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12 voeux en musique - 12

 Jeudi 6 janvier 2022

Scorpion ou le sens de la vie

La vie profonde – Anna de Noailles

Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !

Sentir, dans son cœur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
S'élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau

Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...


Bizet Carmen Suite: L'Arlésienne Suites 1 & 2 Paray, Detroit Symphony Orchestra - YouTube

Sur une commande de Léon Carvalho, Georges Bizet compose la musique de L’Arlésienne pour le drame éponyme en trois actes d’Alphonse Daudet. Créée à Paris le 1er octobre 1872, au Théâtre du Vaudeville, la pièce est un échec, mais la musique est plus appréciée. Bizet retravaille alors plusieurs pièces de la musique de scène qui sont jouées le 10 novembre 1874 au Cirque d’Hiver sous la direction de Jules Pasdeloup. Cette suite, qui devient la Suite n° 1 – Ernest Guiraud adapte en effet une seconde suite en 1879, quatre ans après la mort de Bizet – remporte dès sa première audition un très vif succès.

Alphonse Daudet tire sa pièce d’une nouvelle éponyme des Lettres de mon moulin (1869) : un garçon de la campagne tombe amoureux d’une jeune arlésienne aperçue aux arènes. Bien qu’il ne la recroise pas, il pousse ses parents à consentir au mariage, apprend qu’elle a sans doute eu une relation avec un autre homme, renonce au mariage et, pour rassurer ses proches, fait semblant de l’oublier mais finit par se suicider.

Composée pour un petit orchestre de vingt-six musiciens, la partition de la musique de scène comporte 27 numéros. Plus de la moitié sont de courts mélodrames de quelques mesures, mais les autres numéros comprennent un prélude, six chœurs, des entractes et des intermezzos. Quand Bizet reprend sa partition pour écrire une suite, il développe les effectifs de l’orchestre en ajoutant notamment un instrument encore tout récent, le saxophone. Il conçoit sa suite sur le plan d’une symphonie classique en quatre mouvements et, pour cela, s’éloigne de l’ordre de l’histoire. Ernest Guiraud structure la Suite n° 2 sur le même principe. Pour le troisième mouvement, il utilise un menuet du troisième acte de La Jolie Fille de Perth, un autre opéra de Bizet (créé en 1867).

Matthieu Denni


12 voeux en musique - 11

 Mercredi 5 janvier 2022

Sagittaire ou le mouvement

Mouvement – Arthur Rimbaud

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le confort voyagent avec eux ;
Ils emmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
À la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux
Des comptes agités à ce bord fuyard,
On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, leur stock d'études ;
Eux chassés dans l'extase harmonique,
Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ?
Et chante et se poste.

 

Jean Sibelius: Lemminkäinen Suite, Op. 22, Ormandy/Philadelphia/1951/restored - YouTube

Peu de temps après la réception enthousiaste de la première représentation d'En Saga, Sibelius lut l'essai Oper und Drama de Wagner. Il fut convaincu que la musique sans paroles ne pouvait pas satisfaire les mélomanes. Il envisagea un opéra qui devait porter le titre de La Construction du bateau, sur un livret de JH Erkko. L'opéra était construit à partir des poèmes 8 et 16 du Kalevala.

Sibelius indiqua qu'il avait terminé l'ouverture de l'opéra à sa résidence d'été à Ruovesi, en 1893. De l'ouverture plus tard, il a tiré Le Cygne de Tuonela, qui fait partie de la Suite Lemminkäinen. L'écriture de l'opéra fut interrompue par une œuvre commandée, la musique de Karelia. Vers la fin de l'année, Sibelius montra l'esquisse du livret à Kaarlo Bergbom, qui était une figure influente dans les cercles de théâtre et d'opéra finlandais. Cependant, Bergbom ne considéra pas le sujet comme assez dramatique pour être mis en scène.

Afin de renforcer son intérêt pour l'opéra, le compositeur alla au Festival Wagner à Bayreuth à l'été 1894. Il voua rapidement un culte au compositeur allemand, mais il admit en même temps que Parsifal et Tristan et Isolde écrasaient ses propres œuvres. Il sentit qu'il lui était impossible de poursuivre sa carrière en tant que compositeur.

Sibelius rompt alors avec Wagner et étudie les œuvres de Liszt. Il écrit à Aino le 19 août 1894 : « en ce moment je travaille sur un sujet qui m'est très cher. Je vous le dirai quand je reviendrai ». Il est probable que le « cher sujet » mentionné dans la lettre est la première forme de la Suite Lemminkäinen, qui a commencé à prendre forme à partir des fragments de l'opéra la Construction du bateau.

On ne sait pas dans quelle mesure la pièce d'ouverture, Lemminkäinen et les jeunes filles de l'île, et le final, Le retour de Lemminkäinen, sont basés sur le plan de l'opéra.

Au début d'avril 1896, Sibelius commença les répétitions d'orchestre de sa Suite Lemminkäinen. Une fois de plus l'orchestre trouva la musique difficile et entra presque en rébellion, exactement comme dans les premières répétitions pour Kullervo et En Saga. Pendant les répétitions, on dit que l'épouse du compositeur pleurait derrière la porte en écoutant les querelles.

La première version fut créée le 13 avril 1896 par l'Orchestre philharmonique d'Helsinki dirigé par Jean Sibelius. Du fait de la critique, les première et troisième pièces ne furent plus données avant d'être réintégrées dans le cycle en 1935.

Une révision fut faite en 1897 et jouée le 1er novembre 1897.

La version finale des 2e et 4e pièces a été écrite en 1900. Celle des 1re et 3e pièces a été écrite en 1939.

En 1947, Sibelius intervertit les seconde et troisième pièces.

  • La première pièce est Lemminkäinen et les jeunes filles de l'île (inspirée des chants XI et XXIX du Kalevala : le héros se réfugie dans une île, comportant de nombreuses jeunes filles, peu après avoir tué le souverain d'un royaume voisin).

  • La seconde pièce, la plus connue, est Le cygne de Tuonela, inspirée du chant XIV. Elle était initialement la troisième pièce du cycle avant que le musicien n'intervertisse ces deux dernières en 1947. Tuonela est le royaume des morts, entouré d'un fleuve noir sur lequel nage un cygne de la même couleur. Le cor anglais, symbolisant l'animal funèbre, est omniprésent.

  • La troisième pièce est Lemminkäinen et Tuonela, inspirée du chant XV : le héros a été tué et sa mère vient chercher sa dépouille dans le fleuve bordant le royaume des morts et le ressuscite. Jusqu'en 1947, cette pièce était placée à la seconde place.

  • La dernière pièce est Le retour de Lemminkäinen, inspirée des chants XXIX et XXX : le héros rentre chez lui. Cette pièce a été profondément remaniée et notamment écourtée en 1896 par rapport à sa version initiale. La seconde version de cette pièce modifiée en 1897 a été créée le 1er novembre 1897.

Matthieu Denni

12 voeux en musique - 10

 Mardi 4 janvier 2022

Capricorne ou l'équilibre

Poème de l'amour – Anna de Noailles

Lorsque tu ne seras, dans quelque humble retraite,
Qu
'un homme vieux et fatigué ;
Lorsque sera terni le charme que te prête
Ton
beau sourire triste et gai;

Quand ton oeil studieux dont la langueur observe,
Et
même semble discuter,
N
'aura plus sa rêveuse et vigilante verve,
Et
son bleu calice éclaté,

Quand nul ne fera plus tinter à ton oreille
L'éloge que tu réclamais,
Songe
, ô futur cadavre, éphémère merveille,
Avec
quel excès je t'aimais !

Rappelle à ton orgueil, s'il souffre et s'inquiète,
Que
c'est moi-même, et non pas toi,
Qui
voulus, rapprochant sournoisement nos têtes,
Ce
baiser tendre, humide et droit,

Cet unique baiser qui met en équilibre
Deux
visages encore errants,
Et
qui ne m'a jamais plus permis d'être libre,
En
mon cœur vivace et mourant...


Pergolesi - Stabat Mater (complete/full) - Nathalie Stutzmann - YouTube

Un doute subsiste sur le commanditaire du Stabat Mater : ce pourrait être le duc de Maddaloni, mécène de Pergolesi, ou bien des franciscains, membres de la Confrérie des chevaliers de la Vierge des sept douleurs. Cette œuvre vient remplacer le Stabat Mater composé vingt ans plus tôt par Alessandro Scarlatti et interprété chaque année à l’occasion de la fête de la Vierge des sept douleurs, le vendredi précédant les Rameaux. Pergolesi a comme seule contrainte d’utiliser le même effectif réduit que son prédécesseur : un ensemble à cordes, un continuo et deux voix. Il travaille au Stabat Mater lors de sa retraite au monastère de Pozzuoli. C’est la dernière œuvre qu’il compose. Quelques jours avant sa mort, il lègue la partition à l’un de ses premiers professeurs, Francesco Feo (1691-1761). Il n’entendra jamais le fruit de son travail mais il est possible que la pièce ait été interprétée cette même année, lors d’une impressionnante procession de la fête de la Vierge où se mêlaient aux musiciens professionnels le peuple chantant et interprétant des danses rituelles.

Le motet est un genre musical qui apparaît au XIIIe siècle et évolue au fil des époques. Au début du XVIIIe siècle, c’est une pièce vocale polyphonique qui met en musique un texte le plus souvent religieux. Or, à Naples, Pergolesi et ses contemporains passent en permanence du genre profane au genre sacré : les innovations d’écriture pour l’opéra et la musique instrumentale se retrouvent alors dans la musique sacrée et donc dans les motets. Dans le Stabat Mater de Pergolesi, on retrouve l’influence de l’opéra à travers ses airs et ses duos accompagnés par l’ensemble instrumental et soutenus par la basse continue

Le texte du Stabat Mater est un texte liturgique qui date du début du XIIIe siècle. Attribué à Jacopone da Todi, il décrit les douleurs de la Vierge devant son fils crucifié. Il a été ajouté au rituel chrétien en 1727 par le pape Benoît XIII. La première partie du texte décrit la souffrance éprouvée par Marie tandis que la seconde est une prière qui lui est adressée afin de partager ses tourments. De ce texte composé de 20 tercets (strophes de 3 vers), Pergolesi en regroupe certains afin de former 12 séquences, certaines plus longues que d’autres, alternant airs pour soliste et duos.

Le compositeur emploie des voix féminines – même si l’œuvre a sans doute été interprétée à l’époque par des castrats ou des enfants –, le timbre des voix rappelant ainsi celui d’une mère. Pergolesi se rapproche une nouvelle fois de l’opéra en accentuant le côté humain de l’œuvre : évoquant Marie pleurant au pied de la croix, il théâtralise le texte afin d’exprimer l’affect central du Stabat Mater, à savoir la douleur.

Matthieu Denni 

12 voeux en musique 2022 - 9

 Lundi 3 janvier 2022

Verseau ou l'odorat

Le parfum – Charles Baudelaire

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une église,
Ou d'un sachet le musc invétéré ?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.

 

Clara Haskil plays Mozart's Piano Concerto No. 20 (RIAS-Symphonie, Ferenc Fricsay, cond.)(1954) - YouTube

1785, Mozart, enfin libre, est installé depuis 3 ans à Vienne avec sa femme Constance, mais les commandes d’opéra se faisant désirer, il organise pour le 11 février un concert de souscription au Mehlgrube, un ancien entrepôt de farine transformé en casino avant de devenir à la fin du XVIIIe siècle une auberge où Beethoven se produira souvent. La partition, composée pour l’occasion, ne sera achevée que la veille et comme l’écrit Léopold, venu tout spécialement de Salzbourg, à sa fille Nannerl, « le copiste n’avait encore pas le jour même fini son travail et ton frère n’a pas eu le temps de jouer le Rondo parce qu’il devait revoir la copie ». Qu’importe l’orchestre déchiffrera le final à vue, Mozart dirigeant du piano tout en improvisant aussi les cadences qu’il notera par la suite sans qu’elles aient été conservées, laissant place à celles de Beethoven qui admirait beaucoup cette page, dont d’aucuns prétendent que sa tonalité comme sa construction seraient liées à l’entrée quelques mois plus tôt du compositeur en maçonnerie. Quoiqu’il en soit, son « frère » Joseph Haydn assista sans doute à la création, lui qui avait déclaré à Léopold, « je vous le dis devant Dieu, foi d’honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse ».

 
Et jamais concerto n’avait commencé de manière si sauvage et passionnée, presque dramatique préfigurant la rage d’Elvira dans le futur Don Giovanni, ou la folie meurtrière de son ultime Reine de la Nuit

Matthieu Denni 

12 voeux en musique 2022 - 8

 Dimanche 2 janvier 2022

Poissons ou le goût

Le goût du néant – Charles Baudelaire

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t'enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?

Ravel: Rapsodie Espagnole, Munch & BSO (1956) ラヴェル スペイン狂詩曲 ミュンシュ - YouTube

C’est avec la Rapsodie espagnole, composée en 1907-1908 et créée le 15 mars 1908 au théâtre du Châtelet sous la direction d’Édouard Colonne, que Ravel dévoile son génie d’orchestrateur, entrevu auparavant dans le cycle de mélodies Shéhérazade et l’orchestration d’Une barque sur l’océan. Si la Rapsodie est d’abord composée pour piano, sa parure symphonique est entendue en concert avant la version pour deux pianos. Une révélation dont se souvient Roland-Manuel : « C’est dans la Rapsodie espagnole que retentit pour la première fois cet orchestre nerveux, félin, dont la transparence, la netteté et la vigueur sont exemplaires ; dont la sonorité tout ensemble soyeuse et sèche est comme la marque de Ravel. » Toutefois, la Habanera avait été composée dès 1895 et créée au piano dès 1898 comme premier volet des Sites auriculaires, avant de prendre place dans la Rapsodie. De fait, ce troisième mouvement est le seul à ne pas contenir le motif de quatre notes (fa-mi-ré-do dièse) qui résonne de façon obsédante dans Prélude à la nuit, avant de reparaître dans Malagueña et Feria. Une évocation de l’Espagne amorcée dans le mystère de la nuit, couronnée par l’incandescence d’une fête diurne : telle est l’impression que laissent les quatre tableaux. Après les frémissements et les élans voluptueux du Prélude à la nuit, la Malagueña introduit plus de mordant. La partie centrale de la nonchalante et mélancolique Habanera annonce la Feria, dont l’énergie dionysiaque n’est pas dépourvue d’ambiguïté. Daphnis et Chloé, La Valse et le Boléro s’achèveront aussi avec cette ivresse fiévreuse, à la fois apogée somptueux et cataclysme destructeur

Matthieu Denni 

12 voeux en musique pour 2022 - 7

 Samedi 1er janvier 2022

Bélier ou le moi d'autrui

L'homme et son image – Jean de La Fontaine

POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

Un Homme qui s'aimait sans avoir de rivaux
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il accusait toujours les miroirs d'être faux,
Vivant plus que content dans son erreur profonde.
Afin de le guérir, le Sort officieux (1)
Présentait partout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent nos Dames ;
Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,
Miroirs aux poches des Galands, (2)
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse? Il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer,
N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. (3)
Mais un canal formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés :
Il s'y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.
Mais quoi, le canal est si beau
Qu'il ne le quitte qu'avec peine.
On voit bien où je veux venir :
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.
Notre âme c'est cet Homme amoureux de lui-même ;
Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;
Et quant au canal, c'est celui
Que chacun sait, le livre des Maximes.

J. S. Bach Orchestral Suite No.3. - Reinhard Göbel & Budapest Festival Orchestra - YouTube

"Miraculeuse Aria de la Troisième Suite en ré majeur de Bach : exemple adorable– où je n’entends ni mélos, ni pathos, ni rien qui ne soit… réel, qui ne se développe en soi-même, et s’expose sous toutes ses faces sans me voir. Intensité de pureté. Nul emprunt au cœur, ni au hasard heureux, ni à moi, ni au passé." Paul Valéry, Cahiers (tome 2) « Chapitre : art et esthétique », édition établie présentée et annotée par Judith Robinson, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1974

La Suite n°3 en Ré Majeur BWV 1068 est la suite la plus célèbres des 4 (ouvertures) écrites par Bach, en particulier grâce à l'Air qui lui sert de 2ème mouvement. Elle est composée de la manière suivante :

Ouverture, air (ou aria, ou air sur la corde de sol), gavotte I/II, bourrée, gigue.

Cette aria baroque lyrique de sarabande de musique de chambre, pour instruments à cordes, est un des airs les plus célèbres du compositeur et de l'histoire de la musique classique occidentale.

Il est probable que J.S Bach a composé sa Suite n°3 en Ré majeur BWV 1068, Sarabande en cinq mouvements entre 1717 et 1723, période durant laquelle il est maître de chapelle à la cour d'Anhalt-Köthen du Saint Empire romain germanique, pour son mécène le prince Léopold d'Anhalt-Köthen (qui joue personnellement de la viole de gambe dans son propre orchestre )

Matthieu Denni 

12 voeux en musique pour 2022 - 6

 Vendredi 31 décembre 2021

Taureau ou la pensée d'autrui

Intérieur – Renée Vivien

Dans mon âme a fleuri le miracle des roses.
Pour le mettre à l’abri, tenons les portes closes.

Je défends mon bonheur, comme on fait des trésors,
Contre les regards durs et les bruits du dehors.

Les rideaux sont tirés sur l’odorant silence,
Où l’heure au cours égal coule avec nonchalance.

Aucun souffle ne fait trembler le mimosa
Sur lequel, en chantant, un vol d’oiseaux pesa.

Notre chambre paraît un jardin immobile
Où des parfums errants viennent trouver asile.

Mon existence est comme un voyage accompli.
C’est le calme, c’est le refuge, c’est l’oubli.

Pour garder cette paix faite de lueurs roses,
O ma Sérénité ! tenons les portes closes.

La lampe veille sur les livres endormis,
Et le feu danse, et les meubles sont nos amis.

Je ne sais plus l’aspect glacial de la rue
Où chacun passe, avec une hâte recrue.

Je ne sais plus si l’on médit de nous, ni si
L’on parle encor… Les mots ne font plus mal ici.

Tes cheveux sont plus beaux qu’une forêt d’automne,
Et ton art soucieux les tresse et les ordonne.

Oui, les chuchotements ont perdu leur venin,
Et la haine d’autrui n’est plus qu’un mal bénin.

Ta robe verte a des frissons d’herbes sauvages,
Mon amie, et tes yeux sont pleins de paysages.

Qui viendrait nous troubler, nous qui sommes si loin
Des hommes ? Deux enfants oubliés dans un coin ?

Loin des pavés houleux où se fanent les roses,
Où s’éraillent les chants, tenons les portes closes…


Ferras / Tortelier, Double Concerto in A minor Op.102 by Johannes Brahms - YouTube

Créé le 18 octobre 1887 à Cologne par Joseph Joachim, célèbre violoniste et Robert Hausmann, violoncelliste du Quatuor Joachim, sous la direction de l’auteur, le double concerto pour violon et violoncelle de Brahms est la dernière œuvre concertante de Brahms qui termine ainsi sur une formation fort peu courante à l’époque romantique. Comme précédents illustres, on ne peut guère citer que ceux de Bach, celui de Mozart pour violon et alto, celui de Spohr pour 2 violons et le triple concerto de Beethoven.

L’aspect peu traditionnel de l’œuvre explique peut-être son accueil réservé – surtout en France- et sa popularité assez réduite.

Le double concerto comporte 3 mouvements.

1 – ALLEGRO D’une forme tout à fait particulière en raison de sa liberté de construction et de sa richesse thématique : 3 thèmes principaux et jusqu’à 8 idées secondaires entrainant une durée d’exécution supérieure à la totalité de celle des deux autres mouvements suivants. Quatre mesures d’orchestre font entendre le début du thème principal. Aussitôt après, le violoncelle exécute une cadence parsemée de larges accords. Une courte intervention des vents expose une mélodie simple et lyrique qui sera le motif contrastant. C’est ensuite l’entrée du violon bientôt rejoint par le violoncelle : les deux solistes exécutent un duo qu’ils terminent par un long trait à l’octave. Alors, seulement, à lieu l’exposition orchestrale dans son intégralité. Les deux solistes rentrent ensuite successivement et leur traitement manifeste le souci de Brahms de les équilibrer en leur confiant des parties d’importance égale. Toutefois, on peut constater que dans l’exposition des thèmes, c’est le violoncelle qui prend la priorité. La partie développement très complexe, amène une accentuation de la virtuosité. La réexposition module bientôt en la majeur et conserve cette tonalité jusqu’à la coda qui retrouve le mode mineur.

 

2- ANDANTE (Ré Majeur) C’est une des très belles pages de la maturité de Brahms. Après 4 notes montantes au cor et aux bois qui donnent la cellule thématique, les 2 solistes jouent à l’octave dans le grave de leur registre et ensemble avec les pupitres de l’orchestre la large et noble mélodie de la partie A. La partie B réplique avec des tierces aux bois, dans le ton de La Majeur, évoquant les sonorités d’un choral d’orgue. Les deux solistes auront ensuite un rôle mélodique ornemental avec des valeurs rythmique de plus en plus resserrées qui ramèneront la première partie suivie d’une réapparition condensée du 2e thème et de formules ornementales, faisant office d’une ample coda. 

 

3- VIVACE NON TROPPO Le premier thème vif et léger, un peu énigmatique est exposé par le violoncelle et repris par le violon. On retrouve donc la même hiérarchie des instruments que dans l’allegro initial. Il en sera de même pour le 2eme thème large, à la fois carré et chantant. Dans la partie centrale surgit une nouvelle idée très caractérisée d’où l’influence tzigane ne semble pas absente. Les parties de solistes atteignent ensuite leur plus haut niveau de virtuosité. Dans la réexposition, le 2eme thème sera en La Majeur et cette tonalité se maintiendra jusqu’à la fin. La coda (poco menuo allegro) est remarquable par la finesse de ses lignes et de sa texture.

 

Matthieu Denni

12 voeux en musique pour 2022 - 5

 Jeudi 30 décembre 2021

Gémeaux ou le langage

Elsa – Louis Aragon

Tandis que je parlais le langage des vers
Elle
s'est doucement tendrement endormie
Comme
une maison d'ombre au creux de notre vie
Une
lampe baissée au cœur des myrtes verts

Sa
joue a retrouvé le printemps du repos
Ô
corps sans poids pose dans un songe de toile
Ciel
formé de ses yeux à l'heure des étoiles
Un
jeune sang l'habite au couvert de sa peau

La
voila qui reprend le versant de ses fables
Dieu
sait obéissant à quels lointains signaux
Et
c'est toujours le bal la neige les traîneaux
Elle
a rejoint la nuit dans ses bras adorables

Je
vois sa main bouger Sa bouche Et je me dis
Qu'elle
reste pareille aux marches du silence
Qui
m'échappe pourtant de toute son enfance
Dans
ce pays secret à mes pas interdit

Je
te supplie amour au nom de nous ensemble
De
ma suppliciante et folle jalousie
Ne
t'en va pas trop loin sur la pente choisie
Je
suis auprès de toi comme un saule qui tremble

J'ai
peur éperdument du sommeil de tes yeux
Je
me ronge le cœur de ce cœur que j'écoute
Amour
arrête-toi dans ton rêve et ta route
Rends-moi
ta conscience et mon mal merveilleux

 


Lugansky - Grieg Piano Concerto in A minor - YouTube

Le lendemain du concert du 3 avril 1869, Benjamin Feddersen, adresse une lettre à Grieg. "La salle du Casino était presque aussi pleine que pour les concerts de la Société Musicale. Gade, Hartmann, Rubinstein, Winding, Hansen, étaient assis ensemble dans un secteur réservé. La reine était également présente en compagnie de nombreuses dames et messieurs, ainsi que le prince héritier et ses jeunes frères et soeurs… "Ta composition fut écoutée avec un intérêt considérable. Tandis que mes oreilles prêtaient attention à ta musique… j'observais et comprenais chaque expression, chaque émotion et je peux t'assurer que Gade, Hartmann, Rubinstein et Winding furent emplis de joie et d'admiration pour ton œuvre… "

Nul doute qu'Edvard Grieg, le jeune compositeur de 25 ans dont on a joué le concerto à Copenhague le 3 avril 1869 a savouré son triomphe, même si c'est de loin et seulement à travers les lettres  de ses amis. La réception est de bon augure, et l’œuvre commence sa vie avec pour fées penchées sur son berceau les influentes personnalités de Gade, de Hartmann et de Rubinstein

Comment se fait-il que le jeune Edvard Grieg ne puisse pas être présent à Copenhague pour écouter son concerto le jour de la création ? D'abord, on peut remarquer que cette création, qui devait avoir lieu l'hiver précédent a été repoussée parce que déjà, le compositeur n'avait pas le temps de l'orchestrer ! Le temps lui manque, d'une manière générale !

C'est qu'il doit en consacrer la majeure partie aux activités rémunératrices indispensables et qu'il ne lui en reste que très peu pour son activité de prédilection, la composition. C'est seulement l'été, pendant les vacances, qu'il peut trouver la concentration nécessaire pour avancer dans de grandes œuvres.

En lisant pour la première fois le Concerto de Grieg lorsqu'il reçoit la partition, Liszt (qui reconnaît sans doute un peu de son écriture pour piano, écrit au jeune compositeur "Continuez ainsi : je vous le dis, vous avez ce qu'il faut — ne les laissez pas vous intimider." Edmund Neupert, le créateur de la partition, écrit à Grieg le lendemain "Je suis chargé de te féliciter de la part de Rubinstein et de te dire qu'il fut réellement surpris d'avoir entendu une si brillante composition ; il cherche à faire ta connaissance… Gade pensa beaucoup de bien des premier et deuxième mouvements, moins du troisième. Il parla cependant avec une authentique chaleur. Le vieux Hartmann était extatique. J'ai eu au moins deux rappels et à la fin j'ai eu droit à une grande fanfare de l'orchestre…"

Matthieu Denni