainsi le temple Saint-Étienne à Mulhouse aura été un tel lieu durant des décennies. Aujourd'hui que se tourne la page d'une époque, et que les évêques inconnus ne bénissent plus ce qui s'y passe, il ne reste plus qu'à bénir ceux qui un jour prendront la suite pour relever le flambeau de la liberté artistique et créative.

Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Jean-Baptiste

8 avril 2022

102 10-2 Jean le Baptiste

Un personnage pieds nus auréolé, identifié par la mention « S. IOANNES ». De l'index de la main droite, il montre l'Agneau de Dieu, qu'il tient de la main gauche dans un cercle, l'Agneau soutient de sa patte gauche une croix ornée d'un étendard qu'il regarde en tournant la tête vers Jean. 



Matthieu 3, 1-13

1 En ce temps-là parut Jean Baptiste, prêchant dans le désert de Judée. 2 Il disait : Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. 3 Jean est celui qui avait été annoncé par Ésaïe, le prophète, lorsqu’il dit : C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. (…) 11 Moi, je vous baptise d’eau, pour vous amener à la repentance ; mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu. (…) 13 Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui.

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Le geste caractéristique de Jean le baptiste est dans cette désignation de Jésus comme étant le Christ, celui qui était attendu et qui est représenté ici sous la forme de l'Agneau de Dieu. Un geste que l'on retrouve dans toutes les représentations de Jean-Baptiste, qu'il s'agisse de vitraux, de statues ou de tableaux. Il suffit de se souvenir de son doigt démesurément long tel qu'il apparaît dans Le Retable d'Issenheim pour comprendre la portée de cette désignation dans la spiritualité et la théologie médiévales. Jean-Baptiste, c'est aussi le prophète qui crie dans le désert, celui qui condamne la corruption du roi Hérode, au risque de sa vie. C'est encore celui qui, jeté en prison, fera demander à Jésus de confirmer qu'il est bien le Messie attendu. C'est enfin celui dont la tête sera offerte à Salomé, la fille du roi, pour le prix d'une danse (Matthieu 14, 1-12).

Le baptême qu'il pratique dans le Jourdain est une purification dans l'esprit de celle de Naaman le Syrien, effectuée par le prophète Élisée. (cf notre vitrail n° 31 : https://sermulhouse.blogspot.com/2020/11/un-vitrail-par-jour-31.html) mais alors que Naaman était guéri de la lèpre, c'est de purification intérieure qu'il s'agit avec Jean-Baptiste et plus exactement de repentance. La présence de Jean-Baptiste dans un cycle de verrières aussi important que celui de l'ancienne église Saint-Étienne souligne la volonté de la donatrice, à priori la comtesse Jeanne de Ferrette, de manifester sa propre repentance. Il ne s'agissait pour elle en effet pas seulement de faire une œuvre pieuse en offrant ces verrières et ainsi de « faire son salut » mais bien de montrer une réelle contrition et un renoncement à ses péchés. Une attestation encore renforcée par le fait que le blason familial se trouve directement sous les pieds de Jean-Baptiste en signe d'allégeance.

Ce blason représente deux poissons courbés en position verticale et de profil, les têtes tournées vers le haut, dos à dos et de couleur or, sur fond rouge. En héraldique, qui est l'étude et la science des blasons se blasonnent ainsi : « De gueules aux deux bars adossées d'or ». Pour l'histoire de Jeanne et de sa famille, voir notre page dédiée.

Une repentance oubliée

La notion même de « repentance » n'est plus à la mode dans notre époque de développement personnel où l'acceptation de soi est devenue la règle quand il s'agit de composer avec ses désirs et de « se réaliser tel que l'on est ». Idée ringarde s'il en est que celle de reconnaître que l'on est pas bon, que l'on ne fait pas toujours le bien et que même nous faisons bien souvent du mal à nos proches. Mais « c'est plus fort que moi ! », « je n'y peux rien, il faut me prendre tel que je suis » autant d'excuses qui signent le renoncement à devenir meilleur. Quand nous n'avons plus conscience de la réalité de notre condition humaine qui est, que nous le voulions ou non, que nous l'acceptions ou non, mauvaise ; quand nous ne reconnaissons plus que notre pente naturelle est de vouloir dominer, posséder, exploiter, profiter, consommer, briser ou maîtriser les êtres et les choses qui nous entourent, nous avons oublié que nous sommes pécheurs et finalement nous nous en satisfaisons.

La repentance n'est pas une démission mais au contraire l'expression courageuse d'une volonté de changement de soi au bénéfice de l'autre, considéré, non plus comme un objet mais comme un « toi », une personne dont nous ne pouvons nous servir, d'une dignité inaliénable et que nous ne pouvons que servir.

La première étape de la repentance dont Jean-Baptiste est l'expression est précisément dans la reconnaissance de notre état de pécheurs devant Dieu, devant les hommes nos frères et de notre incapacité à faire le bien. La seconde étape est une prise de conscience du sacrifice de l'Agneau de Dieu que porte le Baptiste, autrement dit de l'amour que le Christ a manifesté pour chacune et chacune d'entre nous en donnant sa vie pour que nous vivions à son image. Enfin, la troisième étape de la repentance, la sanctification, passe par l'effort sur soi-même, le refus des facilités et des satisfactions au prix de la liberté, au prix de la vérité on encore au prix de la justice. La repentance est une lutte constante contre notre propre nature afin d'être autre chose qu'un enchaînement de passions et de réactions, pour que l'Amour l'emporte sur la Force ou pour le dire autrement pour devenir pleinement et réellement humains les uns pour les autres.

Roland Kauffmann

Une éthique pour aujourd'hui, un vitrail par semaine - Saint Josse, patron des voyageurs

1er avril 2022 

101 10-1 Saint Josse, patron des voyageurs

Saint Josse (S IUDOCUS), couronné, avec un manteau vert, tenant dans sa main droite un bâton de pèlerin et dans la gauche un coquillage rappelant la proximité des pèlerinages de saint Jacques de Compostelle et de saint Josse.

https://www.saint-josse-europe.eu

De la sainteté chrétienne1

L'une des caractéristiques principales des verrières du temple Saint-Étienne de Mulhouse est, à l'inverse d'un grand nombre d'églises médiévales, de n'être constitué que de scènes bibliques ou issues de la Légende dorée de Jacques de Voragine et justement de ne pas représenter des saints ou des bienheureux.

À l'exception justement de notre dixième fenêtre qui représente un évêque, saint Jean Baptiste et donc saint Josse, patron des voyageurs et pèlerins, équivalent de saint Jacques. Cette portion congrue faite à la dévotion des saints est déjà significative en soi. Par ailleurs, Jean Baptiste est aussi un personnage biblique et l'évêque n'est même pas nommé, ce qui relativise sa présence et empêche toute dévotion. Il n'y a donc que saint Josse qui peut, à proprement parler, être une représentation d'un saint et donc, dans la spiritualité médiévale, faire l'objet d'une dévotion particulière.

Il est remarquable qu'au moment du passage de Mulhouse à la Réforme à partir de 1523, il n'y ait eu aucun iconoclasme, contrairement à Bâle. Aucune statue n'a été détruite, ni aucun vitrail endommagé au nom d'un rejet par les mulhousiens de cette dévotion particulière que les protestants du XVIe siècle considéraient au mieux comme de la superstition, au pire comme de l’idolâtrie. Sans doute que la dévotion à saint Josse n'était pas si développée à Mulhouse et ne suscitait pas de comportements mettant en danger la piété des citoyens et le Magistrat n'y aurait donc rien vu à redire. Il faut aussi toujours rappeler que la Réforme mulhousienne, avant d'être une question de théologie est avant tout une question d'organisation religieuse et de remise en ordre des pratiques cultuelles dans un contexte de désordre structurel des organisations religieuses existantes. La présence d'un saint dans les verrières n'est dans ce contexte pas un problème majeur qu'il aurait fallu régler par sa destruction.

C'est aussi peut-être parce que les mulhousiens du XVIe siècle auront parfaitement compris ce qu'est la sainteté qui, loin d'être un statut réservé à quelques-uns qui seraient supérieurs au commun des mortels et se trouveraient dans une position de médiation entre l'humain et le divin, est l'objectif partagé de tous les fidèles. La notion de sanctification est en effet centrale dans la spiritualité protestante et plus particulièrement calviniste mais surtout elle est accessible à tous. L'état de sainteté n'est pas en protestantisme un idéal inatteignable sauf pour ceux qui bénéficieraient d'une grâce spéciale. La sainteté protestante est un chemin de transformation constante, de libération permanente face à toutes les formes de déterminisme, qu'elles soient sociales, naturelles, politiques ou historiques. Contre toutes les fatalités de condition, la sainteté est l'affirmation qu'il est possible de s'en affranchir.

Le chemin de l'éthique n'est alors plus celui de l'acceptation ni de la résignation à soi tel que l'on est ou à l'état du monde mais celui d'une amélioration permanente avec le Royaume de Dieu comme horizon, jamais atteint mais toujours devant soi.

Le « saint », c'est ce que nous sommes appelés à être ou à devenir mais ce que nous sommes aussi déjà, dès lors que l'évangile nous transforme, non seulement dans nos manières d'être au monde mais aussi à l'intérieur de nous-mêmes. Car le Royaume de Dieu, de ce Dieu qui se présente toujours à l'homme comme « celui qui t'a fait sortir d'Égypte, de la Maison de servitude », est d'abord un Royaume intime où notre regard sur nous-mêmes, les autres, la société et le monde, est transformé par la grâce de Dieu et la reconnaissance pour ce qu'il nous donne chaque jour et le bien qu'il nous donne chaque jour à réaliser auprès des hommes et des femmes de notre temps.

C'est ainsi que nous serons saints comme l'Éternel notre Dieu est saint

Roland Kauffmann

1Pour aller plus loin sur cette question, on lira Yves Krumenacker. Sainteté catholique et sainteté protestante (XVIe-XVIIe siècles). 21E Congres international des sciences historiques, août 2010, Amsterdam, France. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00528313